Note clinique sur le burn-out parental

Note clinique sur le burn-out parental

Ludovic GADEAU

Pour citer cet écrit :

Gadeau L. (2017). Etre parent aujourd’hui. Comment la psychologie peut vous aider au quotidien. Paris : Editions In Press.

On parle assez peu des situations où les parents, souvent en configuration monoparentale, se retrouvent en état d’épuisement psychique et physique, en dépassement des limites de ce qu’ils peuvent supporter face à leur enfant difficile. Dans son ouvrage, S. Alléou, mère de jumeaux, en donne un témoignage très parlant : « Je ne vois que des petits tortionnaires qui mettent en danger ma survie. Les cris des enfants provoquent des accélérations de mon rythme cardiaque. Même quand ils jouent, j’attends avec angoisse le moment où ils vont commencer à se chamailler. Et quand ils se disputent, je n’ai qu’une idée en tête : les faire taire. En bref, je ne les supporte plus. (…)  Parfois, je hurle à m’en casser la voix : ‘‘Arrêtez ! Stop !’’ Je les attrape et les tape sur les cuisses, les fesses. J’ai l’impression que rien ne peut me retenir. Je veux absolument qu’ils arrêtent, que tout arrête ! (…)  Le plus difficile est de commencer la journée. Je me réveille en proie à l’angoisse. Je n’ai pas la force d’y aller. Je ne veux plus de ces contraintes horaires, de ce bruit, de ces affrontements, de ces gestes cent fois réitérés. Je ne veux même plus voir mes enfants. » [1]

On voit de plus en plus en consultation psychologique des couples (ou des mères ou des pères seuls) désespérés, qui, après avoir investi de façon souvent assez absolue et perfectionniste la fonction parentale, se retrouvent comme sonnés par un réel qui leur tombe sur la tête : ils n’y arrivent plus, ils n’ont plus d’énergie pour se battre, maintenir un cap, se nourrir d’un idéal. Tout semble s’effondrer : leur vie n’est pas ce qu’ils en imaginaient, le couple bât de l’aile ; l’éducation des enfants est un véritable enfer, elle est chronophage ; les parents n’ont plus de temps pour souffler, se poser un peu ; tout est difficile, avancer nécessite un combat permanent pour toute chose ; il faut se battre dès le matin contre l’horloge et l’inertie des enfants, ne pas être en retard à l’école, au travail, tout compter, tout mesurer, remplir toutes les obligations, satisfaire à toutes les contraintes, toutes les demandes, et surtout ne rien oublier (les devoirs, le cartable, la visite chez le médecin ou l’orthophoniste, les activités périscolaires, la dernière facture à payer, les courses pour le diner, etc.), et le lendemain recommencer.

Que devient l’enfant dans ce tourbillon hyperactif ? Il s’agite comme le reste de ce qui l’entoure, il devient infernal.

Un père témoigne de sa détresse face à ses enfants qui lui mènent la vie dure : « Comme je rentre tôt du boulot, je peux m’occuper des enfants, leur faire prendre leur bain, préparer le repas du soir, jouer avec eux. J’imaginais être un père privilégié et je me réjouissais à la perspective de pouvoir passer tout ce temps avec eux. Mais aujourd’hui je n’en peux plus. Ma vie est un enfer. Chaque instant passé ensemble est prétexte aux caprices, aux cris. Ils me font tourner en bourrique, je n’ai aucune autorité sur eux. Je me sens un mauvais père et je n’ai qu’une hâte tous les jours, c’est que ma femme rentre à son tour pour prendre le relais. Et là, enfin débarrassé d’eux, même si j’ai honte et que ça me fait mal de le dire, je passe des heures sur mes jeux vidéo pour me vider la tête, ce qui n’arrange évidemment pas ma relation avec ma femme qui, déjà, m’appelle trois fois tous les jours quand je suis avec les enfants pour s’assurer qu’ils ne manquent de rien, comme si j’étais incapable de m’en occuper. Je ne comprends plus rien à cette vie, je ne sais pas pourquoi mes enfants sont si difficiles alors qu’on fait tout pour eux » [2] .

