L’adoption et la construction des premiers liens

L’adoption et la construction des premiers liens

Pour citer cet article :

Cascales Th., (2016). « L’établissement des premiers liens dans l’adoption internationale », Empan, 102, 2, 57-63.

Thomas Cascales est psychologue clinicien à la consultation d’orientation et de conseil à l’adoption Midi-Pyrénées. Il a publié, avec M.-B. Lacroix, Les premiers liens dans l’adoption internationale. Les besoins particuliers des enfants et des parents, Toulouse, érès, coll. « Les dossiers d’Empan », 2015.

En 1966, 50 000 enfants français étaient adoptables, 3 000 en 1995, pour 1 000 actuellement. L’adoption internationale est devenue de fait « la » solution pour les parents désirant adopter. Dans ce contexte, depuis 2004, le nombre d’adoptions internationales est en diminution alors que le nombre de demandes d’adoption est en augmentation constante. Cet état des lieux souligne les incertitudes liées à la démarche d’adoption. Ainsi, l’internationalisation de l’adoption, la récente diminution du nombre d’enfants étrangers adoptables, la diminution progressive du nombre d’enfants français adoptables et l’augmentation du nombre de parents postulant provoquent un goulot d’étranglement et rendent le projet d’adoption de plus en plus compliqué. Forcément, le désir d’adoption est impacté par cette réalité.

L’adoption relève d’un défi sur soi-même et face aux autres. Les parents devront traverser leur propre vulnérabilité et inscrire le projet d’adoption dans une période où le deuil de l’enfant biologique est en élaboration (pour la très grande majorité d’entre eux, même si d’autres profils de parents peuvent se proposer à l’adoption : philanthropique, monoparental, homoparental…). Les parents devront passer par les fourches caudines des institutions et prouver leur capacité à devenir parent. Enfin, ils auront à affronter les craintes ordinaires du parent adoptif qui sont liées à l’arrivée d’un enfant (passer de deux à trois… ou plus dans certains cas ; gérer l’intensité de leur attente…), aux caractéristiques propres du nouvel arrivant (crainte du handicap sous-jacent ; des troubles psychiques induits ; comment accueillir la différence culturelle…), au remaniement identitaire généré par leur changement de statut (devenir père ; devenir mère), à la fantasmatisation du passé de l’enfant (maltraitance précoce ; motif de l’abandon ; identité et histoire des parents biologiques…). Compte tenu des multiples bouleversements qu’une telle démarche peut susciter, comment répondre de façon adaptée au désarroi, à la désorientation, au manque d’information, aux doutes, aux craintes qui concernent la majorité des parents qui s’engagent dans une procédure d’adoption ?

Afin de réfléchir à ces questions, Jean-Philippe Raynaud a réuni un groupe de travail mensuel à l’occasion duquel les expériences de différents professionnels (psychologue, psychiatre, pédiatre…) pouvaient être confrontées. C’est ainsi que s’est progressivement dessiné le projet d’une consultation d’orientation et de conseil en adoption originale. Celle-ci a vu le jour en septembre 2009 à l’Hôpital des enfants de Toulouse grâce à Emmanuel Mas, dans le service de Jean-Pierre Olives.

Dans cette consultation, nous privilégierons l’étude des premiers liens qui s’établissent entre l’enfant et ses parents. Les conditions de rencontre parents-enfant ont pour nous un intérêt particulier en raison du foisonnement des mouvements psychiques inconscients et conscients qui les traversent, mais également parce qu’elles portent les germes de la relation en devenir (joie, satisfaction, crainte, difficulté, peur…).

Il est important de préciser que notre consultation n’a pas vocation de travailler l’hétérogénéité des formes d’organisation familiale rencontrées dans l’adoption internationale. Que les parents soient deux ou un, un homme et une femme, deux hommes ou deux femmes, affichés ou cachés, aidés ou isolés… nous orienterons notre propos du côté de l’établissement des liens précoces parents-enfant afin d’aider les parents à concentrer leur attention sur ce temps déterminant pour leur relation en devenir.

Afin de présenter notre travail, nous organiserons notre argumentation autour des deux points de repères que sont d’abord la quête des origines, ensuite l’accompagnement de la régression. Le soutien à l’établissement des premiers liens passe, presque inévitablement, par l’exploration attentive, prudente et délicate de ces deux dimensions.

