Entre étayage et désétayage, l’activité de liaison

Entre étayage et désétayage, l’activité de liaison

par Ludovic Gadeau

Pour citer cet article :

Gadeau. L. (1988). Entre étayage et désétayage, l’activité de liaison, In J. Guillaumin (sous la dir. de) Pouvoirs du négatif dans la psychanalyse et la culture, Seyssel, Ed. Champ Vallon, pp. 199-213.

A y être attentif, on ne peut manquer d’être surpris par la variété très grande des réactions des individus aux failles possibles de l’environ­nement dans lequel ils évoluent. Qu’il s’agisse de difficultés réelles de l’ordre familial, social ou économique ; qu’il s’agisse aussi de difficultés simplement redoutées (parce qu’elles arrivent à d’autres, parce qu’est pressentie l’impossibilité d’échapper à un destin implacable et tragique, fait d’imprévu, de catastrophes, etc.), toutes ces situations ont en commun de constituer des expériences (réelles ou fantasmées) de rup­ture brutale de l’environnement, que je propose d’identifier comme expérience de désétayage externe.

Il parait justifié d’étendre l’usage du concept freudien d’étayage (Anlehnung) à un champ plus vaste que celui circonscrit par la première théorie des pulsions. L’hypothèse proposée par R. Kaës [1] selon laquelle au-delà du corps propre et de la mère, le groupe et certaines formations psychiques peuvent être étayants semble constituer une extension à haute valeur heuristique. Elle permet en effet d’envisager que toute for­mation psychique d’un niveau supérieur peut elle-même être consi­dérée comme multi-étayée. Elle permet d’autre part de différencier, aux plans spatial et temporel, deux «lieux » d’exercice de l’étayage, l’un externe, l’autre interne, et deux temps dans le mouvement d’étayage, l’externalisation et l’internalisation.

Les variations qualitatives afférantes à telle ou telle formation psy­chique peuvent dès lors être mises en rapport avec les défaillances pos­sibles de certains étayages. C’est ainsi que je propose d’interroger le phénomène à travers lequel on observe une sorte de bipartition dans les réponses psychiques que suscitent les situations de désétayage externe. Dans un certain nombre de cas, les productions réactives des individus constituent une véritable mise en représentation figée (du déficit cons­titué par le désétayage), visant à colmater la brèche et barrant toute possibilité de mise en place d’un nouvel étayage externe et plus encore d’un étayage interne, et imprimant chez le sujet un discours claustra­toire, fait d’impossibles, composé d’une logique circulaire, enfermant au total le sujet dans un jeu où contenants de pensée et contenus sem­blent se confondre; à quoi s’ajoute une impossibilité d’envisager (ou d’évoquer seulement) une solution qui relève d’une mise en acte ajustée. Dans d’autres cas, et à l’extrémité inverse du continuum bipolaire, les productions psychiques réactives consistent en une utilisation positive du vide (du manque, de l’absence) causé par le Métayage, entraînant la mise en action de formations psychiques constituées en étayages péri­phériques et donc la création de nouvelles liaisons (Bindungen) entre représentations auparavant peu ou pas liées.

Cette « bipartition » dans les fonctionnements psychiques qu’on peut cerner empiriquement, même si elle relève d’un continuum, pose la question du ou des points d’inflexion qui conduisent à se situer dans l’un ou l’autre des modes de traitement des expériences de désétayage. C’est au repérage d’un de ces points d’inflexion que la réflexion sui­vante se propose de travailler.

En interrogeant la notion de plaisir originaire on ouvre une voie qui conduit, en l’un de ses prolongements, à établir une convergence entre les expériences échoïques comme activité participant à la struc­turation de l’appareil psychique (en l’axe diachronique) et les réponses psychiques suscitées par des expériences de désétayage externe (en l’axe synchronique). On suivra ainsi, en filigrane en quelque sorte, une des modalités du négatif, dont le travail s’entrevoit dans la com­plexité des liens en perpétuelle constitution entre contenants et con­tenus psychiques.

Une double modalité du plaisir originaire

La séparation que constitue la naissance conduit le nouveau-né à une modification radicale de son fonctionnement organique et psychique au plan économique. L’expérience originaire de satisfaction est définie par la psychanalyse comme le résultat mémorisé de l’action apaisante d’un objet externe (la mère) sur le nourrisson dont l’immaturité empêche qu’il puisse obtenir seul l’assouvissement des nouveaux besoins qu’il éprouve désormais. Les traces mémorisées de l’expérience de satisfaction permettront à l’enfant — si l’apaisement d’un nouveau besoin n’est pas dans la réalité rapidement réalisé — de reconstituer artificiellement (par voie hallucinatoire) l’état d’apaisement originaire figuré par la refusion mère-enfant et dont la naissance a fait perdre le bénéfice. Plus tard la satisfaction originaire servira, selon Freud, de modèle dans la recherche ultérieure des objets de satisfaction, le désir étant dans sa composition indissolublement lié à ces traces mnésiques. Au plaisir est associée la réduction de tension [2] , laquelle va progressive­ment prendre pour l’enfant une signification psychologique correspon­dant au mouvement de refusion dont le modèle est la réunification dya­dique mère-enfant.

