Absence apparente de demande de soin psychique

Quoi faire face à l’absence apparente de demande de soin psychique ?

Par Jean-Yves Chagnon et Florian Houssier

Pour citer cet article :

Chagnon J.Y., Houssier F. (2002). L’illusoire attente de la demande. Adolescence, 82, 4, 919-933.

Historiquement, la prise en charge psychanalytique de l’adolescent s’est heurtée à un obstacle central : l’adolescent était souvent rétif au fonctionnement du modèle dominant, celui de la cure de l’adulte. Lorsqu’ils s’interrogeaient sur les troubles transgressifs de l’adolescent, les pionniers tels qu’A. Aichhorn ou A. Freud incluaient la rupture agie du traitement comme forme de transgression à anticiper (Houssier, 2009). Cette question est toujours actuelle, cette fois déplacée dans le champ social et judiciaire. Notre expérience conjointe des consultations, expertises psychologiques, thérapies ou encore suivis judiciarisés, interventions institutionnelles et analyse des pratiques auprès « d’adolescents difficiles » (Ollhoff, Marcelli, 2008), terme pudiquement employé depuis le rapport de la Haute Autorité de Santé sur la prise en charge de la psychopathie (2005) pour parler des adolescents à « expression psychopathique » (Flavigny, 1988 ; Balier, Diatkine, 1995), présentant des troubles du comportement ou des conduites selon le terme consacré par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), nous confronte régulièrement au constat suivant et bien connu : aux traumatismes divers ayant jalonné la vie de ces adolescents viennent faire écho la discontinuité et les difficultés rencontrées dans leurs « prises en charge » thérapeutiques, quand celles-ci ne sont pas purement et simplement inenvisageables sous prétexte d’absence de demande.

L’exposé d’une brève vignette clinique, sans relever de l’analyse de cas, illustre précisément l’impossibilité de verbaliser une demande, ce qui ne signifie pas qu’elle n’existe pas, en creux. Notre propos visera ainsi à discuter et critiquer ce concept de demande, du moins une certaine façon de la comprendre, au nom de laquelle se légitiment et se perpétuent une difficulté contre-transférentielle ou le refus parfois idéologique des adultes à prendre en charge convenablement ces adolescents agaçants et franchement détestables, puisqu’ils mettent à mal nos motivations thérapeutiques. Ils deviennent alors des « incasables » et vont grossir la cohorte de ces jeunes sujets en galère et/ou en errance, quand ils ne finissent pas incarcérés. Nous montrerons donc certaines des raisons pour lesquelles il est impossible à ces adolescents d’effectuer une demande verbale de soins, alors que c’est leur comportement lui-même qui a valeur de demande dans son adresse inconsciente à l’autre. Davantage que la capacité à fantasmer, c’est la possibilité de dire qui est remplacée par l’acte, d’où l’adéquation de la proposition d’un langage de l’acte. Les théorisations ne manquent pas pour nous aider à faire l’hypothèse d’une spécificité du langage de l’acte à l’adolescence et à en comprendre la valeur signifiante (Houssier, 2008 ; Roussillon, 2007a, 2010), en sortant l’acte d’une structure perverse ou psychopathique jugée irrémédiable et donc inaccessible aux soins ; théorisations utiles pour penser les dispositifs et aménagements thérapeutiques qui, sans illusion démesurée, permettraient peut être que la souffrance de ces sujets soit prise en compte, reconnue, contenue et réfléchie par l’environnement, évitant ainsi l’évolution tragique du cas suivant.

