Psychanalyse et neurosciences

Freud est-il soluble dans les neurosciences ?

Par Philippe Testard-Vaillant

Pour qui n’a pas lu une ligne sur l’inconscient depuis des lustres et se souvient vaguement de ses cours de philo, la suite risque de « secouer » quelque peu. C’est que les travaux actuels sur la face cachée du psychisme, de toute provenance (psychanalyse et neurosciences), ne ressemblent en rien à un long fleuve tranquille. À preuve, le Livre noir de la psychanalyse, un pavé de plus de 800 pages édité en septembre 2005 par une volée d’auteurs parés pour en découdre, entre autres, avec les hypothèses de Freud. Dire que le brûlot a mis en ébullition la communauté psychanalytique et déclenché un vrai ramdam médiatique est un euphémisme. La théorie freudienne et ses ramifications ? « Une escroquerie/Un monceau de sophismes et de mensonges/Des milliers de patients abusés, etc. », tonne le parti des insurgés. « Mauvaise foi/Chasse aux sorcières/Interprétations parfois délirantes, etc. », rétorque le chœur outragé des accusés. Si les hostilités sont ouvertes, la question n’est pas ici de choisir un camp.

S’agissant de l’inconscient, les générations d’analystes qui ont chaussé les bottes de Freud pour arpenter ces terres complexes en ont tiré, sommairement résumée, l’explication suivante : une représentation devient inconsciente dès lors qu’un sujet cherche à la bouter hors du champ de sa conscience. En d’autres termes, l’inconscient est le produit d’un processus de « refoulement » expliquant la formation des symptômes des maladies mentales, mais aussi des rêveries diurnes, des fantasmes, des rêves, des lapsus… Or, pour Joëlle Proust, chercheuse à l’Institut Jean-Nicod 1 et l’une des plumes du Livre noir, plus rien ne permet de valider cette définition « préhistorique » héritée d’« un état antérieur du savoir » et « ne satisfaisant pas les critères d’une recherche testable ». Pourquoi ? Parce que « les travaux contemporains en sciences cognitives font apparaître que le terme d’inconscient ne désigne pas du tout un ensemble de représentations “refoulées”, mais s’applique à l’immense majorité des représentations – émotionnelles ou non, langagières ou non – que le cerveau active à un moment donné ».

Voilà ce qui s’appelle un virage à 180 degrés. Une mutation qui oblige, pour qui s’y conforme, à abandonner l’idée que l’expression d’une maladie mentale s’explique par l’échec du refoulement d’une représentation « investie » de libido. « Quand un sujet délire, poursuit Joëlle Proust, ce n’est pas parce qu’il jouit de la représentation hallucinatoire d’une situation désirée. Mais parce que la manière particulière dont son cerveau traite l’information liée à l’action, en mettant en jeu des neurotransmetteurs comme la dopamine, produit une série d’effets spectaculaires sur la compréhension de soi, des autres et du monde. Les racines de son symptôme sont sans doute à la fois génétiques, épigénétiques (liées à une maladie survenue pendant la grossesse, à une naissance difficile…) et socio-développementales (en rapport avec l’adolescence, la sexualité, le stress…). » Bref, mi-endogènes mi-sociales.

Travailler sur l’inconscient en récitant les préceptes freudiens et post-freudiens serait donc réducteur. « Absolument pas ! », proteste ­Nicolas Georgieff, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Lyon-I et membre de l’Institut des sciences cognitives 2. Et pour cause : psychanalyse et neurosciences représentent pour lui « deux démarches intellectuelles profondément originales, deux descriptions d’un même objet – les mécanismes de la psyché humaine – mais à deux échelles opposées, deux méthodes incapables de répondre chacune aux questions posées par l’autre parce qu’elles n’éclairent pas les mêmes propriétés. Ce n’est tout simplement pas la même chose ». Bref, la psychanalyse constitue « un niveau d’explication “psychologique” supplémentaire qui n’est pas en contradiction avec les autres logiques explicatives ». Rien n’empêche par conséquent, devant une activité psychique inconsciente, d’en faire « une lecture propre aux neurosciences, à base de neuro-plasticité, de système endorphinique, de synaptogenèse… », et une autre, psychanalytique, en termes de désirs, d’affects…, en observant « ce qui s’organise au cours d’une séance entre le patient et l’analyste ». Le tout en ne perdant jamais de vue que le but numéro un de la psychanalyse n’est pas de dégager de « réelles explications causales des actes mentaux », des valeurs de vérité comme la science, « mais d’avoir une portée thérapeutique ».

