L’identité sexuée de l’enfant

Questions actuelles relatives à l’identité sexuée de l’enfant

Par Brigitte Bergmann

A partir de quand un enfant sait-il qu’il est un garçon ou une fille ? Et comment acquiert-il cette connaissance ? Psychanalyse, psychologie du développement, psychologie sociale se rencontrent pour traiter de cette question, que le grand chambardement induit par le succès de la théorie du genre rend particulièrement épineuse.

La psychanalyse s’intéresse à l’identité sexuée, c’est-à-dire au fait de se reconnaître comme garçon ou fille au regard de la différence des sexes. Pour Freud, l’identité sexuée se construit par le biais des processus d’identification au parent du même sexe, par la découverte de la différence anatomique des sexes et de sa conséquence principale, le primat du phallus. Cela conduit à la distinction « j’ai ou je n’ai pas », en l’occurrence à l’opposition phallique/châtré essentielle dans la dialectique du masculin et du féminin.

Le créateur de la psychanalyse pensait que ce cheminement psychique s’accomplissait au cours de la phase phallique, vers 3-4 ans, et qu’il débouchait sur le complexe d’Œdipe dans ses valences différentes pour les filles ou pour les garçons : prédominance de l’angoisse de castration pour les garçons, et du désir de pénis pour les filles. Les psychanalystes postérieurs à Freud qui se sont penchés sur cette question ont surtout insisté sur l’intérêt plus précoce que les enfants avaient pour la différence des sexes et pour leur propre identité sexuée. Il est généralement acquis par les psychanalystes que l’enfant a conscience de son identité sexuée entre 12 et 18 mois, c’est à dire lors d’une phase préœdipienne.

L’assignation du genre

En psychologie du développement, c’est le concept d’identité de genre qui est privilégié : il s’agit du sentiment d’appartenance au genre masculin ou féminin indépendamment de considérations liées au sexe. Les recherches sur les capacités cognitives du nourrisson nous apprennent que le bébé est capable très précocement de quantifier, de catégoriser, de mémoriser. Ainsi, dès 5-7 mois, le bébé est en mesure de distinguer les visages masculins des visages féminins, comme il peut séparer les animaux des objets inanimés et même, plus subtilement, les avions des oiseaux. Selon ce processus de catégorisation, l’enfant atteint vers deux ans le stade de l’identité de genre : il peut, au regard de caractéristiques physiques, se reconnaître garçon ou fille. Vers 3-4 ans, l’enfant parvient au stade de la stabilité de genre, comprenant que le genre est stable dans le temps. Puis vers 5 ans, il perçoit le genre comme constant quels que soient le temps et les situations : c’est la constance de genre.

La psychologie sociale, elle aussi, s’intéresse à l’identité de genre, mais en y introduisant l’effet des représentations liées à la différence des sexes. C’est sans doute la psychologie sociale qui a produit les recherches et les découvertes les plus percutantes concernant la construction de l’identité de genre. Elles nous apprennent que dès avant sa naissance, l’enfant est imaginé puis perçu par son environnement et au premier chef par ses parents comme un individu sexué. « C’est un garçon, c’est une fille ! » s’exclame-t-on partout et depuis toujours à la naissance d’un enfant, et aujourd’hui parfois dès l’échographie du deuxième trimestre de grossesse. A partir de là tout se met en place, tout s’organise, tout se sépare. De cette réalité anatomique irréfutable découle une série de représentations stéréotypées, d’étiquetages, d’assignations de genre, de mandats masculins ou féminins. Les comportements les plus voyants et les plus assumés sont connus de tous : choix du prénom, différence immédiate dans l’habillement, dans la décoration de la chambre, assez rapidement dans les jouets. Mais les études et observations révèlent des différences beaucoup plus insidieuses dans le maternage et même dans le conditionnement du comportement du bébé en fonction des représentations sexuées. Les nouveau-nés garçons sont davantage portés et touchés que les filles, en revanche les parents passent plus de temps à susciter des sourires et des vocalisations avec les filles. Une étude démontre qu’un bébé en train de pleurer est décrit par les adultes qui l’observent sur une vidéo, comme « en colère » s’il est présenté comme garçon, et comme « ayant peur » s’il est présenté comme fille. Un garçon est d’emblée décrit comme robuste, fort et bien bâti, une fille comme délicate, fine et douce. A chaque fois, il s’agit bien sûr du même bébé ! Certains comportements du bébé vont être encouragés ou censurés en fonction de son sexe au regard des stéréotypes traditionnels liés au genre. Rapidement les comportements des petites filles et des petits garçons se distinguent, et les enfants commencent à préférer les interactions avec des pairs de même sexe qui sont plus riches et coopératives que les jeux avec un partenaire de sexe opposé, plus passifs et conflictuels. Les lieux de sociabilité comme les crèches puis l’école maternelle vont eux aussi contribuer à renforcer les différences entre filles et garçons [1] .