Même si pour Freud la théorie économique qui sous-tend la compo­sition du plaisir est incertaine, c’est plus encore sur le rapport qu’entre­tient le principe de réalité avec le principe de plaisir qu’il convient de s’interroger. L’idée selon laquelle le principe de réalité naît du principe de plaisir ne parait pas cohérente : Laplanche et Pontalis dans le commentaire qu’ils proposent dans leur Vocabulaire en font état et ouvrent une voie.

« On voit mal, disent-ils, ce que serait pour les pulsions d’autocon­servation ce premier temps réglé par le seul principe de plaisir : ne sont-elles pas d’emblée orientées sur l’objet satisfaisant, comme Freud l’a lui-même indiqué pour les différencier des pulsions sexuelles ? A l’inverse, le lien entre la sexualité et le fantasme est si essentiel que l’idée d’un apprentissage progressif de la réalité devient ici fort contes­table, comme l’atteste d’ailleurs l’expérience analytique.

« On s’est souvent demandé comment l’enfant, s’il pouvait se satis­faire comme à volonté sur le mode hallucinatoire, aurait jamais à cher­cher un objet réel. La conception qui fait surgir la pulsion sexuelle de la pulsion d’autoconservation dans une relation double d’étayage et de séparation, permet d’éclairer ce difficile problème. Schématiquement, les fonctions d’autoconservation mettent en jeu des montages de comportement, des schèmes perceptifs visant d’emblée, même si c’est de façon malhabile, un objet réel adéquat (le sein, la nourriture). La pulsion sexuelle naît de façon marginale au cours de l’accomplissement de cette fonction naturelle : elle ne devient véritablement autonome que dans le mouvement qui la sépare de la fonction et de l’objet, en répétant le plaisir sur le mode de l’auto-érotisme et en visant désormais les représentations électives qui s’organisent en fantasme. On voit que, dans cette perspective, la liaison entre les deux types de pulsions envisa­gées et les deux principes n’apparaît nullement comme une acquisition secondaire : le lien est d’emblée étroit entre autoconservation et réa­lité ; inversement, le moment d’émergence de la sexualité coïncide avec celui du fantasme et de l’accomplissement hallucinatoire du désir »I.

Oui, mais alors il paraît nécessaire d’associer à cette différenciation primaire entre principe de plaisir et principe de réalité une double modalité du plaisir: l’une qui s’articule autour du mouvement de refu­sion et qui caractérise plus particulièrement le principe de plaisir et l’autre qui porte sur les expériences de séparation, de différenciation, de défusion et naît singulièrement de l’activité psychique qui vise à la maî­trise des situations de rupture ; cette dernière définirait normalement les actions guidées par le principe de réalité.

La valeur heuristique d’une hypothèse de travail relative à l’existence de deux modalités largement différenciées, sinon opposables, du plaisir tient à ceci qu’envisager l’existence d’un plaisir originaire lié aux expé­riences de défusion ouvre considérablement la question des relations d’objet et de l’adaptabilité du sujet à son environnement [3] .

Plaisir de la refusion, plaisir de la défusion [4] : avons-nous affaire ici à deux modalités qui s’opposent, qui se complètent, qui s’annulent, qui s’engendrent mutuellement ? Sont-elles tout à la fois ? C’est sur ce ter­rain complexe, où s’exerce de façon sans doute privilégiée le travail des opérateurs du négatif, que nous entraîne notre hypothèse.

Nombreux sont les auteurs qui depuis près de trois décennies mon­trent par leurs observations cliniques l’importance de l’activité chez les nourrissons. La convergence des concepts nés de ces observations est évidente : de l’attachement de Bowlby à l’interdit du toucher d’Anzieu en passant par les travaux de Brazelton sur l’enveloppe de contrôle, ceux de Bower et de nombreux autres auteurs qui ont mis en évidence l’importance des compétences sensori-motrices du nourrisson et de leur utilisation dans ses relations à l’environnement ; ceux aussi de Gibello qui par son concept central d’objet épistémique en vient à poser que l’appareil psychique fonctionne ou peut fonctionner dès la naissance suivant les deux modalités processuelles décrites par Freud : «le pro­cessus primaire serait normalement en œuvre, dit-il, dans les domaines où le bébé est effectivement impuissant à agir sur la réalité. Le pro­cessus secondaire serait au contraire en œuvre dans les secteurs où il est susceptible d’avoir une emprise réelle sur le monde extérieur » [5] .

