Lecture critique de la « nouvelle économie psychique »

Lecture critique de « la nouvelle économie psychique »

Par Joelle Szymanski-Khalil

Ce travail est une interrogation à partir de quelques unes des nombreuses publications qui, suite à celles de JP. LEBRUN et Ch. MELMAN, décrivent une nouvelle économie psychique.

La plupart des auteurs soutiennent que l’économie marchande a produit un déclin de civilisation avec perte des repères sociaux, émergence de nouvelles pathologies, mutation du lien social, et mutation du sujet parce que doté d’une nouvelle subjectivité, d’une nouvelle économie psychique, et se demandent dans quelle mesure la psychanalyse peut pallier les effets de la transformation culturelle qui détermine nos comportements en annihilant nos capacités de réflexion.

Malgré l’intérêt et la pertinence des observations rapportées par les différents auteurs, non que « le malaise actuel dans la civilisation actuelle » ne soit pas préoccupant, ce travail interroge, en référence à d’autres psychanalystes lacaniens, la légitimité des concepts de « nouvelle économie psychique » (NEP), « nouveau sujet » et « nouvelles pathologies ». Il pose aussi des questions concernant le déclin de « la fonction paternelle » et finalement « l’objet de la psychanalyse ».

Pour Ch.Melman, la NEP est « une nouvelle morale, une nouvelle façon de penser, de juger, de manger, de baiser, de se marier ou non, de vivre en famille, la patrie, les idéaux, de se vivre soi-même », parce qu’aujourd’hui « on s’autorise de sa propre existence ». La NEP c’est « le passage d’une économie organisée par le refoulement à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance. » En conséquence, le rapport à l’autorité est devenu ludique et critique, les savoirs sont tous remis en cause, le travail est passé au second plan derrière le ludisme, et le sexe est mis sur le même plan que les autres satisfactions. « Le réel s’est complètement modifié, il n’est plus sous l’effet de la nomination symbolique », conclut-il. Faut-il entendre que nous sommes dans l’imaginaire ?

Pour JP. Lebrun, la NEP « nous amène à devoir penser un changement de grande ampleur aux conséquences anthropologiques incalculables », et il demande : « Sommes nous encore prêts à nous départir de l’immédiat, ou affranchis des contraintes et des limites franchissons nous les limites de la condition humaine ? »

Ch. MelmanJP. Lebrun et d’autres dénoncent les effets des transformations sociales, conjugales ou familiales sur le sujet qui ne serait plus divisé. Ils affirment que les symptômes des névrosés qui consultent n’entrent plus dans le cadre nosologique traditionnel puisqu’il s’agit d’errance, d’addiction, de dépression, de quête de jouissance objectale. Ils affirment que la psychose et la forclusion du Nom du Père se présentent différemment, que la perversion ordinaire se développe, que les modes de défense sont nouveaux et irréductibles au refoulement, à la forclusion ou au déni, que la santé mentale ne relève plus d’une harmonie avec un idéal, mais avec un objet de satisfaction, et que le désarrimage du sujet, le pouvoir de l’objet et le matriarcat dominent notre société.

Les nouvelles pathologies sont présentées comme les effets de la non-inscription du sujet dans l’ordre patriarcal, comme liées au fait qu’il n’y a plus d’impossible.

Qu’est donc l’inconscient devenu ?

L’objet de la psychanalyse

Il est incontestable que le monde a changé, qu’une génération ne reconnaît plus ses repères, (re-pères), mais, les dénonciations des tenants de la NEP ne traduisent-elles pas aussi l’idéalisation du passé ? Et quel était-il vraiment ce passé ?

*Platon évoquait déjà la dégénérescence de l’homme et de la société, l’homme esclave de ses passions, à la recherche des honneurs et de la jouissance ! (Cf. La république)

*Au début du 18eS, Bernard de Mandeville décrivait avec sa « fable des abeilles » une morale perverse où « les vices privés font la fortune publique », où « les vices privés profitent à la société dans son ensemble », et dans son analyse de « L’homme économique »Christian Laval démontre que « des sociétés religieuses traditionnelles aux sociétés économiques modernes, l’aspiration au bien être matériel est donnée comme la seule destinée humaine convenable ».

