Conduite oppositionnelle chez l’enfant

Conduite oppositionnelle chez l’enfant, pratique parentale de l’autorité et anomie temporelle

Children’s oppositional behaviour, practice of parental authority and temporal anomie

Pour citer cet article :

Gadeau, L. (2014). « Conduite oppositionnelle chez l’enfant, pratique parentale de l’autorité et anomie temporelle ». Encéphale, 40, 33-41.
Université Grenoble Alpes, France


Résumé :

Les consultations pédopsychiatriques ou psychologiques motivées par des troubles oppositionnels de l’enfant et une grande souffrance familiale sont en augmentation régulière depuis une quinzaine d’années, en France. Cette évolution est mise en lien avec les travaux analysant les effets sociaux et psychologiques imposés par la modernité et son accélération. Corrélativement, on constate que certains parents ne savent pas hiérarchiser leurs exigences éducatives, ne savent pas quand ni comment frustrer leur enfant, ni même s’il est légitime d’attendre de lui tel ou tel comportement. Une tendance générale se dégage qui suggère une modification du rapport au temps. L’auteur soutient l’hypothèse selon laquelle la temporalité devrait normalement participer à l’édification du rapport à la loi symbolique, à son appropriation subjective et à la structuration surmoïque. Elle se fait alors temps transitionnel. La temporalité transitionnelle permet d’ordonner et d’inscrire les actes du présent dans un futur possible en les liant à un passé. L’échec de la transitionnalité temporelle renverrait à un fonctionnement dominé par l’anomie temporelle, et caractérisé par : a) un désinvestissement des liens entre présent et passé au profit de la jouissance de l’instant et de son prolongement dans un futur immédiat ; b) la difficulté à soutenir une position entrainant de la frustration chez l’enfant, c’est-à-dire un délai entre l’attente et son éventuelle réalisation ; c) une absence de régularité (dans le temps) des exigences éducatives. La notion d’anomie temporelle permet de mieux saisir les aspects du fonctionnement de la parentalité qui sont à la croisée entre les évolutions sociétales liées à la modernité (et la technologie) et les relations intersubjectives parents-enfants.

Mots-clés :

temps, temps transitionnel, parentalité, autorité, conduite oppositionnelle, anomie temporelle.

Oppositional behavior in children, parental practice of authority and temporal anomie.

Keywords :

time, transitional time, parenthood, authority, oppositional behavior.

Summary

Objectives :

This article examines the relationship between oppositional behavior in children and the exercise of parental authority. It seeks to explore the interest of a heuristic approach to psychic temporality in the exercise of parental authority. The study aims to better understand the role of temporality in mental operations producing symbolic law. It leads to describe a disorder of this temporality, appointed with the term of temporal anomie, susceptible to be involved in the child’s oppositional disorders.

Study :

Child psychiatric or psychological consultations motivated by oppositional disorders of the child and family are suffering a great steadily increasing over the past fifteen years, in France. The first motive for the consultation appears under the shape of difficulties of acceptance of rules of life or constraints by the child and difficulties that have parents to be positioned educationally towards this opposition. This development is providing links with the work analyzing the social and psychological effects imposed by modernity and its acceleration. Correspondingly, we see that some parents do not prioritize their educational requirements, do not know when or how frustrating their child, or even if it is legitimate to expect from him this or that behavior. The parents seem preoccupied with the fear of not being loved their children more than the duty to educate.

A general trend gets free which suggests a modification of the report in time, characterized by:

  1. a) a divestment of the links between present and past for the enjoyment of the moment and its extension in the immediate future;
  2. b) difficulty in support a position leading to frustration in children, that is to say a delay between the expectation and its possible realization
  3. c) a lack of regularity (in time) educational requirements. The author proposes to call « temporal anomie » this report to the psychic time which weakens the consistency of educational acts.

A link between psychic temporality and symbolic law is established. Specifically, the author argues :

  1. a) the idea that the mastery of time by parents in inter-subjective relations is an integrating factor of the law for the child. In this sense, anomie may compromise the temporal structuration of superego in children.
  2. b) In opposition to temporal anomie, the transitional temporality orders and registers the present acts in a possible future by linking them to a past. It gives legitimacy to educational interventions for parents to handle conflicts and the opposition of the child.