La quête des origines : celle de l’enfant, celle des parents

Dès le départ, les parents sont en demande d’informations sur l’histoire de vie de l’enfant. Ils veulent savoir le lieu de naissance, les conditions de naissance, les conditions de vie précoces et surtout le mobile de la séparation d’avec ses parents biologiques, que ce soit dans le cadre d’un placement après avoir été retiré aux parents pour des raisons de négligence ou maltraitance, ou bien dans le cadre d’un abandon par les parents biologiques pour des raisons financières ou sociales. Finalement, les antécédents de l’enfant du point de vue de sa santé sont assez faciles à repérer puisqu’ils ont été obtenus à distance avec l’aide de l’oaa (Organisme autorisé pour l’adoption) puis étudiés lors de consultations spécialisées de pré-adoption. Ils sont vérifiables lors des premières rencontres parents-enfant, notamment pour les enfants avec une particularité physique ou psychologique. Par contre, l’histoire de vie et le développement précoce restent pour la majorité des parents une zone d’ombre qui doit être éclairée. La plupart des parents souhaitent savoir pourquoi leur enfant a été proposé à l’adoption et comment se sont déroulées les différentes étapes de la séparation d’avec les parents biologiques. Plus que tout, beaucoup de parents adoptifs veulent savoir quels sont les mobiles de l’abandon ou du placement. Plusieurs explications peuvent être trouvées pour comprendre la récurrence de ce phénomène. L’analyse est différente si l’enfant a été abandonné ou s’il a été placé par les services sociaux. Il est important de préciser que dans tous les cas, nos propositions font référence à des mobiles inconscients plus ou moins élaborés par les parents adoptifs et reconstruits à l’écart de la consultation lors des échanges entre professionnels. Ainsi, ce ne sont pas des témoignages de parents mais des interprétations de cliniciens en recherche de compréhension sur ce phénomène.

Plusieurs cas de figures peuvent être évoqués :

Dans le cadre de l’abandon en général. Les parents cherchent à repérer si ce sont les caractéristiques de l’enfant qui ont entraîné l’abandon afin de vérifier sa « viabilité » pour l’adoption ;

Dans le cadre d’un placement par un tiers juridique et social. Les parents cherchent à vérifier que les éventuelles maltraitances et négligences subies par l’enfant n’ont pas de répercussions irréversibles sur son développement et ses capacités d’adaptation à ses nouveaux parents et son pays d’adoption.

À partir de ces deux propositions, essayons d’approfondir les mobiles inconscients de ces démarches.

Est-ce qu’être informé sur les mobiles du placement donnerait l’illusion aux parents de maîtriser le temps d’avant l’adoption ? Cette zone d’ombre que représentent les jours, les mois, les années vécues par l’enfant avant l’adoption vient-elle déstabiliser le projet parental d’adoption ? Les parents ne sont pas dupes, ils savent pertinemment que l’enfant a vécu avant eux, mais la confrontation d’avec ce vide d’expérience, ce temps non partagé menace tout de même les conditions d’investissement et/ou d’attachement des parents pour l’enfant. Alors, face à ce vide, la majorité des parents partent en quête d’informations sur les premiers liens, les traces de l’enfant, sa vie précoce et ses spécificités. Plus les informations se multiplient, plus l’angoisse des parents est élevée.

Dans tous les cas, ce besoin de savoir n’est jamais rassasié puisque les éléments administratifs recueillis et les témoignages des tiers ou de l’enfant ne peuvent remplir cette béance représentée par ce passé sans expérience commune. Le savoir, la connaissance ne peuvent remplacer l’expérience vécue et les souvenirs partagés. Un souvenir ou une expérience ne peuvent être concurrencés par une ligne sur un dossier ou le témoignage d’un oncle ou d’une tante. Ce désir de savoir est donc frustré par la réalité de l’adoption.

D’une certaine manière, ce temps d’avant l’adoption est un temps inaccessible existentiellement par les parents. En revanche, pour les enfants âgés de plus de 3 ans, ce savoir (plus ou moins refoulé ? Traces mnésiques ?) est possédé par l’enfant qui lui seul peut en jouir, en jouer ou en être le détenteur embarrassé. En cela, cette inversion de la synchronie parentale donne du pouvoir à l’enfant sur ses parents.