L’un d’entre nous rencontre Bertrand, vingt et un ans, dans le cadre d’une expertise psychologique, alors qu’il est mis en examen et incarcéré pour homicide volontaire : en compagnie de son meilleur ami, il a tué une connaissance de la petite bande de jeunes gens désœuvrés qu’il fréquentait. Issu d’une liaison passagère entre sa mère et un étranger inconnu de lui, Bertrand porte le nom de sa mère. Il fut élevé dans un milieu essentiellement féminin, balloté entre sa grand-mère et sa mère, au gré des aventures de celle-ci. À l’absence de père se conjuguent donc des discontinuités relationnelles précoces, la relative absence maternelle mettant en relief les particularités du lien mère-fils : il partagera longtemps son lit mais souffrira, et souffre encore d’une énurésie, vécue comme une honte et une déchéance insurmontable. Un homme vivra toutefois trois ans avec eux, dont Bertrand regrette, dans un de ces paradoxes typiques des problématiques de dépendance irrésolue, tout à la fois la présence intrusive auprès d’eux et son absence d’intérêt envers lui, convenant volontiers d’une « occasion manquée » de parfaire ses identifications masculines. Plus tard, il lorgnera vers la légion étrangère dont il attendra un « cadre » qu’il reconnaîtra lui avoir manqué bien qu’il l’ait refusé systématiquement. Enfant agité, instable et insoumis aux règles, revendiquant très tôt une autonomie et une liberté de choix dictée par le principe de plaisir (« faire ce qui lui plaît »), il commence dès la sixième un itinéraire « psychopathique » classique marqué par cet auto-sabotage sur lequel Ph. Jeammet n’a cessé de mettre l’accent comme étant le risque majeur de ces pathologies comportementales adolescentes (Jeammet, Corcos, 2005). Il arrive parfois « bourré en classe », commence à fumer du haschich, sèche souvent les cours pour faire du vélo puis de la moto en compagnie d’un ami et d’une bande de « grands », dont il envie la liberté, l’affranchissement des contraintes et dont l’imitation renfloue provisoirement un narcissisme hémorragique. Il redouble sa sixième, puis est systématiquement exclu des collèges et lycées fréquentés et ce, jusqu’à l’interruption délibérée de ses études en CAP. Une consultation pédopsychiatrique a toutefois été recommandée, à laquelle Bertrand s’est rendu… une fois. Avec son accord, je joindrai le service en question qui me répondra assez sèchement : « On ne pouvait rien faire, il n’y avait pas de demande. » Il a, à la même époque, rencontré une assistante sociale. Mais cet entretien se solde par un « pétage de plombs » et aucune relance ou signalement n’a lieu. Ici, l’environnement le « lâche », c’est-à-dire l’abandonne, précipitant ainsi la dérive, franchement délinquante cette fois. En milieu d’adolescence, il commence donc à commettre des délits (vols, cambriolages) dont il dit qu’ils seront systématiquement escamotés par sa mère qui paye les amendes, sans autre forme de « procès », si l’on peut dire. Les conduites toxicomaniaques prennent progressivement le relais, et sa dernière année avant le drame est consacrée à se droguer et à boire en compagnie d’une petite bande de jeunes aux mêmes problématiques, leur affiliation reposant sur l’absence de père pour chacun d’entre eux. Il désinvestit la réalité extérieure et se désinvestit lui-même dans un processus auto-aggravant et suicidaire typique : « J’en avais rien à foutre de ma vie, ça rimait juste avec drogue – alcool – boire – fumer. J’en avais marre, j’ai essayé de faire des efforts, ça n’a jamais marché, j’en avais ras le bol. » Le drame survint et d’une certaine manière mit fin à deux ans de galère chronique. Bertrand et sa bande réunis tous les soirs dans le même lieu passèrent à tabac puis poignardèrent un individu, lui-même récemment sorti de prison et venu les « chercher » sur le terrain de l’honneur. La reconstruction criminologique du drame montrera comment la victime tuée, le mode opératoire et les déclencheurs de la violence renvoient à des aspects historiques communs à Bertrand et son ami, l’élimination de cet homme s’apparentant à la suppression de « parties » d’eux-mêmes non subjectivées, projetées et incarnées par la victime.

(Chagnon, 2011, 2012b)

Cette vignette est malheureusement illustrative de nos observations : nos pratiques nous confrontent en effet régulièrement à deux constats. Le premier, confirmé par les recherches menées actuellement sur les incasables (Drieu, Sarabian, 2012), montre que le moment critique concerne la sortie des institutions. L’entrée en délinquance, souvent progressivement aggravée, survient quand le milieu rejette et lâche le jeune (l’exclusion du lycée est dramatique quand elle n’est pas relayée par une prise en charge en réseau ; la sortie de l’Aide Sociale à l’Enfance est également cruciale). Le deuxième constat concerne le fait que l’adresse au psychiatre ou au psychologue est souvent non suivie d’effet, sous prétexte d’absence de demande (parfois il est rajouté « authentique »), quand les diagnostics injurieux de perversion ou de psychopathie ne viennent pas justifier la démission sous prétexte d’incurabilité comprise dans le diagnostic.