L’idée d’une double modalité du plaisir originaire s’inscrit nettement dans cet axe de réflexion, et prend appui sur la notion de fonction d’attachernent [6] .

Un aspect différencié de la fonction d’attachement : l’échoïsation

La découverte de la fonction d’attachement, dont on a montré (J. Bowlby, H.F. Harlow) qu’elle constituait une fonction primaire et ne résultait pas d’un apprentissage comme on le pensait auparavant, fournit une base biologique à l’appui de l’idée selon laquelle le nour­risson développe très tôt un certain nombre de conduites (s’accrocher, suivre, etc.) qui visent à maintenir le contact avec la ou les figures d’attachement. Les conduites engendrées par l’attachement ont pour but de maîtriser la séparation d’avec la mère en maintenant une dis­tance qui la laisse accessible. Par le processus même qui l’anime, la fonction d’attachement conduit au détachement progressif de l’enfant d’avec ses êtres chers et donc à une autonomie relative. Comment comprendre cette opération apparemment paradoxale, sinon en postu­lant que le type de lien qui unit le nourrisson à sa mère change de nature [7] . Parmi l’ensemble des éléments inducteurs du développement et de la transformation du processus d’attachement-détachement, il en est un, particulier, qui permet de penser que le lien aux premières figures d’attachement n’est pas seulement «lien affectif», mais aussi « lien cognitif», opérateur ouvrant l’accès à la connaissance. Il s’agit des jeux échoïques dans lesquels s’entraînent mutuellement les deux parte­naires (enfant et figure d’attachement).

La fonction d’attachement se manifeste d’emblée sous forme d’une relation dont la mère semble prendre au début, en raison de la prématu­rité biologique du nourrisson, la part la plus active. D. Winnicott en a décrit dès 1956 un aspect majeur sous le terme de « préoccupation maternelle primaire » [8] . L’état psychologique de la mère se développe graduellement «pour atteindre, dit-il, un degré de sensibilité accru pen­dant la grossesse et spécialement à la fin. Il dure encore quelques semaines après la fin de la naissance de l’enfant. Les mères ne s’en sou­viennent que difficilement lorsqu’elles se sont remises (…). Cette «maladie normale» leur permet de s’adapter aux tout premiers besoins du petit enfant avec délicatesse et sensibilité » [9] .

La diminution de l’ajustement de la mère aux besoins de son enfant va entraîner un premier champ de ruptures, source de déplaisir et cons­titutif d’un dehors et d’un dedans. L’expérience de satisfaction, elle, source de plaisir, reconstitue le lien fusionnant l’intérieur et l’extérieur. Il n’est pas alors illégitime de se demander si, plus que sur l’objet de satisfaction, l’expérience originaire de satisfaction ne porte pas, au fond et en tout premier lieu, sur le lien en tant qu’il constitue l’annulation d’un écart, écart producteur de déplaisir. Cette hypothèse s’accorderait au demeurant avec le concept de « métaphore de l’objet» décrite par A. Green et défini par lui comme l’objet du lien [10] .

Les premières traces mnésiques de l’expérience de satisfaction sont probablement et en large part inscrites sous forme de schèmes moteurs, en ce sens que, comme J. Piaget l’a indiqué, les objets n’existent au début que dans la mesure où l’action du nourrisson s’exerce sur eux. La question est de savoir ce qui permet le rappel de l’expérience de satisfaction dans la reviviscence hallucinatoire. Il faut bien que le sou­venir de la réplétion contienne en arrière-fond ou plutôt en contre­point ou en écho celui de la douleur qui l’a précédé pour que «l’opération de rappel» puisse dans les moments de douleur s’effectuer [11] . Une des premières opérations du négatif (figurée dans l’effet d’écho) s’exerce là, dans l’opération de liaison entre l’activité psychique immédiate (dominée par un état de souffrance) et le souvenir (dont l’activation est source d’un apaisement éphémère). On peut suivre les prolongements du négatif comme écho dans un autre champ.