Ces débats houleux, Pierre Buser, ancien directeur de l’Institut des neurosciences du CNRS, les observe avec « un œil d’entomologiste » du haut de sa vaste expérience. L’avis de ce sage convaincu de l’existence d’un inconscient « aux mille visages » ? Nuancé, forcément. « Freud, dit-il, a été quelqu’un de fantastiquement astucieux, un physiologiste de formation qui a échafaudé un système explicatif que l’on ne peut pas rayer d’un trait de plume même si, à mon goût, son erreur est d’avoir “hypersexualisé” l’inconscient. » L’histoire jugera.

L’inconscient cognitif

En attendant, l’inconscient se taille depuis quelques années des habits neufs grâce à l’essor des sciences cognitives – neurosciences, psychologie cognitive et philosophie de l’esprit. Il recouvre désormais l’ensemble des opérations mentales élémentaires, extrêmement rapides et « implicites » – dont nous n’avons pas la moindre idée et dont l’accès à la conscience est le plus souvent facultatif –, qu’effectue le cerveau pour extraire de l’information de l’environnement, la stocker et, si nécessaire, la réutiliser quand elle le « mérite ». Bref, une espèce de « logiciel » contrôlant à notre insu les mécanismes d’exécution de la vie mentale et servant à la construction des représentations, des phrases et des images qui s’affichent in fine sur l’écran de la conscience. Une conception qui n’a pas grand-chose à voir, par conséquent, avec l’inconscient psychanalytique fourmillant de pulsions sexuelles refoulées.

Depuis quelques décennies, les chercheurs ont mis en lumière de nombreux processus révélant cet inconscient dit cognitif et ont permis d’en dessiner de plus en plus finement les contours. À commencer par la possibilité de percevoir des « images subliminales » : si l’on insère, dans une séquence filmée, une forme visuelle que le spectateur n’a pas vraiment le temps de percevoir, on constate qu’elle influence ensuite ses réactions affectives, même si le souvenir laissé par de tels stimulus ne porte que sur quelques secondes. Autre phénomène – cousin du précédent – apportant de l’eau au moulin de l’inconscient co­gnitif : l’effet « d’amorçage ». Son principe : le fait de recevoir une information, consciemment ou non, peut influencer une action ultérieure. Cet effet se manifestant même lorsque l’information est subliminale, « de tels mécanismes prouvent clairement que “quelque chose” (ce que nous appelons une “amorce”) s’active “quelque part” dans les neurones sans que la conscience s’en aperçoive », commente Pierre Buser. Ils montrent aussi que la prise de conscience peut être vue comme une étape secondaire, toujours différée par rapport à la perception ou à l’exécution.

Et maintenant, place à la « mémoire implicite procédurale ». De quoi s’agit-il ? Des innombra­bles conditionnements infraconscients dont tout être humain ne cesse d’être l’objet, et sans lesquels l’existence au quotidien serait un enfer. Obligés de « conscientiser » la moindre action (pour marcher, taper sur un clavier, manger à table, conduire une voiture…), les circuits cérébraux seraient continuellement en surchauffe et en décalage. « La mémoire implicite englobe ainsi un vaste ensemble de processus, en particulier moteurs, qui échappent au contrôle actif de la conscience claire, c’est-à-dire qui se produisent sans que soient intentionnellement fixés les objectifs ni évalués les résultats », dit Pierre Buser.

Que le conscient ne représente qu’une mince tranche du millefeuille mental, c’est ce que montre également la « mémoire aveugle ». Elle a été découverte grâce à l’exploration de certaines pathologies neuropsychologiques, comme la cécité totale ou partielle résultant d’une lésion de l’aire corticale visuelle. En effet, demandez aux patients atteints de cette cécité s’ils voient – ou ce qu’ils voient dans la partie aveugle de leur champ visuel –, et la réponse sera immanquablement « non » ou « rien ». Mais si on leur demande de pointer du doigt des stimulus lumineux présentés dans leur champ aveugle, leur taux de réussite est alors impressionnant. Leur performance est meilleure que s’ils avaient pointé les objets au hasard comme ils disent le faire. Ces sujets sont donc encore en mesure de traiter – plus ou moins correctement – une information visuelle à l’intérieur de leur champ aveugle sans pour autant en être conscients. Bref, un traitement sans vécu conscient existe bel et bien.