Conclusion :

Psychic temporality appears to offer a viewing angle particularly heuristic in that it is probably an essential dimension involved in the process of socialization and subjectification. The notion of temporal anomie allows to seize better the aspects of the functioning of the parenthood that are at the crossroads between the societal evolutions bound(connected) to the modernity (and the technology) and inter-subjective relations between parents and child.

  1. Position du problème

Les parents d’Élisabeth, 7 ans, consultent sur les recommandations d’amis et de l’école, disent-ils. Ils sont en difficulté avec leur enfant depuis de nombreuses années, même si, cycliquement, les choses semblent s’améliorer. Élisabeth est une enfant très turbulente, et qui ne supporte pas les contraintes, les règles de la vie quotidienne, ni celles de l’école. Elle n’a cependant pas de difficulté d’apprentissage bien qu’elle semble peu investir ce champ. Contrariée, elle peut se mettre dans un état de rage épouvantable, les cris et les pleurs la mettant aux limites de la suffocation lorsque les parents refusent de céder. Les parents décrivent un contexte de conflits récurrents autour des préparatifs pour se rendre à l’école et de la tension extrême que les retards systématiques provoquent : Élisabeth se lève, traine pour prendre son petit déjeuner, se met à jouer quand il faudrait faire sa toilette, hésite sur le choix des vêtements, refuse ceux que sa mère lui propose, refuse quelquefois même de s’habiller, de mettre ses chaussures, ou encore résiste au rythme qui lui est imposé par une extrême lenteur, etc.. Une lutte contre le temps s’engage qui finit le plus souvent en hurlements, en corps à corps qui se prolongent pendant le trajet pour se rendre à l’école. Conflits des temps : temporalité portée par l’adulte contre temporalité vécue de l’enfant ; temps social, temps de l’horloge, temps linéaire, contre temps pulsionnel, temps imaginaire, et temps circulaire, temps du surmoi contre temps du désir [1, 2] .

Derrière un discours très construit, derrière un mode de présence qui semble traduire une certaine assurance, une certaine solidité que leur statut social peut soutenir, on perçoit chez les parents d’Élisabeth, une lassitude certes, mais surtout l’expression de doutes : ils se sentent finalement perdus, très faiblement assurés du caractère fondé et juste de leurs demandes, s’interrogeant sur leur niveau d’exigence éducative, redoutant le désamour de leur enfant et leur propre désamour de l’enfant.

Durant la consultation, Élisabeth passe des genoux d’un parent à l’autre, gigote, semble prendre plaisir à perturber la parole des parents, jette un regard de défi vers le consultant, ne semble faire aucun cas des gestes contenants auxquels les parents se risquent timidement, se lève, explore l’espace, se dirige vers la petite table où l’attend du matériel à dessin et des feuilles, revient vers ses parents, tournoie autour des fauteuils, etc. À l’invite du consultant, elle s’installe pour commencer un dessin, sort les crayons de la boîte où ils sont rangés, entame les contours d’une maison, change ostensiblement de couleur puis trouve davantage de plaisir à faire rouler les crayons qu’à poursuivre son dessin. En quelques secondes, les crayons sont à terre, la feuille aussi, qui, ramassée dans un geste de dépit et froissée, git dans un équilibre précaire sur le coin de la table. Élisabeth revient vers ses parents qui la réexpédient vers la table à dessin, l’exhortant à poursuivre son dessin. Elle défroisse et froisse de nouveau la feuille, demande une autre feuille pour commencer un nouveau dessin qui sera, annonce-t-elle, un volcan. Les couleurs virevoltent, rouge, jaune, vert, bleu. Les mines de feutre disparaissent sous les coups rageurs et joyeux. Les parents interviennent pour tempérer l’ardeur de leur fille. Les provocations d’Élisabeth s’accumulent, l’impuissance des parents à la contenir fonctionne en même temps comme un appel au consultant : voyez notre impuissance, notre désarroi, regardez ce à quoi nous sommes en permanence soumis. Saurez-vous faire quelque chose pour nous ?