Ces constats résonnent avec la proposition de D. W. Winnicott (1967) concernant la perte du maintien de l’espoir dans un lien suffisamment bon : il est parfois déjà trop tard lorsque la délinquance est devenue le seul moyen de se sentir réel. Si les tentatives de communication par les actes ne sont pas entendues, la déception accentue le désespoir et la dépersonnalisation. La réalité de la violence, via le passage à l’acte, semble alors inéluctable pour maintenir la continuité du self. La tolérance et la transformation de la destructivité par l’environnement sont au cœur des attentes inconscientes, déçues dans les liens précoces, de l’adolescent délinquant. Lorsque cette forme de communication par l’acte a échoué, elle finit par ne plus tendre vers le lien à l’objet mais par devenir une rage narcissique souvent sans limites, l’environnement étant vécu comme un persécuteur interne. L’absence de réponses suffisamment bonnes à introjecter émerge alors comme une blessure narcissique élargissant la brèche du clivage existant, ou encore comme une accumulation de micro-traumatismes, explosant dans la violence déliée du passage à l’acte.

Nous nous centrerons maintenant sur la question de la demande. Il est très souvent avancé non seulement par les cliniciens, quels que soient leurs lieux d’exercices, mais également par des personnels soignants et éducatifs qu’il n’est possible de travailler que s’il existe une demande manifeste exprimée. Autant se jeter dans la gueule du loup ! Compte tenu des avancées contemporaines dans la compréhension du fonctionnement psychique des adolescents passant à l’acte, le concept de demande doit être interrogé. Pourtant force est de constater que le regard porté sur cette question a peu évolué et que les cliniciens, si prompts à entendre habituellement le latent derrière le manifeste, en restent ici à la seule dimension manifeste.

Demander est en effet un luxe de bien portant pour un certain nombre de raisons. Demander, c’est-à-dire exprimer verbalement une demande de soins ou d’aide à un tiers, implique un certain nombre de processus qui précisément font ici défaut ou, s’ils émergent, menacent l’adolescent d’une montée d’angoisse ou d’affects que seul le recours à l’acte ou à un produit vient aménager, c’est-à-dire court-circuiter, même si l’agir a aussi une fonction de figuration.

1 – Demander implique tout d’abord la reconnaissance de symptômes, d’une difficulté ou d’une souffrance psychique dont le sujet aimerait pouvoir se passer. Or cette reconnaissance ne peut avoir lieu qu’en fonction d’un capital narcissique suffisant, ou mieux de régulations narcissiques suffisamment opérantes qui garantissent que la reconnaissance n’entraînera pas un effondrement narcissique et une désorganisation mentale plus grande. La plupart de ces sujets usent de mécanismes de déni, clivage, projection, idéalisation et omnipotence qui entravent la reconnaissance de cette réalité psychique autrement désorganisante. Il en est souvent de même chez l’adolescent ordinaire qui se sent menacé ou débordé par sa souffrance et préfère banalement l’exporter sur les autres : F. Marty (2000) parle alors de « paranoïa ordinaire ». Ce sont alors les autres, les proches qui souffrent, comme dans le cas des névroses dites de caractère. Ceci, sans parler des symptômes addictifs qui ont pour fonction essentielle d’anesthésier cette souffrance.

2 – Demander implique de faire appel à un tiers (le clinicien), dont l’investissement transférentiel met à l’épreuve la capacité d’accepter une certaine forme de dépendance et de passivité à son égard, tout au moins la tolérance aux fantasmes de dépendance et de passivité. Or cette problématique est centrale dans ces pathologies des limites (Corcos, 2009) où le rapprochement à l’objet ravive l’angoisse de perte et d’intrusion, sans parler des fantasmes de soumission anale si régulièrement associés à l’idée de passivité à l’adolescence. Le « Va te faire foutre-baiser-enculer », retrouvé régulièrement dans les propos des adolescents violents (et les autres), dit bien la menace que fait encourir le rapprochement à l’objet, dont le rapprochement transférentiel. Au-delà de la passivité secondaire, la passivité issue de l’Œdipe et du « roc de la féminité » chez l’homme, c’est toute la dimension de passivité-passivation par l’objet maternel primaire qui est en jeu et qui menace l’identité du sujet : or l’intégration des positions passives est la condition des identifications introjectives (Chagnon, 2010, 2012a).