*Hegel puis Marx ont décrit le lien social des sociétés capitalistes comme pur et simple rapport d’utilité. Pour eux, l’homme économique, conduit par son intérêt, cherche à maximaliser sa satisfaction et à économiser ses efforts ; c’est l’intérêt que chacun porte d’abord à lui-même qui lie les individus entre eux.

*Par ailleurs, Hannah Arendt a posé la dissolution du lien social dans les nations modernes comme étant à l’origine du totalitarisme, de l’antisémitisme, ainsi que de l’exclusion des « inutiles ». Elle a aussi dénoncé les méthodes d’éducation de la modernité qui, « en essayant d’instaurer un monde propre à l’enfant, (…) détruit les conditions nécessaires de leur développement ».

Michel Foucault, quant à lui, parlait de la « fin de l’homme » et présentait la démocratie contemporaine comme un totalitarisme dont le « bio-pouvoir » devait être démasqué.

*Plus proche de nous, Marcel Gauchet, Michel Houellebecq, Christopher Lasch, Peter Sloterdijk, et bien d’autres, chacun à sa manière, dénoncent la culture du narcissisme et la modernité ; et Dany Robert-dufour, reformule ainsi : « Nous sommes passés des religions transcendantes fondées sur des interdictions à une religion fondée sur des commandements incitateurs qui dépassent l’économie pour toucher tous les domaines de la vie. »

Cette rapide et forcément non exhaustive revue de l’évolution des idées montre, s’il était besoin, que chaque génération se forge une conception du déclin de l’homme et de la société, et conduit à penser que la littérature psychanalytique actuelle, qui dénonce la NEP, est peut-être influencée par l’opinion du moment dont la pertinence n’est pas à remettre en cause.

La question est de savoir si les effets psychologiques et sociaux produits par les changements dans la société et décrits dans la NEP, sont affaire de psychanalystes, ou si cela ne concerne pas plutôt les psychologues ou les sociologues. Non que le psychanalyste puisse faire fi des grands changements sociaux dans sa pratique quotidienne avec ses patients, mais est-ce son rôle de chercher remède sur le plan social, et surtout le peut-il tout en restant à sa place, en ne devenant pas psychothérapeute ou éducateur ? « Il n’y a que des vérités particulières pour répondre au malaise dans la civilisation, l’inconscient toujours objecte au discours courant comme aux rêves et aux cauchemars de jouissance absolue qu’il véhicule en l’occasion » nous rappelle Colette Soler qui se demande aussi s’il est pertinent de remettre en cause l’actualité de la clinique freudienne. Sa référence à Lacan, pour qui la psychanalyse et son objet étaient hétérogènes aux idéologies, ou à Freud qui exprimait des réserves à l’égard de tout militantisme ou de tout engagement politique, est évidente.

Alors, jusqu’où la psychanalyse a-t-elle son mot à dire sur les changements dans nos sociétés modernes, sans risquer pas de devenir « une composante déterminante du discours anti libéral » comme se le demande Michel Tort ? Notre civilisation qui se distingue aussi par une idéologie de prévention des risques ne tend elle pas à pousser la psychanalyse vers une technique psycho éducative?

Ne conviendrait-il pas, au contraire, de défendre le territoire de la psychanalyse comme le faisait Lacan ? (cf 1974 Panorama et 2004 mag littéraire) : « La psychanalyse est une chose sérieuse qui concerne une relation strictement personnelle entre 2 individus…il n’existe pas de psychanalyse collective, comme il n’y a pas des angoisses ou des névroses de masse….Il existe des individus c’est tout…aucun en quelque mesure, n’est semblable à l’autre, aucun n’a les mêmes phobies, les mêmes angoisses, la même façon de raconter, la même peur de ne pas comprendre… »