Le cas des parents d’Élisabeth semble assez exemplaire de ce que l’on observe depuis une quinzaine d’année dans les consultations infanto-juvéniles, dans les groupes de paroles centrés sur la parentalité, dans les groupes d’analyse de la pratique dans le milieu de la petite enfance ou les équipes médico-sociales, à savoir des parents qui, confrontés à des comportements d’opposition, à des gestes turbulents semblent démunis, sans repère interne stable pour contenir et guider leur enfant [3, 4, 5] .

Soulever le problème de l’exercice de l’autorité dans le champ psychothérapique et éducatif et les questions contemporaines qu’il pose, conduit d’emblée à un certain embarras, puisque la plupart du temps, les parents, les professionnels qui les accompagnent, mais aussi les chercheurs, se trouvent face à des situations complexes, confuses, difficilement comparables entre elles, personne ne disposant de situations de « référence » favorisant des comparaisons. L’exercice de l’autorité en milieu familial et de la souffrance qui peut en découler pour les parents comme pour les enfants n’est sans doute pas une question nouvelle en soi. Par contre, son ampleur, sa large diffusion dans toutes des couches sociales et les formes de plaintes qu’elle peut engendrer semble faire nouveauté. Aussi, peut-on se risquer à faire l’hypothèse de l’existence d’une réalité de nature nouvelle directement liée aux difficultés vécues par certains parents dans l’exercice de l’autorité ? Elle exprime le désarroi de ces parents qui semblent totalement déstabilisés, démunis de repères dès que confrontés à des situations de conflit avec l’enfant. Les situations se déplient sur un spectre qui va du constat de difficultés massives d’autorité face à l’enfant, sans que soit interrogée la propre position parentale, à l’expression d’un sentiment d’échec massif face à l’enfant après avoir modulé les postures éducatives (de conciliantes à répressives), essayé différentes « solutions ». Ce qui semble faire trait commun entre ces situations, c’est la faible consistance subjective des positions, la difficulté, extrême quelquefois, à pouvoir soutenir une position parentale ajustée au contexte (intra et intersubjective) sans qu’elle ne soit remise en cause dans l’instant, comme si sa légitimité même n’était pas assurée.

Une mère rapporte qu’elle ne sait pas à quel moment ni comment il convient d’intervenir lorsque son enfant de cinq ans joue bruyamment, envahit l’espace avec ses jouets, la sollicite énergiquement. Arrive un moment où elle sent une accumulation de tension et de fatigue qui finit par la déborder. Elle ne supporte plus alors le moindre cri ou pleur, exige de l’enfant qu’il range ses jouets, qu’il aille dans sa chambre, hurle quand il résiste, et porte la main sur lui quelquefois. Ensuite, envahie de remords et de culpabilité, elle prend son enfant dans ses bras en s’excusant de s’être emportée. Ce scénario se répète jour après jour. Elle dit son désarroi de ne pas savoir discerner ce qui dans l’instant est important et ce qui l’est moins, où sont les limites à imposer et comment les imposer.

Nous proposons d’appeler anomie temporelle cette difficulté à mettre en liaison un système de valeur et de règles domestiques et sociales hiérarchisées, partiellement hérité des ascendants et à vocation transmissive en direction des descendants et les actes (paroles, interventions, conduites, etc.) qui doivent en être, à travers la temporalité qui les accompagne, la traduction situationnelle. L’anomie renvoie à l’impossibilité d’ordonner ces valeurs (et les règles qui les matérialisent), de les faire vivre dans l’instant présent et de les soutenir avec régularité dans le temps. Il s’agit, nous semble-t-il, davantage pour ces parents d’une difficulté primaire à soutenir une position subjective d’autorité qui s’articule secondairement aux difficultés rencontrées avec l’enfant.