3 – Demander de l’aide implique enfin de faire confiance dans le pouvoir curatif ou soignant de la parole, dimension du psychisme défaillante dans ces cas de figure puisque ce sont justement les processus de symbolisation secondaire (verbale) qui manquent à contenir l’excitation pulsionnelle, laissant la « place » aux régulations par le caractère, le comportement et le soma. Cela implique également de s’intéresser à son fonctionnement mental, à son intériorité douloureuse et à la communiquer, ce qui précisément est ici une menace, renvoyant encore une fois à un trop de vide ou de douleur effractante que l’adolescent violent s’efforce de ne pas ressentir en tentant de les contre-investir par ses symptômes et passages à l’acte visant à calmer l’excitation. Parler à quelqu’un, signifie alors être percé à jour, être serré de trop près, risquer l’emprise, être confronté à l’insupportable.

Compte tenu de ces remarques, c’est le langage de l’acte qui doit être entendu comme l’expression de la demande du sujet d’être pris en charge et contenu, sans pouvoir oser ni le penser, ni encore moins le dire. Ce qui implique d’interroger le contre-transfert rejetant du clinicien ou des équipes avec ces sujets récalcitrants et difficiles, comme le redoublement des traumatismes précoces ou les recouvrements défensifs mis en œuvre visant à agir l’abandon plutôt que de le subir passivement (Chartier, 2003). Il ne s’agit pas ici d’un transfert névrotique de contenus, de représentations, d’objets internes, mais d’un transfert par renversement (Roussillon, 1991), visant à faire éprouver et agir par l’autre un type de relations rejetantes et insatisfaisantes aux objets internes.

Les agirs violents

Les passages et recours à l’acte violents et parfois délinquants des adolescents sont aujourd’hui bien compris, la théorisation contemporaine visant la revalorisation du langage de l’acte. Disons tout d’abord que tout agir à l’adolescence n’est pas pathologique, loin s’en faut : on parlera même d’acte de passage, de passage par l’acte, d’acte de symbolisation (Roussillon et coll., 2007a ; Houssier, 2011) pour signifier justement leur dimension parlante potentiellement élaboratrice, à condition qu’ils soient reconnus, contenus et réfléchis comme tels par l’environnement. Par contre le passage à l’acte impulsif et systématique reste « la clé de voûte de la description classique de la psychopathie » [1] .

Sans entrer dans le détail de très nombreux travaux sur la question, retenons que trois conceptions théoriques non contradictoires et souvent complémentaires se rencontrent pour en rendre compte :

  • une théorie économique de la décharge (hors sens symbolique) de pulsions destructrices ou encore d’une tension interne (de nature traumatique ou dépressive) non susceptibles d’être tolérées, différées et élaborées par un psychisme défaillant dans ses fonctions. A minima, le passage à l’acte court-circuite la mentalisation, c’est-à-dire la conscientisation des affects dépressifs et des représentations déplaisantes que le sujet ne peut tolérer (Millaud, 1998) ;
  • une théorie de la défense où la violence (Jeammet, 1997) ou encore le recours à l’acte (Balier, 2005) prennent la valeur d’une défense identitaire, quand les aménagements habituels (comme la tyrannie ou l’emprise par exemple) ne peuvent être maintenus et que les angoisses narcissiques-identitaires, de fragmentation ou de dissolution du Moi, menacent le sujet ;
  • et enfin une théorie « traumatique » (Roussillon, 1999, 2007b, 2009, 2010) où l’acting délinquant ou criminel, proche de l’hallucination, prendrait la valeur d’une tentative de liaison signifiante de l’histoire traumatique du sujet, l’autre étant appelé à « prendre en charge » cette part non subjectivée de soi. Le passage à l’acte peut également relever d’une tentative de re-présentation archaïque du traumatisme sous la forme de capture d’image via l’acte violent (Houssier, 2001).