A propose de la fonction paternelle

Pour Ch. Melman et JP. Lebrun, la perte des pouvoirs politiques et sociaux du père a provoqué le déclin de la fonction paternelle qui structure les sujets, le développement économique avec la mise en avant de la satisfaction sans limite, sans interdits, a instauré un modèle culturel de type matriarcal. « Le ciel est vide, les individus ont à se déterminer eux mêmes singulièrement et collectivement » déplore Ch. Melman qui se demande « comment les générations futures peuvent-elles gagner leur indépendance ? »

 Si la figure du père se décline dans l’histoire, la fonction du Nom du Père, décline-t-elle pour autant chez les névrosés ?

*Il y a bien une différence entre le pouvoir symbolique du père et son pouvoir social, c’est ce qu’indiquent « les noms du père » et « RSI ».

Lacan, avec la métaphore paternelle puis avec le nœud borroméen et le père qui nomme, avance que l’action du père n’a rien à voir avec sa personne, sa psychologie ou sa position sociale.

*Quant à la clinique, elle montre, pour Michel Tort, que si la mère « a réussi » sa traversée de l’œdipe, elle n’est pas tentée de faire de son enfant l’objet de son désir, donc point n’est besoin du père pour l’en empêcher. Dans le cas contraire, pourquoi le père réussirait-il  là où l’histoire maternelle a échoué ? se demande-t-il.

 « La solution paternelle n’est pas le seul rapport possible du sujet à la loi, mais un moment particulier. il y a des traditions qui ont échappé au nom du Père » ajoute-t-il.

*Pour revenir à Lacan, dans « du traitement possible de la psychose » il  nous met en garde contre la confusion entre les carences paternelles concrètes dans la vie quotidienne et le défaut du signifiant dans la métaphore, le seul risque étant qu’un père se prenne pour le père ; dans « les écrits », il pointe « les effets ravageants de la figure paternelle [qui] s’observent avec une particulière fréquence dans les cas où le père a réellement la fonction d’un législateur ».

Dans «  Les écrits » encoreil ajoute : «  Les psychanalystes s’attardent sur la révérence de la mère à l’égard de l’autorité paternelle…[il est ] curieux qu’on ne fasse guère état des mêmes liens en sens inversé » (p.579) ; dans « le mythe individuel… » il dit : « le recouvrement du symbolique et du réel est insaisissable…Au moins dans une structure sociale telle que la nôtre, le père est toujours par quelque côté discordant par rapport à sa fonction, un père carent, un père humilié » et dans « Le sinthome » :  « Le Nom du Père est finalement quelque chose de léger dont il n’est pas sûr qu’il soit toujours indispensable à un sujet »…

Lacan a tenté de maintenir la consistance du nœud en se passant de la référence paternelle , ce que Geneviève Morel a repris dans « La loi de la mère », de même que Jean Allouch dans « éthification de la psychanalyse » : « La métaphore paternelle n’est pas un opérateur unique dont les variations engendrent névroses, psychoses et perversion .. »

Quant à la parité homme/femme, rendue responsable de bien des maux dans la NEP, il convient de souligner qu’égalité n’est pas équivalence !

Le passage de l’autorité paternelle à l’autorité parentale ne correspond pas à une confusion des sexes ou des places, mais à un changement dans les rapports de force entre les sexes.

L’incomplétude et la différence des places ne tient ni au patriarcat, ni au système social, mais au fait que nous sommes des êtres parlants.

Nouveau sujet ?

Pour Melman, le nouveau sujet n’est pas le sujet inconscient d’un désir inconscient, mais le sujet de l’énoncé qui désigne l’objet concerné par son désir qui lui vient de l’opinion.

« Aujourd’hui il y a un inconscient qui n’a pas de sujet, dissocié du sujet forclos produit par la science (….) Le sujet reçoit de l’opinion un message direct, il ne peut plus être divisé … »

 Et JP Lebrun se demande « Quelle subjectivité pour notre époque ? ». Il semble ne plus faire la distinction entre subjectivité et sujet, « comme si l’un impliquait l’autre, comme si la subjectivité était l’essence du sujet », constate Eric Porge.