Parmi l’ensemble des réactions circulaires en miroir que très tôt l’enfant met en jeu dans ses relations aux figures d’attachement, l’écho- praxis semble jouer un rôle particulier et sans doute déterminant. En effet, à travers des productions sous forme de jeux, de réalisation et de cessation renouvelées de mouvements en écho, le geste échopraxique engendre chez l’enfant, comme le montre remarquablement F. Jodelet [12] , une différenciation d’une nature particulière : il s’agit d’une création d’analogies puis de ruptures du mouvement du partenaire. Ce qui est réalisé par l’échopraxie est une analogie figurale entre deux événements dont l’un relève du corps propre et l’autre du partenaire. L’enfant va donc progressivement opérer ce constat d’analogie entre son propre geste échopraxique, saisi partiellement par extéroception et le geste d’autrui imité, saisi entièrement par extéroception. F. Jodelet propose donc de distinguer l’échopraxie proprement dite de l’échoïsation ou séparation échoïque : l’échopraxie correspondrait à l’aspect de conformation, au positif si l’on préfère ou au mouvement d’identification, et la séparation échoïque à l’aspect de déconforma­tion, ou au jeu dialectique entre positif et négatif, jeu d’identification­désidentification [13] .

La séparation échoïque désignerait deux aspects dans la relation entre l’enfant et l’environnement :

— L’enfant crée un écho, quelque chose qui n’existait pas aupara­vant entre lui et l’environnement (le partenaire) qui a surgi de l’un par rapport à l’autre, et qui en tant que surgi est séparateur. Ce «surgi», comme négatif, est séparateur de l’organisme vis-à-vis de l’environne­ment bien que sa texture soit celle d’une analogie — l’analogie portant sur l’assemblage et la ressemblance figurale entre le geste imitateur et le geste imité ;

— Dans un deuxième temps l’enfant rompt cet écho, ce qui appro­fondit l’effet de séparation entre lui-même et l’environnement en resti­tuant l’état de dissemblance initiale.

La complexité et la richesse des jeux échoïques tiennent sans doute à ce que les tentatives réalisées par l’enfant dans l’acte en écho sont non seulement à la fois exercice de maîtrise de l’environnement par le sys­tème perceptivo-moteur (développement des réactions circulaires) et support aux fantasmes de refusion, mais aussi porteuses d’une combi­naison à effet disrupteur où le négatif, marqueur de la négation, tire naissance des tentatives de refusion et semble s’alimenter à cette source indéfiniment.

Par les productions échoïques toute discontinuité perceptive, ana- lagon du mouvement de séparation, est annulée par un processus de répétition se réalisant sur un fond de plaisir. Il s’agit ici d’un autre plaisir que celui décrit dans la théorie freudienne : en effet le plaisir associé à l’expérience de satisfaction échappe en quasi-totalité au con­trôle du nourrisson puisque c’est la mère qui donne et retire le sein. Ici le plaisir de contrôle sur et par le geste se réalise « dans une pleine luci­dité perceptive » [14] . Il est, indique Jodelet, à double détente : « le détache­ment par rapport au modèle procure immédiatement en soi le sentiment d’une maîtrise, et cette maîtrise deviendra progressivement une réalité qui assure l’autonomie de l’organisme » (ibid.). L’important est bien qu’apparaisse sur un mode inaugural, a travers l’énergétique des jeux échoïques, et singulièrement de l’échopraxie, une modalité du plaisir — plaisir de la maîtrise de la défusion (ou détachement) — issue d’un processus jus­qu’ici concomitant d’une souffrance, l’expérience de séparation.

Des situations existent où, à divers niveaux de l’organisation psy­chique, les analogons du processus d’échoïsation se réalisent imparfai­tement, entraînant ainsi des conséquences variées. C’est à l’une d’elles que nous allons maintenant porter attention.

Entre contenant et contenu : l’activité de liaison

Parmi l’éventail des conduites maternelles et des relations qu’elles induisent, il en est une qui me semble devoir mériter ici un examen tout particulier. Décrite par A. Green sous le terme de « complexe de la mère morte » [15] , elle rend compte des effets de la dépression maternelle sur la psyché de l’enfant. La mère morte est au sens de Green une mère qui demeure en vie, mais qui est morte psychiquement aux yeux de l’enfant dont elle prend soin. Pour des motifs variables, peut-être pas seulement conjoncturels (perte d’un être cher, difficultés socio-écono­miques graves, etc.), mais souvent assimilables à un désétayage externe brutal entraînant une blessure narcissique, la mère plonge dans une espèce de deuil et désinvestit brusquement son enfant. Ce dernier vit cette modification radicale de la relation à sa mère comme une véritable catastrophe non seulement en raison de son caractère imprévisible, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elle se réalise dans une absence radi­cale de sens.