Mais il faut retenir que la réponse de l’environnement reste essentielle pour soutenir le fonctionnement psychique du sujet : de sa faillite ou non dépend que l’adolescent ne se structure à travers un itinéraire psychopathique dont le destin reste encore mobilisable si l’environnement « éprouvé » peut survivre à la destructivité. Il y a une attente, un espoir dans l’agir, même destructeur, ce dont rend bien compte le concept de tendance antisociale (Winnicott, 1956), prolongé par R. Roussillon (2007b, 2009).

La tendance antisociale, qui ne s’exprime qu’après le sevrage, vise moins à satisfaire des pulsions qu’à rechercher des « réactions totales » du milieu, un holding maternel, parental, sociétal : « l’enfant qui vole un objet ne cherche pas l’objet volé, mais cherche la mère sur laquelle il a des droits (qui) découlent du fait que la mère a été créée par l’enfant […] C’est surtout en raison de cette quête que l’enfant provoque des réactions totales du milieu, comme s’il cherchait un cadre toujours plus vaste, un cercle, dont le premier exemple est les bras ou le corps de la mère. On peut en discerner une série – le corps de la mère, les bras de la mère, la relation parentale, la maison, la famille, y compris les cousins et les proches, l’école, la localité avec ses postes de police, le pays avec ses lois » [2] . Et de conclure par le fait que le traitement de la tendance antisociale n’est pas la psychanalyse mais « la stabilité nouvelle fournie par l’environnement » qui doit « survivre » aux pulsions instinctuelles. Il ne s’agit d’ailleurs pas pour l’auteur d’une tendance pathologique mais de l’expression d’un espoir qu’il ne faut pas laisser se perdre ou se gâcher.

Dans ces perspectives, R. Roussillon (2007b, 2009) insistera sur le fait que la destructivité et la violence ne peuvent être considérées comme une « donne » première, comme l’expression directe d’une pulsion destructrice ou d’un instinct violent ; elles drainent et masquent d’autres enjeux subjectifs et intersubjectifs que ce qu’elles expriment. La pulsion n’est pas seulement décharge ou recherche de satisfaction, elle est également « messagère », les messages adressés à l’objet posant des questions sur son désir à l’égard du sujet et sur ses mouvements internes. Ces enjeux renvoient à des expériences traumatiques précoces ayant grevé la possibilité d’intrication pulsionnelle, l’organisation de l’ambivalence et de la culpabilité secondaire qui lui succède. On sait toute l’importance que R. Roussillon fait jouer à l’utilisation de l’objet (Winnicott, 1971), sa survivance à la destructivité permettant le développement des fantasmes de réparation et l’élaboration de la capacité de sollicitude. Faut-il que l’objet, dès lors malléable, accepte de se laisser utiliser, cette conjoncture traumatique primaire se « rejouant » dans toutes les situations de dépendance, caractéristiques des souffrances narcissiques-identitaires.

Ainsi les mesures (éducatives, judiciaires, thérapeutiques) prises à l’adolescence où se réactualisent les conflits précoces font partie intégrante de la psychopathie, qui se structure alors progressivement parce que le milieu (la famille ou l’institution) s’effondre. Le risque, encore grandi chez les adolescents du fait des pulsions pubertaires redoublées, est d’être pris dans un cercle vicieux où leur comportement destructeur provoque leur entourage à se défaire d’eux, tandis que la discontinuité de leurs relations affectives empêche relations objectales et identifications d’évoluer, ce qui ne laisse que le passage à l’acte agressif à disposition comme mode d’équilibrage narcissique. D’où de nouveaux rejets, impulsant à « l’itinéraire psychopathique » ce caractère haché, discontinu qui ne fait souvent que reproduire les « brisures du lien » et discontinuités de leurs relations précoces (Diatkine, 1983 ; Flavigny, 1988).