 Pour E. Porge, « sujet contemporain », « nouveau sujet », « néo-sujet » constituent des abus de langage, car la définition lacanienne du sujet est sans ambiguïté ; ces notions se réfèrent aux énoncés des sciences humaines et engagent une politique ; parler de nouveaux sujets est un non sens du point de vue psychanalytique.

« L’analyste est un généraliste du sujet, pas un spécialiste des subjectivités, de l’enfant, des drogués, des déprimés, des nouveaux sujets  », dit-il, la subjectivité c’est le style de chaque sujet pour habiter le monde (…) L’enjeu de la psychanalyse est d’entendre le désir singulier d’un sujet, articulé logiquement, mais pas articulable par un je ».

Pour lui, le repérage de la NEP ne se fait pas à partir du transfert, mais à partir des éléments de la réalité historique qui ont changé dans les histoires des sujets, et cela équivaut à une confusion du symbolique et du social.

 Pour Freud déjà, le sujet de la psychanalyse n’est pas l’individu qui se comporte, mais le sujet du désir auquel on accède via les formations de l’inconscient.

Un sujet est identique à un autre sujet, ce qui les différencie c’est le mode d’être au monde, le mode d’inscription dans un lien social, c’est le symptôme.

Freud distingue le moi qui se construit selon l’image du semblable, et le sujet qui se signifie dans un dire, qui est dépendant d’une chaine de discours qui dépasse ce qu’il peut saisir de son dire. Le sujet est un pur effet de langage parce que les formations de l’inconscient sont des discours où le sujet ne sait pas ce qu’il dit.

 Pour Lacan, le sujet est dans un rapport de disjonction avec la subjectivité ; les notions de sujet et de subjectivité sont antinomiques. Le sujet est coupure, aphanisis, hypothèse, et ne peut pas se subjectiver. Le sujet lacanien est dans une articulation au langage qui fondamentalement le divise.

Sans ambiguïté, Lacan conseille dans la « proposition d’octobre 1967 », de « décrotter le sujet du subjectif » ; dans « le désir 1958 » il affirme que le sujet n’a pas de subjectivité, qu’il ne se subjective pas, qu’il s’institue dans sa destitution car il n’est que représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Là où il y a sujet, il y a fading de la subjectivité.

« La bande de Moebius peut être pour nous le support structural de la constitution du sujet comme divisible… chaque fois que nous parlons de quelque chose qui s’appelle sujet nous en faisons un « un ». Or ce qu’il s’agit de concevoir c’est justement ceci : il manque l’un pour le désigner », complète-t-il dans l’objet de la psychanalyse 1965.

 Dans la revue Essaim consacrée au « vif du sujet », il est rappellé que Lacan a décrit, au terme d’une longue élaboration, des discours qui articulent un rapport entre une subjectivité particulière, différente pour chaque parlêtre, et l’ex-sistence unique du sujet.

Selon la place du sujet, $ , dans chaque discours, les rapports entre les énoncés et les énonciations subissent des déterminations différentes et ont des effets différents dans le lien social. Mais le sujet reste le même, toujours aussi divisé !

Franck Chaumon souligne que, dans les 4 discours, les lettres sont fixes, que ce qui change c’est leur place ! « Lacan écrit $ dans les 4 et même pour le sujet du discours capitaliste !  

Il ne change ni la nomination des places ni celle des lettres, mais il effectue une torsion de la figure qui a des conséquences sur la logique des places », affirme-t-il.

Le sujet est impliqué par un discours, il ne change pas. L’angoisse est toujours celle de l’assujet du discours quels que soient les modes et les moyens d’expression de ce discours.

Dans le discours capitaliste, (Cf. Le savoir du psychanalyste 1972), la structure du sujet n’est pas non plus modifiée ; ce sont les rapports du sujet à l’objet, au savoir et à la jouissance qui sont affectés.