En effet, dans le cadre de l’enfantement biologique, les parents ont le souvenir de la grossesse, de l’accouchement, des premiers temps de vie et du développement de l’enfant. Leurs souvenirs labiles ou précis sont importants en nombre et particulièrement riches pour la dynamique parentale. L’enfant par contre, en raison de son amnésie infantile, ne se souvient en moyenne qu’autour des 3 ans des expériences de vie et autres anecdotes relationnelles. Le parent a donc l’ascendant sur l’enfant en possédant ce savoir sur ses origines et leurs histoires communes.

Dans le cadre d’un abandon ou d’un placement d’un enfant de plus de 3 ans. Les parents cherchent à inverser ce processus singulier qui donne « un cran d’avance » à l’enfant sur ses parents. Le besoin de maîtrise des parents est à la mesure de leurs inquiétudes sur leur choix d’adoption, sur leur compétence parentale et sur la relation en devenir avec l’enfant. Plus la situation d’adoption est jalonnée de zones d’ombre, de points aveugles, plus l’inquiétude des parents est importante. Plus le savoir sur l’enfant échappe aux parents, plus l’inquiétude parentale est importante. Le besoin de savoir est intimement corrélé au besoin de maîtrise. Le besoin de maîtrise est lui-même corrélé aux inquiétudes des parents adoptifs. D’une certaine manière, ce troisième cas de figure est selon nous le plus difficile à tolérer par les parents.

En effet, il est certainement plus tolérable par les parents qu’aucun des deux protagonistes n’ait de savoir sur les temps précoces de l’enfant plutôt que de prendre conscience de l’ascendant que donne ce savoir sur les parents. Cela peut par exemple expliquer pourquoi les parents souhaitent majoritairement adopter des nourrissons plutôt que des enfants plus âgés. Bien évidemment, le souhait d’adopter un nourrisson est explicable en premier lieu par l’envie de maternage et le besoin de similitude entre l’enfantement biologique et l’adoption – plus l’enfant est âgé, plus le fantasme du biologique s’éloigne, que ce soit pour les parents ou pour l’enfant. Mais il est également probable que la prédominance des demandes d’adoption de nourrissons vis-à-vis des enfants plus âgés soit une forme de préscience parentale au sujet de cette inversion. Les parents savent qu’ils ne pourront rivaliser avec le savoir que l’enfant possède sur sa propre histoire compte tenu de leur absence au moment de son déroulement précoce. Nous pouvons évoquer plusieurs témoignages.

Lors du dernier séjour dans le pays natal, les parents et l’enfant sont à l’hôtel. L’enfant de 7 ans se met à raconter à ses parents adoptifs l’histoire des sévices subis durant son enfance. Les parents qui se doutaient du destin tragique des premières années de vie de leur fils sont bouleversés et expriment une grande sidération face à ce témoignage. Pourquoi leur fils a-t-il dit cela à ce moment-là ? L’incompréhension domine la scène. Ils étaient à la recherche d’informations depuis leur arrivée dans le pays, ils vont redoubler d’efforts pour essayer de comprendre la situation et récupérer la maîtrise perdue à l’écoute de l’annonce.

Revenus dans leur pays, les parents racontent comment cette annonce est venue faire traumatisme en raison de la massivité de l’excitation et de l’imprévu du témoignage. Ils n’ont pas anticipé, pourtant ils se doutaient, ils avaient un cran de retard, ils n’ont pu intervenir pour éviter d’être confrontés à cette terrible annonce. Voilà le genre de réflexion dont ils ont pu nous faire part dans l’après-coup, la première élaboration de cet événement.

Nous pourrions donc proposer que ce besoin de savoir sur le temps d’avant l’adoption est motivé généralement par le besoin de se protéger pour ne pas subir la massivité d’une telle annonce et se préparer au pire.

Ainsi, l’enfant peut-il jouer de ce savoir ? A-t-il un intérêt psychique à ne pas délivrer ce savoir sur lui ? A-t-il un intérêt psychique à ne délivrer son savoir que lorsqu’il le souhaite, selon son bon vouloir et surtout pas quand les parents lui demandent ? Ou bien, est-il soumis aux imprévus de son fonctionnement psychique et aux aléas du retour du refoulé ? Peut-il maîtriser ses souvenirs et ses réviviscences ? Est-il conscient du bouleversement généré par ses propos ?