D’autres pistes de l’inconscient co­gni­tif ont été fournies par l’observation de patients souffrant de « négligence spatiale ». Cette pathologie empêche le sujet de percevoir la moitié de son champ visuel, tactile, voire auditif et, à l’extrême, tout un côté de son corps. Un test désor­mais célèbre a révélé qu’un sujet souffrant d’une « héminégligence gauche » sévère (donc inconscient de ce qui se passe dans son espace gauche) et à qui l’on montre deux dessins presque identiques – une maison normale et une maison dont le côté gauche est en feu – répond qu’elles sont semblables. En revanche, à la question : « Dans laquelle aimeriez-vous habiter ? », il désigne toujours la maison intacte. « En somme, commente Pierre Buser, le traitement implicite des images apparaît préservé malgré la négligence, c’est-à-dire en l’absence de traitement explicite de la conscience. » Même réaction avec la « prosopagnosie », syndrome qui prive les malades de la faculté de reconnaître les visages. Mis devant la photo d’un proche parent, ils n’identifient pas ce dernier. Mais qu’on leur montre plusieurs clichés, qu’on leur demande : « Avec qui préférez-vous passer la journée ? », et ils désignent systématiquement la personne connue…

Tout aussi étonnantes sont les « illuminations », qui frappent sans prévenir à la porte du conscient et dénouent comme d’un coup de baguette magique un problème jusqu’alors insoluble. Meilleur exemple de ces « archimédiques » eurêka : les fonctions fuchsiennes, une classe de fonctions mathématiques sur lesquelles Henri Poincaré s’échinait en pure perte et dont il perça subitement le mystère en montant dans un omnibus. « Beaucoup de vides restent à combler pour comprendre ce processus », commente Pierre Buser, mais quelle preuve que le cerveau œuvre dans l’ombre pendant que la pensée consciente est occupée ailleurs ! 

Voilà pour l’inconscient cognitif, dont les pièces se mettent lentement mais sûrement en place.

La quadrature du cercle

Et si les neurosciences cognitives et la psychanalyse, au lieu de s’ignorer superbement, parvenaient à dialoguer pacifiquement ? La partie, pour être honnête, est loin d’être gagnée, car « en France, la culture acquise et sa transmission font que presque aucun psychanalyste ne mène de recherches en neurosciences et qu’aucun neuroscientifique, au cours de son cursus, ne croise de près ou de loin la psychanalyse », fait observer Nicolas Georgieff, l’un des rares « psy » tricolores à s’intéresser de très près aux neurosciences. Résultat, pour forcer le trait : d’un côté, des neuroscientifiques chevronnés hostiles à la psychanalyse et volontiers taxés de réductionnistes ; de l’autre, des psychanalystes freudiens, jungiens ou lacaniens radicalement hermétiques au monde des sciences.

Qu’en conclure, sinon que tout consensus semble voué à l’échec ? Et pourtant… D’aucuns ont beau comparer les tentatives – ô combien timides – de rapprochement en cours à l’accouplement de l’ours polaire avec la baleine, des « ponts sont jetés par une nouvelle génération de chercheurs doublement formés aux neurosciences et à la psychanalyse », assure Nicolas Georgieff. Parmi ces têtes pensantes, pour l’essentiel anglo-saxonnes, Mark Solmz, professeur de neuropsychologie à l’université du Cap, et Erik Kandel, professeur à l’université de Columbia et Prix Nobel 2000 de physiologie et médecine. Leur cheval de bataille : prouver que la biologie est l’avenir de la psychanalyse. Laquelle, tout en constituant un trésor d’hypothèses à exploiter, a jusqu’ici pâti d’un manque de légitimité faute de pouvoir confronter scientifiquement ses principes explicatifs à l’expérimentation. Comment y parvenir ? En « naturalisant » l’inconscient, c’est-à-dire en cherchant à traduire les grands concepts psychanalytiques en réalités neurobiologiques, grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. « Tenter de “localiser” par IRM des notions psychanalytiques dans le cerveau constitue une voie de recherche radicale, commente Nicolas Georgieff, et n’a rien à voir avec la psychanalyse en tant que pratique thérapeutique. Il s’agit par conséquent de faire le tri entre les principes psychanalytiques susceptibles de se prêter à une “naturalisation” (ce qui est particulièrement difficile) et ceux, plus subjectifs, qui relèvent plutôt de l’interaction entre un patient et un analyste. »

Avant toute chose, commençons par reposer les principes du débat, propose le même expert, de manière à chasser les démons de chaque « clan » et à obtenir une reconnaissance mutuelle. Car pour lui, la psychanalyse ne pourra jamais répondre aux questions posées par la démarche neuroscientifique, et vice-versa. Courage !

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