Étant entendu que l’on ne saurait lier les troubles oppositionnels à ce seul vecteur, nous proposons une approche de cette difficulté primaire par l’angle qu’offre la temporalité. Le temps constitue une dimension transversale qui relie le social, l’intersubjectif et l’intrapsychique. Il n’est sans doute pas juste de parler de temporalité au singulier, puisque les processus psychiques sont traversés/construits par une diversité de processus temporels (rythmes, cycles, atemporalité, après-coup, répétition, etc.), diversité qu’A. Green qualifie de temps éclaté [6] . Cependant, nous situerons notre propos sur un axe unique, celui qui participe à la compréhension du temps intersubjectif, temps qui est impliqué dans les rapports interindividuels, qui participe à leur construction et qui constitue de notre point de vue un point de nouage entre le social et l’intrapsychique. Nous soutenons l’hypothèse selon laquelle la temporalité participe à l’édification du rapport à la loi symbolique, à son appropriation subjective et à la structuration surmoïque. Elle se fait alors temps transitionnel. L’échec de la transitionnalité temporelle renverrait à un fonctionnement dominé par l’anomie temporelle.

  1. Chronos, Kronos et Kairos

Les Grecs ont établi un rapport essentiel entre les enjeux de la temporalité et la constitution du lien social. Ainsi, Detienne et Vernant [7] montrent-ils comment Zeus, après les tyrannies d’Ouranos et de Kronos, devient, en avalant Métis, un Dieu civilisateur et pacificateur. Sa toute-puissance se transforme en sagesse. A partir de la tradition grecque, nous pouvons suggérer une trilogie temporelle :

  • sur un axe horizontal, celui de la durée, du temps continu, temps linéaire ou cyclique, temps du calendrier. C’est Thémis, Aiôn et Chronos.
  • Sur un axe vertical, celui de l’instant, du moment contingent, deux formes sont possibles : celle de Kronos, temps de la pulsion destructrice, non secondarisée, temps de l’impulsivité, de l’acte aveugle ; celle de Kairos, saisie opportune du moment d’agir, intelligence temporelle de qui se joue dans l’instant, de ce qui se fait sur le vif.

Si c’est bien dans l’organisation des impulsions qu’il va falloir chercher la maîtrise de l’action intelligente comme le suggère Bachelard, l’anomie temporelle serait précisément la marque de cette impossibilité d’accéder à une saisie possible de l’instant juste par défaut de mise en ordre et en sens de repères temporels propres dans le champ des relations intersubjectives et du lien social.

Lorsque nous essayons d’établir la nature du rapport que nous entretenons au temps dans notre vie quotidienne, lorsque nous essayons de repérer ce qui nous détermine sur le plan temporel, nous mesurons combien il est difficile de dégager des constantes. Chaque situation semble si singulière. Là je flâne, je me laisse porter par un rythme plus que je ne le tiens. Je goûte avec délice ce temps qui passe, lent, doux, sans heurt, pur devenir : c’est le temps-Thémis touchant du doigt l’indicible Aîon. Là je m’impatiente, je trépigne, et bous parce que l’autre tarde à démarrer au feu vert ou que la file dans laquelle je suis engagé me semble avancer moins vite que les autres, je peste contre la lenteur des éléments et leur résistance. Avec l’attente à endurer s’éveillent les pulsions destructrices : c’est le temps-Kronos, celui qui domine Héraclès avant qu’il n’apprenne à dompter le temps en lui [8] . Ici, je ne puis faire autrement que d’agir d’un pas soutenu. En cette occasion, j’aurais dû intervenir, agir, parler, et je ne l’ai pas fait. J’essaie de me rattraper, mais mon intervention arrive à contretemps, ….trop tard. Là, je suis juste, je dis juste (ou fais juste), c’est-à-dire (entre autres) au bon moment. Cela fait mouche, ça touche, ça ouvre, ça éveille, ça apaise, ça contient, ça rassure, ça protège, etc.. Au fond tout type d’effet que, de la vie quotidienne à l’acte thérapeutique en passant par la pratique éducative, chacun a pu constater : intervention au temps juste, Kairos.

Certains parents mettent littéralement en scène dans les consultations une difficulté à concevoir et pratiquer une temporalité qui soit porteuse de sens pour eux d’abord et conséquemment pour leur enfant. Tout au contraire, ils paraissent être agis par une temporalité erratique dont la source se situe aléatoirement en eux ou dans l’enfant.

