Notes sur les études systématisées de cas

Notes sur les études systématisées de cas. Questions méthodologiques.

Par Jean-Michel Thurin (Janvier 2019)

Nous avons présenté dans différentes publications (Thurin et al. 2009, 2011, 2012, 2013, 2014, 2017) l’analyse d’études de cas individuels issues du travail mené avec les thérapeutes du pôle autisme du Réseau de recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques. Leur relecture fait apparaître une évolution dans la conduite des analyses qui ont été menées. Ce constat montre bien que la recherche est véritablement une entreprise dynamique en ce que, chemin faisant, de nouvelles constatations et hypothèses émergent. Elles contribuent à consolider les résultats, mais aussi à avancer aux niveaux méthodologique et théorique. Je voudrais essayer de transmettre cette expérience menée dans le cadre très favorable du Réseau.

Un cadre favorable et quelques conditions pour avancer :

Un des reproches fréquemment adressés aux études de cas est la difficulté de pouvoir les réunir pour extraire des données générales. Le travail en réseau réduit cette difficulté en offrant la possibilité de disposer d’une méthodologie commune et d’instruments communs. J’ai pu mesurer, il y a quelques années, dans une étude réalisée à partir du recensement de la population générale dont un des axes concernait la santé mentale, comment il pouvait être compliqué de relier les questions qui avaient été posées dans cette étude à une échelle simple de dépression. Un instrument commun permet de placer son énergie ailleurs que dans ce genre de problème. Cet aspect est souligné dans un des articles de l’ouvrage de référence Handbook of Psychotherapy and Behavior Change où les auteurs se désolent du choix que prennent souvent les équipes qui construisent leur propre instrument, ce qui conduit à ce que l’étude reste isolée et que ses résultats restent confidentiels.

Certaines conditions de base doivent être respectées pour que les études de cas permettent de prédire des inférences valides. Kazdin (1981) les formule de la façon suivante « La mesure suivant laquelle les modèles pré-expérimentaux peuvent produire des inférences valides dépend de dimensions telles que le type de données qui sont obtenues, le nombre d’occasions d’évaluation, la disponibilité de l’information pour des projections passées et futures de la performance, les types d’effets qui sont atteints par l’intervention, et le nombre et l’hétérogénéité des sujets [vous avez bien lu !]. Lorsque plusieurs de ces conditions sont réunies, les modèles pré-expérimentaux peuvent écarter une sélection des menaces à la validité interne [c’est à dire, le risque que la cause des résultats puisse se situer en dehors de la thérapie elle-même] ».

Kazdin insiste également sur le fait que la réplication des cas est indispensable. Essentiellement, chaque cas peut être vu comme une réplication de l’effet originel qui a semblé être le résultat d’un traitement. Plus il y a de cas qui s’améliorent avec le traitement, moins il est probable qu’un événement externe soit responsable du changement. Des événements externes ont probablement varié parmi les cas, et ce qui est partagé, à savoir le traitement, devient la raison la plus plausible des changements thérapeutiques. Hill 1990, Hilliard 1993, apportent des éléments complémentaires à propos de la réplication cas-par-cas. [Et, de fait, on s’aperçoit qu’au-delà des variables communes qui pourraient laisser penser que les cas son vraiment similaires, il suffit d’une variable pure que le résultat se trouve modifié.]

L’organisation de la recherche en réseau multicentrique, composé de groupes de pairs partageant une méthodologie et des instruments communs et utilisant des technologies de réunions de travail et de conférences à distances, a permis de réaliser des réplications en série. La réplication et l’existence d’une base de données permettent des comparaisons cas-à-cas et secondairement inter-cas centrées sur des questions particulières. Les réponses peuvent venir de différents protocoles, en tenant compte du nombre de cas et de la réduction qui s’opère du fait de l’hétérogénéité des cas.

Sur ces bases, avec un échantillon de patients hétérogènes, la probabilité qu’une menace particulière à la validité interne (histoire, maturation, régression statistique) puisse expliquer les résultats se trouve réduite. L’analyse inter-cas issue des réplications établit la même fonction que celle du groupe contrôle dans les études expérimentales de groupe : les effets du traitement deviennent l’interprétation la plus plausible et parcimonieuse des résultats. Un autre aspect renforce les conclusions issues de la réplication, c’est que l’évolution longitudinale des effets s’inscrive dans une logique explicative cohérente.

Carey & Stiles (2015) introduisent différentes questions à partir de la réplication. Nous en soulignons deux dès à présent. Si le traitement est répliqué avec différents thérapeutes, dans différents contextes, à travers différentes périodes de temps, quels sont les résultats ? Quand une série d’études de cas sont menées, qu’est-ce que ces études révèlent à la fois sur la théorie sous-jacente et les mécanismes thérapeutiques importants ?

Le fait d’avoir réuni un nombre déjà significatif de cas permet d’apporter des premières réponses à leurs questions. Et nous verrons qu’elles introduisent aussi des découvertes très intéressantes.

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Références

Carey, T. A., & Stiles, W. B. (2016). Some Problems with Randomized Controlled Trials and Some Viable Alternatives. Clin Psychol Psychother, 23(1), 87-95.

Hill, C. E. (1990). Exploratory In-Session Process Research in Individual Psychotherapy: A Review. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 58(3), 288-294.

Hill, C. E., & Lambert, J. E. (2004). Methodological Issues in Studying Psychotherapy Processes and outcomes Handbook of psychotherapy and behavior change (5 ed.): John Wiley & Sons.

Hilliard, R. B. (1993). Single-Case Methodology in Psychotherapy Process and Outcome Research. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 61(3), 373-380.

Kazdin, A. E. (1981). Drawing Valid Inferences From Case studies. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 49(2), 461-468.

Thurin, M & Poyet, P., Ritter, C., Barrer, L. (2009). Questions relatives à la présentation de Merlin. Pour la Recherche, 63, 3-4.

Thurin, M. et Thurin, JM (2011). Évaluation du cas de Piero. Pour la recherche ; 68-69, 15-16.

Thurin, M. et Thurin, JM. (2012). Étude du cas de Dario. Pour la recherche, 73-74, 7-9.

Thurin, J. M., Thurin, M., & Guibert, M. (2013). Données probantes en psychothérapie (2). Méthodologie et analyse : le cas Anna. Pour la Recherche, 77-78, 6-12.

Thurin, JM. et Thurin, M (2014). Exemple d’une étude de cas : Merlin. In Thurin, J. M., Falissard, B., & Thurin, M.. Réseau de recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques. Rapport d’étape à 4 ans, pp 34-42. Retrieved fromttp://www.techniquespsychotherapiques.org/Reseau/PoleAutisme/Rapports/RapportRRFPPAUT_2013_v3a.pdf

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