Les réponses thérapeutiques

Sur ces bases, il peut être proposé un certain nombre d’aménagements dans la réponse thérapeutique qui doit viser « la restauration de la capacité de l’appareil psychique à assurer ses fonctions de protection de l’individu, c’est-à-dire à parvenir à gérer les conflits intrapsychiques et à ne pas se laisser trop entraver par les contraintes internes et externes qui pèsent sur lui » [3] , de façon qu’une partie des « buts de vie » puisse se réaliser. Ceci passera par une certaine confirmation narcissique obtenue dans la relation aux autres, sans que cette relation devienne trop menaçante, et donc sans que « l’objet » d’investissement relationnel n’ait à trop se « montrer ». Survivance, continuité des soins, utilisation de l’acte constituent des mots clés.

1 – Au niveau de la consultation même, qui s’appuie habituellement sur un réseau qui a effectué la demande, celle-ci peut avoir lieu dans des contextes très singuliers : dans la rue (Douville, 2012), au bistrot – la psychanalyse péripatéticienne chère à J.-P. Chartier (2003, 2011), par le biais d’équipes mobiles (Tordjman, Garcin, 2009). Mais il s’agira souvent de porter la demande : c’est le consultant qui fait savoir qu’il veut revoir l’adolescent, qu’il ne peut pas le laisser s’enferrer dans ses conduites d’auto-sabotage, du fait même qu’il est médecin ou psychologue, ce qui peut soulager celui-ci qui attend une réponse, ce dont témoignent les symptômes ou les troubles, sans pouvoir formuler de demande, car encore une fois son narcissisme en serait trop atteint. Il s’agit de « faire attention à », de se situer du côté des « instincts de conservation », c’est-à-dire du côté du narcissisme de vie. Cela implique également des relances écrites, en cas d’absence, voire des visites à domicile, proposées par certains Centres médico-psychologiques. De même la prescription de soins psychiques, de psychothérapie ou de soutiens divers, peut dédouaner l’adolescent de sa demande impossible à formuler. Dans cette perspective, recevoir dans le cadre de consultations thérapeutiques les parents d’un adolescent qui refuse tout traitement peut devenir une forme de prise en charge « par la bande » de l’adolescent.

2 – Dans un deuxième temps, si le sujet peut tolérer un conflit interne au prix de débordements anxieux et/ou dépressifs pas trop prononcés, une psychothérapie peut être proposée selon les aménagements bien connus maintenant du traitement en bifocal, en tri-focal ou encore à plusieurs, reprenant le modèle du psychodrame. En proposant un consultant principal qui assure la continuité et souvent gère la réalité externe, les relations avec les familles, l’école, éventuellement le traitement médicamenteux, et un thérapeute centré sur le monde interne, on utilise le transfert latéral et on diffracte les investissements transférentiels autrement trop massifs, trop lourds, trop excitants et trop difficiles à gérer, d’où souvent la rupture, le refus ou l’organisation du rejet (« j’ai rien à vous dire »).

Un cas de figure particulier nous retiendra ici. Pour les sujets mis en examen reçus dans un contexte judiciarisé pré-sentenciel, la demande d’aide psychologique n’est pas au premier plan. Par conséquent, plutôt que d’avoir pour objectif de favoriser une illusoire demande après le jugement, qui donnerait à ce dernier un pouvoir quasi magique, nous insistons sur la nécessité de travailler la problématique engagée là où le sujet vient l’adresser. Nous suggérons que l’adresse au social et au judiciaire par le délit est une forme spécifique de demande (Houssier, 2007).

En s’écartant d’une orientation morale psychopédagogique, le clinicien crée les conditions d’un effet thérapeutique potentiel. Un espace conflictualisé dans le transfert à l’institution se crée, dégagé d’une position entière, simple. Cette conflictualité, à condition qu’elle soit transformée par un travail élaboratif, s’intègre dans le cadre interne dont le clinicien est porteur. Ce conflit est alors porteur de vie psychique, empruntant les voies de la pensée de jugement et de condamnation propres à l’auto-conservation. Ce modèle s’oppose à celui d’un fonctionnement psychique où le conflit est extériorisé, clivé, dénié. Importer le conflit dans le cadre de la relation et dans le positionnement a pour effet de créer un écart entre les représentations d’attente du sujet et l’instauration de la relation : un cadre se co-construit. Ce positionnement spécifique est indispensable pour que la voix du clinicien ne soit pas confondue avec celle d’un Surmoi archaïque redoublant la situation de réalité persécutante liée à la mise en examen et au processus judiciaire (arrestation, garde-à-vue, mise en examen, jugement à venir) ; cette posture témoigne en effet d’une relation en miroir narcissico-persécutante, en lieu et place d’une pensée interstitielle.