Après avoir tenté une vaine réparation de la mère absorbée par son deuil, l’enfant va mettre en œuvre une série de défenses d’une autre nature que Green divise en deux ensembles :

— Le premier comporte deux versants: l’un qui consiste en un désinvestissement affectif et représentatif opéré sans haine de l’objet maternel. Le désinvestissement de l’image maternelle a pour résultat la constitution d’un trou dans la trame des relations d’objet avec la mère, ce qui n’empêche pas, conclut Green, « que les investissements péri­phériques seront maintenus tout comme le deuil de la mère modifie son attitude fondamentale à l’égard de l’enfant qu’elle se sent impuis­sante à aimer, mais qu’elle continue d’aimer, tout comme elle continue de s’occuper de lui » (op.cit.).

L’autre versant du désinvestissement est une identification incons­ciente à la mère morte, identification en miroir. « Cette symétrie réac­tionnelle, souligne A. Green, est le seul moyen de rétablir une réunion avec la mère — peut-être sur le mode de la sympathie. En fait, il n’y a pas de réparation véritable, mais mimétisme, dans le but, ne pouvant plus avoir l’objet, de continuer à le posséder en devenant non pas comme lui, mais lui-même » (ibid.). S’exprime de nouveau, mais sur un autre mode, un phénomène d’échoïsation, ici sorte de duplication visant à annuler l’écart séparateur introduit par le désétayage maternel, et conduisant dans le même temps [16] à l’entretenir dans une sorte de forme figée, trace historique et indélébile de ce moment de perte par le vide. Dans ses relations d’objet ultérieures, l’enfant devenu adulte rejouera du désinvestissement face aux objets qui lui paraîtront déce­vants, rejoignant ainsi, in fine, la mère morte dans et par le « réinvestis­sement des traces du trauma » (ibid.). Mais ces traces sont pour lui des blancs, c’est-à-dire des structures à mi-chemin entre contenant et contenu, et porteuses en cela d’une absence incompressible et irréduc­tible de sens.

L’identification «négative» dont parle A. Green, c’est-à-dire l’identi­fication à un trou, à un vide (effet du désinvestissement) me semble constituer une structure particulière organisée autour de caractéristi­ques qui tiennent à la fois des contenants et des contenus de pensée. L’identification à la mère morte représenterait au fond le prototype d’une confusion contenant-contenu.

Si l’effacement de la mère, lorsqu’il se réalise dans de bonnes condi­tions, transforme l’objet maternel en structure encadrante, comme le suggère A. Green, on peut se demander si l’effacement pathogène, pro­duit de la mère morte — lorsqu’il se réalise après une édification suffi­sante du premier contenant psychique [17] — ne vient pas perturber l’orga­nisation même des acquisitions (renforcement du contenant psychique, développement des acquisitions cognitives) en fragilisant considérable­ment le processus par lequel un contenu devient contenant pour un autre contenu. On aurait affaire là à un processus pathogène fragilisant la construction du sens, chez l’enfant puis chez l’adolescent.

— Le deuxième ensemble de défenses que Green relève tourne préci­sément autour de la perte brutale de sens que constitue pour l’enfant la perte psychique de la mère. L’image maternelle, transformée d’objet vivant « source de vitalité de l’enfant, en figure lointaine, atone, quasi inanimée » constitue une perte d’amour et de sens, car l’enfant ne dis­pose d’aucun instrument pour s’expliquer ce qui se produit. De cette perte de sens vécue par l’enfant procède, en partie, une quête plus ou moins effrénée d’un sens perdu qui structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi : « Le développe­ment d’une activité de jeu frénétique, souligne Green, ne se fait pas dans la liberté de jouer, mais dans la contrainte d’imaginer, comme le développement intellectuel s’inscrit dans la contrainte de penser. Per­formance et autoréparation se donnent la main pour concourir au même but : la préservation d’une capacité de surmonter le désarroi de la perte du sein par la création d’un sein rapporté, morceau d’étoffe cognitive destiné à masquer le trou du désinvestissement, tandis que la haine secondaire et l’excitation érotique fourmillent au bord du gouffre vide » (ibid.).

La perte de sens me semble pouvoir être attribuée pour une autre part à l’engendrement de la confusion contenant-contenu qu’on a sou­ligné plus haut, en ce sens que l’identification négative n’est ni objet d’étayage, ni structure étayante. Elle constitue en fait une configuration psychique négatrice de tout passage des représentations contenu au statut de représentations-cadre. Les représentations qui naissent, qui s’imprè­gnent ou gui gravitent autour de l’espace de l’identification négative, paraissent être en attente d’un statut. Trop fragiles pour occuper une place fixe ou définie, elles flottent ou naviguent, et rendent toute quête impossible, puisqu’en certains secteurs (ou niveaux d’organisation) de la vie psychique, des représentations fuient sous les attributs qui leur sont un instant proposés.