Autant de questions qui ne peuvent trouver leurs réponses qu’au cas par cas et selon les enjeux de la relation parents-enfant. Le besoin de maîtrise est un point central de la relation. Les parents comme les enfants, en raison de leurs précarités identitaires, sont livrés au besoin de maîtrise de leur environnement. Chacun d’eux fait comme il peut pour maîtriser l’autre. Le but est de ne pas être surpris et décontenancé par ses initiatives. Le savoir de l’enfant sur son histoire est une « arme » dont l’enfant peut user pour trouver ses assises narcissiques au détriment du parent. Selon un processus similaire, les parents ont besoin de contrôler la relation parentale selon un modèle classique de parentalité, la plupart du temps acquis lors de leur propre histoire infantile au contact de leurs parents.

La régression, c’est-à-dire ?

 « Je rentrerai dans ton ventre », « je suis né dans ton ventre », « je viens de ton ventre, maman » sont autant de témoignages d’enfants adoptés au sujet du ventre de leur mère. Certains enfants, en alliance et avec la participation des parents, se mettent à mimer l’accouchement en rentrant dans le lit des parents et en se glissant entre les jambes de la maman. D’autres mères, avec le consentement du père, proposent à leur enfant (de 5 ans par exemple) de s’installer au sein afin d’accompagner leur besoin de régression avec parfois une montée de lait.

Il est fréquemment conseillé dans le cadre de l’adoption d’accompagner la régression psychologique et comportementale de l’enfant au moment de son arrivée dans le pays adoptif. Ce besoin, souvent considéré comme une expérience de préoccupation primaire à travers laquelle la mère et l’enfant joueraient la symbiose originaire non vécue, permettrait d’installer les opérateurs de différenciation psychique chez l’enfant et les parents. Plus tard, à partir de cette symbiose, la mère et l’enfant pourraient se séparer progressivement et trouver un état d’autonomie dans laquelle la subjectivité de chacun pourrait se déployer.

Le père est généralement témoin ; a priori comme il le serait dans une famille si l’enfant était enfanté de façon biologique. Le retour dans le ventre maternel, la mise au sein de l’enfant sont autant d’accompagnements possibles de cette régression. Ces types de dispositif sont-ils nécessaires ? Est-il important de mettre en place ces instances afin de permettre la croissance psychique de l’enfant ? Ce type de dispositif peut-il avoir des effets iatrogènes, c’est-à-dire se retourne-t-il contre le projet d’autonomie de l’enfant ou tout simplement contre la construction de la relation triade mère-père-enfant ? Autant de questions que les parents nous posent souvent dans ces cas-là. D’une certaine manière, la question se trouve dans la réponse parentale. Puisque si les parents nous posent la question, c’est le signe d’une envie, osons dire d’un désir de mettre en scène un fantasme originaire appartenant autant aux parents qu’à l’enfant. Dans le cas où cette demande apparaît, il est nécessaire de s’interroger sur sa valeur. Peut-on la ranger du côté des désirs ou des besoins ? Focalisons-nous tout d’abord sur le retour dans le ventre maternel.

Comme dit précédemment, le scénario de « retour dans le ventre maternel » peut être suscité à l’initiative des parents, de l’enfant ou des deux simultanément. Ce premier paramètre est important. Si l’initiative est du côté des parents mais que l’enfant n’en manifeste pas le désir, l’enfant peut ressentir cette proposition comme intrusive et surexcitante. Dans ce cas, le désir maternel de mimer la scène peut devenir un équivalent symbolique du coït. Elle peut activer chez l’enfant une trop grande excitation qui peut entraîner une désorganisation psychique, s’exprimant par une agitation ou un évitement du scénario maternel. Il est donc important que les parents, notamment les mères, soient attentifs à leur désir primaire, à la tentation du retour de l’archaïque dans leur relation à l’enfant. Le père a donc un grand rôle à jouer en tant que regard critique à partir de son intuition, de sa gêne ou de son sentiment de rivalité, qui sont souvent des indicateurs d’une puissante excitation chez la mère au contact de l’enfant. La mère doit réfléchir à ses propres éprouvés au contact de l’enfant et élaborer les désirs qui viennent les animer. La plupart du temps, les mères ont besoin d’être aidées par les pères pour réaliser ce travail d’élaboration psychique.

En ce qui concerne la mise au sein de l’enfant, les parents et particulièrement les mères nous présentent ce cas de figure à peu près toujours de la même manière. Les mères nous racontent que l’enfant initie un rapprochement avec elles et tente de soulever leur tricot suffisamment clairement pour faire comprendre leur besoin de téter. Les exemples avec les enfants petits sont facilement racontés par les mères alors qu’avec les enfants plus âgés, notamment après l’âge de 3 ans, les mères peuvent implicitement nous mettre sur la voie sans franchement nous exposer les faits.