Les questions qui se traitent dans cet espace dépassent le contexte actuel des faits, au-delà du travail de psychisation des événements judiciaires supposés. L’ensemble de cette pratique pourrait être qualifié d’un accompagnement psychologique, aux effets imprévisibles, visant à faire émerger un travail de subjectivation. Dans cette perspective, nous considérons que cette pratique est porteuse d’effets thérapeutiques potentiels. Dans une telle configuration clinique et institutionnelle, les représentations contre-transférentielles sont au premier plan et deviennent le principal outil du clinicien. Celui-ci ne travaille pas sur le transfert, dans le sens où il n’interprète que rarement les fantasmes inconscients engagés dans la relation ; il travaille en revanche avec le transfert, entendant ce qui lui est adressé comme une résurgence de l’histoire infantile du sujet, à l’écoute de ses propres affects et représentations. Cependant, il ne suffit pas de signifier la dimension de l’affect, mais de reprendre ce qu’A. Green considère comme une des principales évolutions de la technique analytique depuis les années cinquante : pour certains adolescents, l’effet produit par sa communication est au centre de la relation transférentielle, davantage que la transmission d’un contenu (Green, 1990).

3 – Mais c’est souvent la proposition d’un traitement institutionnel qui sera opérante ici. Il s’agit de rendre la relation tolérable et de relancer le plaisir de fonctionnement, paradoxalement, en ne mettant au premier plan ni l’importance de cette relation, ni le « dire » qui l’anime, ce qui demande du côté du soignant un jeu entre suffisamment de présence « aimantante » et suffisamment d’effacement, pour que l’adolescent ait le sentiment que le produit « fini » lui appartienne en propre. Pour Ph. Jeammet, « il faut qu’il y ait des échanges qui incluent implicitement la qualité des liens avec les personnes qui sont là, sans que le problème de ces liens se pose clairement, sans que le sujet ait à se dire “tiens si j’ai du plaisir à fonctionner, à faire ceci, est-ce que c’est dû ou pas dû à la présence de tel ou tel soignant”. Il faut restaurer une aire du non-dit, par opposition à l’accent mis sur l’importance du “dire” […]. Il est essentiel qu’il y ait des choses qui ne se disent pas mais qui se vivent en commun » [4] .

On retrouve ainsi la notion d’espace ou d’aire transitionnelle où la question de l’appartenance Moi/non-Moi n’a pas à se poser, ce qui permet d’échapper au tragique des motions haineuses propres à l’envie. Le travail reposera principalement sur l’utilisation des médiations, à visée symbolisante (Brun, 2011), le matériau utilisé permettant un certain nombre d’opérations qui dans leur successivité sont susceptibles de relancer la temporalité figée des processus psychiques et de « remettre en jeu » la psyché (Matot, Roussillon, 2010). À cette utilisation du cadre, de l’espace et du temps, s’ajoutent la dimension tierce représentée par la multiplication des intervenants et la référence au consultant garant de la continuité thérapeutique, référence tierce qui permet de filtrer l’excès d’excitations ressenties au contact avec l’objet. Différentes métaphores (la contenance, l’enveloppe psychique, le pare-excitations, le préconscient) ont été utilisées pour rendre compte des particularités du travail institutionnel : mais son intérêt est d’aménager la réalité externe et d’utiliser l’acte pour modifier la réalité interne et les limites entre le dedans et le dehors. Il s’agit de transformer l’agir évacuateur en action polarisée vers un but et un objet, et de permettre à l’adolescent de s’éprouver et d’éprouver sa valeur, avant que le langage verbal ne puisse prendre sa fonction de symbolisation secondaire, de communication et de lien interpersonnel : « au commencement était l’action » [5] .

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Notes

  • [1]↑– Balier, Diatkine, 1995, p. 1400.
  • [2]↑– Winnicott, 1956, pp. 88-89.
  • [3]↑– Jeammet, Corcos, 2005, p. 85.
  • [4]↑– Jeammet, 1992, p. 105.
  • [5]↑– Freud, 1913, p. 185.
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