On est probablement là dans une pathogénie du Moi-peau complète­ment transversale : toutes les fonctions du Moi-peau [18] ou presque pour­raient être altérées à des degrés divers et dans une combinatoire plus ou moins complexe. Cependant trois fonctions me semblent devoir être privilégiées : la fonction conteneur pour la confusion contenant- contenu (enveloppe-noyau); la fonction de protection et de pare-excita­tion pour les failles du support étayant ; la fonction d’inscription des traces pour la singularité que revêtent certains « objets de mémoire» chez l’enfant pris dans le complexe de la mère morte et précisément ceux fixés sous le sceau du négatif.

Le complexe de la mère morte provoque à certains niveaux de l’orga­nisation psychique un foyer de confusion plus ou moins actif entre contenants et contenus psychiques, probablement en relation avec le degré d’absence de travail du mouvement d’identification-désidentifica­tion (Guillaumin) ou conformation-déconformation (Jodelet).

L’activité de liaison sur-compensatoire de l’enfant pris dans le complexe de la mère morte vise autant à se battre contre cette fuite du sens liée à l’instabilité des supports-contenants des pensées qu’à la quête de sens à laquelle fait référence A. Green. Cette quête de sens me semble même être un indice de ce défaut de structure particulier qui fait qu’un sens existe niais disparaît au moment où il semble être le mieux assis sur ses fondements le sens s’effondre par le trop qu’il contient ; le contenant, alors traité psychiquement comme un simple contenu, perd son statut et voit ses objets d’étayage le recouvrir pour que de cet amas naisse une nouvelle construction qui subira bientôt un sort à peu près identique. Mais A. Green a raison de souligner qu’il n’y a là, dans cette suractivité de liaison-déliaison, rien qui puisse laisser penser qu’il ne s’agisse d’authentiques sublimations, ouvrant la voie à la créativité. C’est peut-être même dans l’impossibilité de trouver des contenants de pensée stables que se situe un des ressorts de l’activité créatrice.

 

Pour conclure

  1. L’échoïsation, siège par excellence du négatif, montre un pro­cessus en action par lequel une partie de la réalité du détachement pour l’enfant passe par les figures du double. Double à imiter pour s’y confondre, double à mimer pour s’en séparer, l’effet d’écho projetant l’enfant, dans l’alternance d’un éclair, vers l’une puis l’autre de ces expériences (fusion-défusion) comme pour les comparer, les différen­cier, les séparer (mais jamais définitivement) dans un mouvement de liaison-déliaison sans cesse répété et d’amplitude croissante. Étrange­ment, c’est dans un même mouvement en écho, mais opéré en quelque sorte en sens inverse, que Zazzo repère la construction de l’image de soi: l’image spéculaire est reconnue lorsque l’enfant est surpris par l’ab­sence manifestée par l’autre du miroir, c’est-à-dire lorsque l’enfant s’étonne et s’insatisfait du mimétisme trop parfait du miroir, provo­quant par cet excès une absence de dialogue. C’est dans cette absence du côté de la perception d’autrui que se situe pour Zazzo l’explication de la reconnaissance de soi dans le miroir, et non comme il en avait fait l’hypothèse auparavant dans une référence à soi-même, «par la cons­cience de la solidarité dynamique entre le mouvement propre et le mouvement de l’image » [19] .
  2. La fonction d’attachement, saisie comme mouvement d’étayage­-désétayage par lequel se réalise l’internalisation nécessaire du lien, c’est- à-dire la contre-partie psychique de la séparation maternelle, ou pour reprendre une formulation d’A. Green, la mutation de l’objet primaire en structure encadrante du moi abritant l’hallucination négative de la mère, participe au développement d’un contenant de l’espace représen­ De l’effet d’échoïsation dépend pour une part que ce contenant soit stable ou non, de même on peut penser qu’aux divers défauts possibles de l’échoïsation répondent des défauts différenciés des conte­nants psychiques [20] .

Par ailleurs pour que puisse exister un sentiment de maîtrise des expériences de détachement (défusion), il est nécessaire qu’existe une tension, un écart dosé entre les potentialités d’intégration propre à l’enfant des situations à valeur désétayante et l’expérience elle-même. Si l’expérience dépasse largement les potentialités propres à l’enfant, on se situe alors dans le registre du traumatisme. A l’inverse si l’expérience est trop timide, les conditions requises pour le travail du négatif ne sont plus remplies, aucune réélaboration n’est alors possible, l’espace réservé au plaisir de la maîtrise de la défusion s’atrophie.