Habitués à ce type de comportement, nous comprenons le scénario et proposons à la mère de décrire les agissements de l’enfant, ce qu’elle peut ressentir vis-à-vis de cette demande et quels sont les mobiles de l’installation de ces tétées. La plupart des mères qui racontent sont peu à l’aise et tendues à l’évocation du déroulement des tétées. Elles comprennent rapidement que le besoin n’est pas ressenti que par l’enfant mais également par elles-mêmes. La tranquillité, la sécurité émotionnelle, le besoin de calmer l’enfant sont évoqués en premier, le plaisir presque jamais.

Ainsi, nous interprétons pour nous, sans en faire part aux mères, cette gêne comme l’expression inconsciente d’un désir interdit. Ce besoin de sécurisation de la relation est, à notre avis, compatible avec le plaisir érogène de la tétée mais devient, du point de vue de la morale, incompatible avec les fantasmes qu’il suscite chez la mère et l’enfant. S’il est commun de reconnaître au bébé un plaisir lié à la succion, le plaisir de la mère est assez peu commenté. Pour autant, la valence érogène du mamelon est sollicitée par la mise au sein. La douleur est généralement évoquée dans les témoignages des mères, le plaisir presque jamais. Nous pouvons faire l’hypothèse que l’aspect sexuel de l’activation du plaisir érogène est presque systématiquement refoulé du côté maternel mais aussi paternel. Les mères supportent difficilement l’évocation de la statistique médicale selon laquelle elles gardent au sein un temps significativement plus long leurs fils que leurs filles.

D’une certaine manière, chacun des protagonistes du couple mère-enfant est jouisseur dans la relation. L’érotisme qui prend forme dans la rencontre des corps ne permet pas de différencier ce qui est propre à l’enfant (autoérotisme) et ce qui vient de la mère, dont la participation sensuelle à cette rencontre avec l’enfant est indispensable à sa pleine réussite. Par exemple, l’allaitement autorise la volupté interdite, mais peut également susciter chez les mères qui manquent d’expérience gratifiante un effroi susceptible de prise de distance. Le frottement des deux corps, mais particulièrement le plaisir érogène partagé, peut entraîner une jubilation, une fascination, au risque d’évoquer pour certaines mères les fantasmes incestueux les plus archaïques. La qualité du refoulement maternel garantit assez souvent le bon fonctionnement de l’allaitement maternel et la mise au sein des enfants adoptés.

Différemment, dans la prise du biberon les enjeux psychiques sont moins importants. Cependant, la proximité physique du nourrisson peut être inductrice d’un trouble substantiel chez les parents. Finalement, la peau en tant que zone érogène prend fonction de zone de contact préférentiel pour que soient possibles les investissements libidinaux parentaux. Si le peau à peau est conseillé aujourd’hui dans les maternités, c’est pour encourager ces investissements. Malgré tout, le risque de « mauvaise rencontre » fantasmatique est toujours possible dans le cas d’un refoulement défaillant qui ne garantit plus la tranquillité psychique permettant un maternage « suffisamment bon ». Bien évidemment, ce risque est tout autant celui de la mère pour l’allaitement/biberon que du père pour le biberon.

Conclusion

Comme leur enfant, les parents adoptants se trouvent confrontés à du mystère, de l’étrangeté et une part d’imprévisibilité importante. La rencontre avec l’enfant est un événement exceptionnel. Ils sont amenés, eux aussi, à développer des efforts psychiques intenses en relation avec l’histoire et les façons d’être de leur enfant, mais également avec ce qu’ils sont, leurs propres histoires et leurs projets d’enfants.

Ainsi, observer et étudier les familles de l’adoption nous permet de mieux comprendre comment la famille ordinaire peut fonctionner dans ses marges tout autant que dans ses routines. L’adoption internationale est une chance pour l’enfant, le parent et l’ensemble des familles françaises qui s’interrogent sur les fondements de la construction familiale.

Pour finir, soulignons le rôle capital de l’entourage familial, médico-psychosocial, associatif, sociétal de la famille adoptive. C’est cet entourage qui peut porter sur cette nouvelle famille un regard qui soit à la fois délicat, précis, sensible, bienveillant, réfléchi, puissant. Cet accompagnement doit être proposé à long terme. Il donne des chances de réussite à cette aventure exceptionnelle.

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