Puisque le sujet reste divisé dans les 5 discours, le concept de « nouveau sujet » renvoie aux effets imaginaires de la nomination, à la façon dont le sujet est marqué par les maîtres mots de son époque, (« consommateur d’objets de satisfaction ou de soins » aujourd’hui).

Dire que le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, un signifiant qui ne se signifie pas lui-même, signifie que dans l’espace imaginaire, tout sujet est identifié par l’Autre avec le ou les signifiants qu’il reçoit (enfant, homme, femme, français, dépressif, consommateur…) dont le sens et les limites sont détenues par l’Autre.

« La représentation de tout sujet parlant par un signifiant est universelle symboliquement, mais pas au niveau de l’imaginaire, du sens ; le sujet est l’effet d’une identification qui l’assigne à une place (…) A l’universel de la formation symbolique du sujet répond la contingence des sujets des mythes qui organise le réel des existences. » écrivent JP Benard et E. Godart qui soulignent l’instabilité fondamentale de tout texte fondateur dans  l’imaginaire en rappelant qu’au moyen âge le sujet recevait le signifiant chrétien sous les auspices de dieu et au 18eS celui de citoyen. « Il n’y a pas d’autre sujet que le sujet d’un mythe », dit-il. Les sujets sont identifiés du dehors, ils sont fixés à une identification qui fait identité, mais ils ne s’y réduisent pas, il reste un écart entre l’énoncé et l’énonciation. Celui qui dit je suis déprimé ne veut pas dire qu’il s’identifie à la dépression.

 Donc, identifier le sujet à un énoncé du discours social est une démarche objectivante qui rejette le sujet dans une aliénation imaginaire qui empêche l’analyse ; c’est pourquoi ces nouveaux sujets, sont considérés comme inanalysables, de même que les psychotiques ou les pervers ont longtemps été réputés inaccessibles au transfert. Le sujet en psychanalyse ne se réduit pas des nominations qui l’objectivent dans une représentation (hyperactif, anorexique, déprimé …) Faire coïncider sujet et subjectivité avec les déterminations sociales, risque aussi de transformer la psychanalyse en psychothérapie.

 Pour les auteurs qui critiquent la NEP, l’expression « Nouveau sujet » vise les effets de subjectivité liés à la prise du sujet dans le lien social. Dire que les sujets ont changé c’est situer le changement dans leur être et non pas dans le discours dans lequel ils sont pris et c’est méconnaitre que les analystes sont inclus dans ce dispositif.

Nouvelles pathologies ?

La problématique « des sujets devenus les objets interchangeables d’un échange économique généralisé » est dite de moins en moins névrotique au profit de la perversion et de la dépression et déclarée inaccessible à la psychanalyse.

« [Leur]demande n’est plus la même qu’autrefois, constate Ch.Melman, dans l’homme sans gravité p.188 . C’est une demande qui exige d’emblée la saturation par la satisfaction ».

 S’agit-il vraiment d’une nouvelle clinique dans la forme et dans la structure ?

N’est-ce pas plutôt notre position par rapport à la souffrance qui a changé ?

Sont-ce les pathologies qui ont changé ou les notions de santé et de normalité ?

Qu’on se rappelle le préambule de la déclaration d’indépendance américaine dans laquelle le bonheur est un droit ; celui qui ne l’atteint pas doit donc se soigner ! La société incite à consommer « les pilules du bonheur » (Prozac, TCC, Viagra…), refoulant ainsi l’angoisse existentielle.

Quant à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, elle a inventé le droit à la santé définie comme le silence des organes et le bien être. Qu’est-ce donc que le silence des organes en psychiatrie ? et le bien être ?

Il y a une injonction à consommer des services de psy, comme le montrent les cellules de crise dépêchées sur les lieux de catastrophes ou d’accidents. Les souffrances, les détresses sont encouragées à trouver réponse en « santé mentale ». La psychiatrie, voit sa mission réduite à la satisfaction d’une demande dictée par l’impératif social.