Une mère décrit une situation qui a basculé en moins d’un an. Son mari, en raison de son activité professionnelle ne rentre que les fins de semaine. Son enfant, âgé de deux ans et demi, est en pleine phase d’opposition. Cette maman a repris son travail et confie l’enfant aux grands-parents durant la journée. Elle le récupère le soir. Mais, face aux caprices et aux refus incessants de son fils qui dit non pour tout et qui tient tête, elle sent qu’elle ne contrôle plus très bien les choses, qu’elle s’énerve très vite, ce qui provoque les pleurs et les cris stridents de son enfant. Progressivement elle retarde le moment de quitter son travail et de rentrer pour récupérer son fils. Elle sent qu’elle a de moins en moins de plaisir à le retrouver. Et chaque soir, la même lutte : des pleurs, des cris, des exigences, etc.  Elle est à bout, elle ne se reconnait pas, elle s’occupe de façon presque automatique de l’enfant, se sent désormais incapable de lui donner de l’affection. Elle éprouve une culpabilité énorme, mais n’ose en parler à personne, ni à ses parents, ni à son conjoint, qui ne s’occupe du petit que pour jouer et laisse cette mère gérer le reste. Elle voit son mari profiter à fond des deux jours par semaine qu’il passe à la maison pour, dit-elle « s’éclater ». Un jour, son fils fait un énorme caprice dans la rue, à se rouler par terre. Elle s’est sentie totalement vidée d’énergie vitale par cette ultime bataille. Le lendemain elle était incapable de se lever et d’aller vers son fils. Pour elle, ce n’était plus son fils. Il lui faisait peur. Elle voulait que tout s’arrête. 

Ces témoignages montrent à quelle forme extrême de drame psychique le burn-out parental peut conduire, où l’enfant est à la fois cause involontaire et conséquence directe de ce franchissement de limites.

Les enfants sont évidemment très sensibles au climat familial, à la façon dont les parents investissent leur rôle parental et à la façon dont la fonction parentale s’articule pour chacun des parents. Ils ressentent lorsqu’il y a une difficulté, un désordre dans la famille, un malaise ou une angoisse sous-jacente, ou lorsque la posture parentale est inadéquate, mais ils n’ont que peu de moyens pour l’exprimer. Ils le peuvent avec leur corps et cela se traduit par des symptômes plus ou moins visibles comme des troubles du sommeil, des difficultés alimentaires, de l’asthme, de l’eczéma, des maux de ventre, des tics, etc. Ils le peuvent aussi à travers les comportements en se montrant excessivement opposants, provocants, rétifs à toute autorité, plaintifs, irrespectueux, inhibés, etc.

On pourrait différencier trois registres qui participent aux déséquilibres de la dynamique familiale et conduisent possiblement à des tensions chroniques intrafamiliales et au burn-out parental :

  • La pression temporelle, c’est-à-dire le rythme de vie accélérée et les contraintes de la vie socio-économique des parents : les tensions, pressions et contraintes en tous genres générées par l’activité professionnelle peuvent rapidement déborder sur la sphère privée.
  • La pression narcissique, la pression sociale appelant à une obligation de réussite : pression dans le champ de la parentalité (apparaitre comme des parents qui « assument », qui « gèrent » sans faillir à aucun moment) ; pression de réussite scolaire pour que les enfants aient un avenir au moins égal à celui des parents ; pression professionnelle pour se hisser au plus haut, ou se maintenir « au top », etc.
  • La pression de l’histoire psychoaffective des parents qui gouverne les représentations de la parentalité et peut enfermer dans des rôles parentaux excessivement rigides ou au contraire dans une remise en cause permanente de soi, conduisant dans tous les cas à un affaiblissement de la confiance en soi et en l’autre (le conjoint, les enfants).

Lorsque ces trois registres agissent de concert, le risque de burn-out parental est élevé. Des consultations parentales peuvent aider à en prévenir le risque, et lorsque le burn-out est enclenché, elles peuvent aider à en sortir. Ces consultations parentales permettent de venir interroger les conditions de vie familiale, les pressions externes auxquelles les parents sont soumis (rythmes de vie, pression de l’école, etc.), les pressions internes (idéaux éducatifs, etc.), les représentations que les parents se font de leurs rôles et de la fonction de parents, les écarts entre ce qu’ils pensent faire et ce qu’ils font réellement, etc. Il s’agit d’identifier ce qui semble bien fonctionner et donner satisfaction, ce qui semble moins bien fonctionner et qui génère des tensions, des conflits, etc. À partir de ce « diagnostic », on peut envisager des pistes d’amélioration. Souvent ces consultations parentales permettant d’éviter de se retrouver en limites de ce qui est supportable, débouchent sur les pratiques nouvelles en matière éducative, et un mieux-être dont les parents et les enfants peuvent se faire les témoins.

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Notes

  • [1]↑– Alléou S. (2011). Mère épuisée. Editions Les liens qui libèrent.
  • [2]↑– Holstein L. (2014). Le Burn-out parental. Éditions Josette Lyon.
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