Le trauma vicariant

Le trauma vicariant. Ou comment le trauma des patients transforme le psychologue ?

Par : R. Bourgault, psychologue clinicienne et psychothérapeute à l’Institut de Victimologie à Paris.

Pour Rosemarie Bourgault, la prise en charge de patients traumatisés peut bouleverser la vision du monde des professionnels : c’est le phénomène du “trauma vicariant”.

Qu’est-ce que le trauma vicariant ?

Ce concept a été proposé par deux psychologues, Laurie Pearlman et Karen Saatvitne, dans les années 1990. Il désigne la transformation de la vision du monde subie par des professionnels travaillant de façon régulière avec des personnes ayant vécu un événement traumatique, qui a menacé leur vie ou leur intégrité physique ou psychique. Ceci résulte de l’empathie que le professionnel ressent à l’égard de la personne en souffrance. La transformation intérieure entraînée par le trauma vicariant peut être négative ou positive. Les psychothérapeutes qui écoutent les récits des patients souffrant de syndromes psychotraumatiques sont bien évidemment concernés par le trauma vicariant. Mais les travailleurs humanitaires et les journalistes-reporters travaillant dans des pays en guerre, ainsi que les travailleurs sociaux et les éducateurs côtoyant au quotidien des victimes de situations précaires et de violences, sont eux aussi touchés par ce phénomène. Le trauma vicariant est un processus inévitable chez toute personne travaillant avec la violence au quotidien. Il ne doit pas être confondu avec le phénomène de traumatisme secondaire (symptômes de troubles anxieux, de dépression, de syndromes psychotraumatiques…) observé chez certains professionnels, par exemple par Charles Figley, chercheur en psychotraumatologie.

Quelles sont les conséquences professionnelles, sociales du trauma vicariant ?

D’un côté, on a les conséquences positives, comme le sens attribué à son travail, l’aide à autrui, ainsi que le sentiment d’appartenance à une cause. De l’autre, on retrouve le burn-out (épuisement professionnel), le rejet des patients, le sentiment de rupture avec l’entourage personnel et professionnel (notamment, les collègues ne travaillant pas avec le trauma), et l’émoussement des émotions. Le contact avec le trauma peut aussi rendre les professionnels moins naïfs quant à la sûreté et la bonté du monde.

Quelle est la différence entre “trauma vicariant” et “contre-transfert” ?

Le contre-transfert désigne ce que peut ressentir un thérapeute vis-à-vis de son patient. Le contre-transfert fait partie du trauma vicariant, mais celui-ci va au-delà en enclenchant un processus durable de transformation.

Quels sont les moyens de prévention du trauma vicariant ?

Pour prévenir les conséquences indésirables du trauma vicariant, il faut agir à trois niveaux : ceux de l’individu, de son équipe, et de son organisation. Pour l’individu, il est important que celui-ci prenne soin de lui (sport, relaxation, méditation, activités de loisir), qu’il ne se laisse pas déborder par le travail, et qu’il ne reste pas isolé. Quant à l’équipe, il faut veiller à ce que les membres travaillent ensemble en bon esprit. L’organisation, enfin, a beaucoup à faire pour assurer le bien-être des travailleurs et des équipes, en ménageant des bonnes conditions de travail (salaires, vacances, locaux agréables), et en faisant respecter certaines valeurs. La prise de conscience de la portée du trauma vicariant dans la vie des travailleurs motivera, d’une part, les cliniciens à mieux s’occuper d’eux et à participer à plus de formations et supervisions. D’autre part, elle aidera les directeurs et gérants de centres de soins à être plus attentifs au bien-être des employés et à créer un milieu sain et agréable. Ces mesures seront toutes, également, au bénéfice des patients.

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Références

Bourgault. R. (2008). “Le traumatisme vicariant” in Aide-mémoire de psychotraumatologie, Paris : Dunod.
Figley, C. (1995). Compassion Fatigue, Brunnel Mazel.
Pearlman, L. & Saakvitne, K. (1995). Trauma and the Therapist, Wiley and Sons.

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