La demande au psy est différente parce que la commande sociale est différente, parce que l’offre est différente. L’offre est tellement saturée en « remèdes magiques » divers, psychotropes (médicament), thérapies variées…que nombreux sont ceux qui ne peuvent soutenir une demande d’ordre analytique dans notre société du pousse à jouir et de l’acculturation.

On ne s’adresse plus au psy comme il y a 30 ans car sa place dans la culture a changé.

Alors, le changement de la demande traduit-il pour autant un changement des sujets ?

Les signes de souffrance psychique sont ils des symptômes au sens psychanalytique ?

La « nouvelle clinique » n’est-elle pas plutôt une clinique du social, une clinique du moi, une clinique proche de celle de l’ego psychologie, une clinique du DSMIV, tandis que le sujet avec lequel travaille le psychanalyste c’est le sujet barré, le sujet de l’inconscient ?

Ces nouvelles pathologies évoquent les « états limite ou border line » décrits par Winnicott, O. Kernberg, Margaret Little, André Green, ou H. Searles, et qui présentent une angoisse flottante diffuse avec un ensemble de symptômes d’allure névrotique (phobies multiples, particulièrement sociales, symptômes de conversion, fugues, amnésies et troubles du comportement alimentaire et sexuel, et addictions avec des troubles de l’humeur associés). Cette conception de « borderline » est obsolète par rapport à la clinique lacanienne ; elle s’inscrit dans la logique de la notion de « moi fort » véhiculée par l’Ego Psychologie qui ramène le transfert à une relation duelle de moi à moi, à un rapport imaginaire du moi à l’autre. C’est dans ce cadre là qu’il semble légitime de parler d’un rapport déterminé par des  « subjectivités ».

La dépression observée aujourd’hui dans le cadre de la NEP n’a rien à voir avec la dépression décrite par la nosographie psychiatrique classique. Il ne s’agit ni de dépression atypique, ni de dépression mélancolique appartenant toutes deux au registre psychotique, ni de dépression réactionnelle relevant de la névrose. La dépression de la NEP ne serait elle pas une « création » du DSMIV en relation avec la disparition de l’hystérie ?

Ne peut-on pas considérer cette dépression de la NEP comme une nouvelle expression symptomatique de l’hystérie dont on connaît la plasticité et les variations selon les époques, dont on connaît les identifications labiles, superficielles, multiples, partielles, instables, y compris dans le choix du symptôme ?

Nous ne sommes plus à l’époque des grandes crises à la Charcot, mais à celle des somatisations multiples (troubles de la sensibilité, céphalées, contractures, crampes, troubles sensoriels…) pour lesquelles existent des « réponses » médicales (Cf. par ex les fibromyalgies etc…), et à l’époque de la dépression pour frustration, en raison de la dépendance affective et de la précarité des relations objectales des sujets hystériques.

Pour terminer provisoirement

Au terme de ce travail qui n’est qu’une interrogation à partir de deux courants de pensée, celui de la NEP et celui du Lacan-a-dit, il convient de reconnaître que notre époque réclame des sujets prêts à l’emploi pour l’échange économique généralisé, des sujets aptes à une nouvelle modalité de jouissance ; c’est cela qui paraît nouveau, la jouissance que le langage ne tamponne plus.

A l’époque du sujet de la science qui a instauré un savoir sans rapport à une énonciation, indépendant d’un sujet qui l’énonce, à l’époque des « contrats » et des « subjectivités », la question est : Quelle place pour le transfert qui dépend étroitement d’une énonciation ?

 Freud tient déjà compte du sujet de la science à l’origine de la naissance de la psychanalyse, et Lacan affirme que le sujet sur lequel opère la psychanalyse est le sujet de la science, bien que le savoir scientifique implique une forclusion du sujet.

S’il y a un concept en psychanalyse qui résiste aux changements d’époque, c’est le transfert ; il implique la pertinence du dispositif analytique et du pari sur l’existence d’un réel, identifié par Lacan à la jouissance propre à l’être parlant à la base de tout lien social.

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