Qu’il existe bien deux modalités originaires et différenciées du plaisir et c’est sur leur relation réciproque, génétique et structurelle, qu’il conviendrait de s’interroger. On peut ainsi envisager trois modèles à travers lesquels on pourrait repenser nombre de désordres psychologi­ques :

  • Le premier, où le plaisir de la refusion et le plaisir de la maîtrise de la défusion se développent et s’influencent dans un jeu équilibré et dans un rapport harmonieux. On se situerait là dans le champ d’un développement normal;
  • Le deuxième où le plaisir de la refusion est ou devient en partie impossible ; l’espace réservé à l’activité de maîtrise se développe alors de façon surdimensionnée et celui lié au plaisir de la refusion s’atro­ Le complexe de la mère morte en est une illustration clinique sai­sissante ;
  • Le troisième où le plaisir de la maîtrise de la défusion s’est insuf­fisamment constitué : soit par insuffisance des expériences de désé­tayage (exemple les mères surprotectrices), soit par absence des exer­cices de maîtrise (par sous-activité des jeux échoïques notamment). On assiste alors à un sous-développement de l’espace de l’activité de maî­ Ce troisième modèle renverrait cliniquement à certains états de dépendance pathologique, également à certains troubles intellectuels ne relevant pas d’une inhibition névrotique: difficultés à établir des antici­pations (opératoires ou figurales) a href= »#21″ name= »_ftnref1″> [21] dans la mise en route d’une action, difficultés d’apprentissage et peut-être de façon générale tout désordre qui revient à un désinvestissement massif de l’activité de pensée en tant qu’elle vise à construire des voies nouvelles favorisant la flexibilité et la réélaboration des représentation [22] .
  1. Le négatif au travail, c’est aussi le travail de la mémoire : l’empreinte laissée sur une pellicule photosensible, à la fois reflet exact d’un instant de vie, souvenir, mais en même temps indice d’un refus de mise en mémoire par l’appareil psychique, poussé à trouver un artifice (le cliché photographique) pour tout à la fois être dans le rappel du souvenir et n’y pas être, pour se rappeler sans s’appeler. Témoin de ce rapport complexe, dangereux, ambigu, à la mémoire, ce patient, psy­chotique, qui au décours de sa thérapie émet le vœu de se rendre sur les lieux où il a, pour la première fois et il y a plusieurs années, déliré. Sur place, il ne reconnaît rien, ni sa chambre, ni sa rue qu’il a mille fois parcourue, sauf… Sauf une boutique, une crémerie qui a disparu, rem­placée par un autre commerce. Rien de ce qui colle à la mémoire du patient n’émerge, sauf ce qui, en négatif, fait défaut : « il y avait une cré­merie, et elle n’y est plus». Aucun des éléments identiques au souvenir ne fait l’objet d’un rappel, seul le bout de réalité qui ne colle pas aux traces mnésiques (le nouveau commerce) signe, par effet d’absence, le rappel. Tout se passe comme si la mémoire portait sur les contours des objets : il y a eu retrait des objets eux-mêmes au profit de leur contour, une sorte d’inversion figure-fond (contenu-contenant ?), effacement du contenant général structurant l’objet de mémoire — mais effacement seulement puisque est conservé le processus ayant opéré cette sorte d’inversion figure-fond — permettant en secteur (circonscrit par la pro­jection du négatif du « morceau de souvenir ») le rappel d’un élément de l’objet de mémoire.

Le négatif est ici négatif de l’empreinte laissée par les choses : on ne distingue plus les objets eux-mêmes, seuls leur contour, leurs relations (liaisons) réciproques dans un dispositif spatial (et sans doute aussi tem­porel) demeurent. Se trouve posée là la question des contenants et des contenus psychiques comme objets de mémoire, de leur mise en trace, pleine ou creuse, de leurs liaisons réciproques, de leur réactivation pos­sible et de leur effacement.

L’effet échoïque, ce travail si particulier, du négatif visible et obser­vable par endroits (dans l’échopraxie par exemple), invisible, difficile­ment saisissable et poussant même à la limite du vertige en d’autres (dans le processus de mémorisation, aussi sans doute pour une part dans l’activité intellectuelle, et plus généralement et fondamentalement dans la structuration de l’image de soi), révèle combien les catégories de contenants et de contenus psychiques sont complexes et riches d’une valeur opératoire encore à explorer.