Le cas des Sissy boys

Bien entendu, la psychologie clinique et la théorie psychanalytique se sont elles aussi intéressées à ces interactions précoces entre l’enfant et son environnement. C’est, comme souvent, par le biais de la pathologie que le « normal » a été mieux connu. Trouble de l’identité sexuée chez l’enfant, ou encore transsexualisme affirmé chez l’adulte, sont autant de situations extrêmes et marginales qui éclairent les processus psychiques de construction de l’identité sexuée. Dès les années 1960 aux Etats-Unis, les psychanalystes Robert Stoller  et Richard Green, en France Colette Chiland, se penchent sur les cas de ces Sissy boys,  ces petits garçons efféminés qui se travestissent, se maquillent et jouent avec obstination avec des jouets de fille. L’importance des fantasmes, des projections, des mécanismes inconscients à l’œuvre chez les parents leur apparaissent comme déterminants : « On voit dans ces cas chez les deux parents des positions extrêmement compliquées par rapport à l’identité sexuée de l’enfant, par rapport à la féminité, la masculinité, leur propre identité sexuée et leur  sexualité » déclare Colette Chiland [2] . Le comédien Guillaume Gallienne a préféré en rire, il y a quelques années, en écrivant un spectacle au vitriol intitulé « Les garçons et Guillaume, à table ! », reprenant la phrase incongrue le distinguant de ses trois frères par laquelle sa mère, chaque jour, les conviait à dîner…

La psychanalyse insiste sur l’importance du travail psychique réalisé par le bébé puis par l’enfant objet de tous ces fantasmes, représentations, assignations et conditionnements pour s’établir dans une identité sexuée. Jean Laplanche notamment reprend le concept d’assignation de genre, mis en avant par la psychologie sociale, mais en l’intégrant à la théorie de la sexualité. Pour Laplanche, le genre précède le sexe. L’enfant sait, autour d’un an, qu’il est un garçon ou une fille avant d’avoir découvert et perçu la différence des sexes. Mais Laplanche explique que dans un second temps, après avoir découvert la différence anatomique des sexes, l’enfant opère une sorte de rationalisation, qui lui permet d’interpréter le genre. « J’ai un sexe de garçon ou de fille, c’est donc pour cela que je suis un garçon ou une fille ». Pour Laplanche cette construction secondaire aboutit à « la naturalisation du genre » [3] .

Surtout, la psychanalyse distingue l’identité sexuée, se reconnaître garçon ou fille, de l’identité sexuelle, se sentir à l’aise dans son corps et son être en tant qu’homme ou femme, qui est le résultat d’un long processus. L’important remaniement de l’adolescence avec l’accès à la génitalité, « le choix d’objet » homosexuel et/ou hétérosexuel et les premiers rapports sexuels, constitue une étape importante de cette construction de l’identité sexuelle. La psychanalyste Dominique Guyomard, membre de l’Association Psychanalytique Freudienne, qui travaille notamment sur le féminin, précise que « pouvoir s’aimer comme femme est quelque chose qui se fait et se défait tout au long de la vie et qui repose pour beaucoup sur les traces d’un narcissisme des liens, une phylogénèse érotisée par la femme. »

Face à l’« hétéronormativité »

Aujourd’hui, la modernité des rapports homme-femme, le militantisme de certaines communautés non hétérosexuelles (comme le regroupement GLBT, gay, lesbien, bi, trans), les différents types d’accès à la procréation, sont autant de questions de sociétés cruciales qui viennent réinterroger les fondements de l’identité sexuée. Sur le plan théorique c’est sans doute la philosophe américaine féministe Judith Butler qui grâce à sa lecture poussée de Freud, Lacan et Foucault, a engagé avec la psychanalyse le débat le plus fécond. Elle établit un lien entre le désir sexuel et la construction genrée du corps qui remonte là aussi aux liens précoces du bébé. Pour Judith Butler, un mécanisme de « mélancolie de genre » consisterait à amputer une partie du corps de ses potentialités érogènes. Les zones de l’amour et du plaisir homosexuel, comme  la pénétration anale, seraient ainsi frappés d’un interdit qui précéderait l’interdit hétérosexuel de l’inceste. La théorie du genre conduit à remettre en cause l’ordre sexuel dominant et promeut une approche beaucoup plus souple et mouvante de l’identité sexuelle. L’homosexualité ou le trans-sexualisme ne sont plus appréhendés comme des situations extrêmes ou marginales qui quémandent un peu de reconnaissance, mais comme des options avant-gardistes qui viennent bousculer l’hégémonie de « l’hétéronormativité ». Le « trouble dans le genre » [4] de Judith Butler a suscité de nombreuses réactions. Si certains psychanalystes dans le sillage de Jean Laplanche ont accueilli cette pensée avec intérêt, d’autres, sans doute plus nombreux, s’inquiètent de cette tendance à l’indifférenciation des sexes. A l’instar de Jean-Jacques Tyszler, ils voient dans le mouvement transgenre « les militants d’une totale déconstruction de la notion d’identité sexuée. Chacun choisirait selon l’humeur du jour un rôle d’homme ou de femme, une sexualité avec un partenaire de même sexe ou de l’autre sexe. » [5] De quoi effectivement préoccuper les disciples de Freud pour lesquels la différence des sexes engage l’altérité, le désir et donc la vie psychique propre à la condition humaine.

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Références

[1]↑– G. Le Maner-Idrissi et S. Barbu, (2010). A quoi jouent les petits garçons et les petites filles in Hommes, femmes : construction de la différence, dir F. Héritier, Editions Le Pommier.

[2]↑– C. Chiland, (2011).  Changer de sexe, illusion et réalité. Odile Jacob.

[3]↑– C. Dejours, (2007). L’indifférence des sexes : fiction ou défi in Les sexes indifférents, dir J. André petite bibliothèque de psychanalyse, Paris : PUF.

[4]↑– J. Butler (2005).  Trouble dans le genre, Editions La découverte.

[5]↑– JJ. Tyszler, (2007). Quelques conséquences du refus de la différence des sexes, in La revue lacanienne  n° 4, Sex and gender.

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