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Notes

  • [1]↑– Kaës, «Introduction à l’analyse transitionnelle., in Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod, 1979.
  • [2]↑– Ou le maintien à un niveau de tension stable, Freud rattachant la définition écono­mique du plaisir tantôt au principe de Nirvana, tantôt au principe de constance.
  • [3]↑– Une telle approche paraît aussi constituer une nouvelle ouverture permettant d’aborder de façon différente les articulations possibles entre le champ psychanalytique et les théories cognitivistes.
  • [4]↑– J’emprunte les termes «refusion» et « défusion» à F. Jodelet.
  • [5]↑– l’important travail de J. Bowlby, Attachement et perte, t. I, «L’attachement », Paris, P.U.F., 1978; D. Anzieu, «Le double interdit du toucher», in Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1984, N°29; T.B. Brazelton, «Le bébé : partenaire de l’interaction », in La Dynamique du nourrisson, Paris, E.S.F., 2′ édition, 1983 ; T.G.R. Bower, Le Développement psychologique de la première enfance, Bruxelles, Mardaga, 1978 ; B. Gibello, L’Enfance d l’intelligence troublée, Paris, Païdos/Le Centurion, 1984.
  • [6]↑– L. Gadeau, Etudes théorico-cliniques du concept de dépendance. Introduction aux pathologies de l’internalisation du lien, thèse de Doctorat, Paris-Nanterre, 1985.
  • [7]↑– R. Zazzo, « L’état de la question», in l’Attachement, Delachaux et Niestlé, 1979.
  • [8]↑– L. Gadeau, op. cit.
  • [9]↑– Winnicott, «La préoccupation maternelle primaire », in De la pédiatrie c’t la psy­chanalyse, Paris, Payot, 1969, pp. 170-181.
  • [10]↑– A. Green, «L’angoisse et le narcissisme » (1979), in Narcissisme de vie, narcis­sisme de mort, Paris, Ed. de Minuit, 1983.
  • [11]↑– Dans le cas contraire, rien n’expliquerait comment les traces mnésiques peuvent être retrouvées, sélectionnées et réactivées.
  • [12]↑– Jodelet, Naître au langage. Genèse du sémiotique et psychologie, Paris, Klincksieck, 1979.
  • [13]↑– On est sans doute là proche de ce que J. Guillaumin dans un autre registre — celui de la cure — essaie de cerner au plus près dans le travail «d’identification-désidentifica­tion ». Cf. J. Guillaumin, Entre blessure et cicatrice. Le destin du négatif dans la psychanalyse, Seyssel, Champ Vallon, 1987.
  • J[14]↑– odelet, op. cit., p. 84.
  • [15]↑– Green, «La mère morte » (1980), in op. cit.
  • [16]↑– On peut penser, à titre de métaphore, au double attribut de l’ombre: comme preuve de l’existence d’une présence et comme possible virtuel de la perte de toute pré­sence (c’est-à-dire corniste « absence de présence »).
  • [17]↑– Si l’effacement se réalise très tôt, les désordres consécutifs s’organiseront probable­ment autour d’un noyau psychotique.
  • [18]↑– l’inventaire que D. Anzieu en propose dans Le Moi-peau, Dunod, 1985.
  • [19]↑– R. Zazzo, «Le rôle du mouvement dans la construction de l’image de soi in en est la psychologie de l’enfant ?, Paris, Denoël, 1983, p. 180.
  • [20]↑– On peut à ce propos s’interroger sur les hypothèses intéressantes formulées par B. Gibello concernant les réactions échoïques chez les autistes : l’auteur suggère que les sté­réotypes autistiques manifestent cliniquement la façon que ces enfants ont d’assimiler ou plutôt de surassimiler le monde par des schèmes d’action immuables. En termes kleiniens, ces stéréotypies témoignent, dit-il, des processus d’identification projective en oeuvre dans le fonctionnement de leur appareil psychique ‘. cit. Le fait, précisément, de ramener l’assimilation au mécanisme d’identification projective pose question : l’identification pro­jective ne résulte-t-elle pas autant d’une absence (ou d’une inefficience) du processus d’accommodation ; ce serait alors le jeu même d’équilibre, à la fois opposition et complé­mentarité entre les mécanismes d’assimilation et d’accommodation qui serait en cause. L’impossibilité de mise en jeu des mécanismes d’accommodation provoquerait un désé­quilibre tel que l’organisme ne pourrait répondre aux sollicitations de l’environnement que sur un seul mode, protecteur sans doute pour l’appareil psychique, celui du contrôle par intégration de tous les objets par et dans la même structure d’action.
  • [21]↑– F. Bresson, «Réflexions sur les systèmes de représentation», in Sémiologie gra­phtque,N° 73-74, 7-13.
  • [22]↑– à ce sujet la notion de «représentation de transformation» proposée par B. Gibello, op. cit.
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