Les exemples sont nombreux qui attestent des relations étroites établies entre le temps humain, ce temps qui régule les rapports humains et la Loi [1] . Ainsi, la première loi imposée à l’Homme par le Dieu-Créateur est celle d’un temps honorant son créateur, shabbat. Le nom même de Dieu, le tétragramme YHWH, évoque la temporalité, « Etre-Temps », traduit D. Sibony [9] . On peut aussi penser à toutes les controverses plus ou moins violentes et aux enjeux de puissance et de pouvoir que la maitrise du temps octroyait à celui ou au groupe qui en était détenteur et promulgateur (calculs astronomiques, calendriers, horloges, scansion des fêtes religieuses). La construction et la maîtrise du temps sont pourvoyeurs de loi symbolique. La singularité du temps humain (temps vécu, temps social historique, temps intersubjectif) par rapport au temps physique tient à l’inscription du sujet élevé au-dessus du flux du temps anonyme par l’articulation d’une parole en première personne ayant pour effet à la fois de définir un présent à partir duquel s’ordonnent un passé et un avenir et d’avoir à s’y soumettre. Mais cette valeur culturelle et sociale du temps semble s’être émoussée, particulièrement avec l’avènement de la société postmoderne, dans laquelle le Temps-Chronos se fait de plus en plus précis, complexe et contraignant, au risque de voir Kronos prendre régulièrement le pas sur Kairos.

  1. Temps social et perte de l’autorité

On peut se demander si c’est un exercice épistémologiquement fondé que de mettre en regard ce qu’à petite échelle on observe dans les consultations familiales et ce qu’à grande échelle il est repéré des évolutions sociales du monde contemporain et surtout si l’on peut en extraire des éléments pertinents et fiables.

Depuis plus de deux décennies, cependant, les travaux en langue française d’anthropologues et de sociologues, de philosophes et à leur suite de psychologues, de psychiatres et de psychanalystes, dessinent une évolution contemporaine majeure concernant les référents symboliques et ce qui fait loi subjectivement. L’analyse de la « modernité » semble mettre l’accent sur des mutations considérables, accélérées et peut-être sans précédent [10, 11, 12, 13, 14, 15] . Ces transformations touchant au rapport subjectif à la loi trouvent leur expression dans des champs aussi divers que la parenté, le genre et les évolutions afférentes du droit [16, 17, 18, 19] . Ces évolutions sont décrites également quant à ce qui relève de la fonction paternelle et de la parentalité [1] [20, 21, 22, 23, 24] , de l’autorité [25, 26, 27] , de la dynamique des institutions [28] . Même la psychopathologie et les pratiques de soin semblent être affectées par ces évolutions [3, 4, 5, 29] .

L’évolution de la société débouche-t-elle sur un nouveau régime de subjectivation, sur une « nouvelle économie psychique », comme le propose Ch. Melman [29] , c’est-à-dire le passage d’une économie psychique fondée sur le refoulement « à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance» ? Nous confronte-t-elle à un type nouveau de fonctionnement psychique que l’on pourrait situer entre névrose et perversion, « perversion ordinaire » pour J.-P. Lebrun [25] ? De telles positions, pour la radicalité de leur affirmation et l’argument qui les sous-tendent, ne sont certes pas sans critique. Ainsi, pour certains psychanalystes, les mutations du sujet décrites par la nouvelle économie psychique conduisent à une confusion qui oblitère la disjonction psychanalytique essentielle entre sujet et subjectivité. Le sujet psychanalytique est hypothèse, il ne suppose rien et ne peut pas se subjectiver. Soutenir le contraire procèderait d’une confusion entre le sujet comme terme logique et le je grammatical. Pour les sociologues, l’analyse proposée par J.-P. Lebrun ignore le gradient social, c’est-à-dire le fait que les mutations sociales peuvent produire des effets différents, voire totalement opposés, en fonction de la position occupée dans l’échelle sociale, des capitaux économiques, culturels ou sociaux dont disposent les individus.

Cependant un certain nombre de faits paraissent cependant converger pour soutenir la question d’une mutation du rapport à l’autorité [2] . Aussi, doit-on être attentif à certains glissements transgressifs, à des formes de dérives perverses même, dont on trouve semble-t-il des manifestations dans la plupart des registres du lien social. Les media s’en font le puissant relai, voire l’accélérateur, et l’on peut en constater le poids particulièrement dans les problématiques situationnelles rencontrées en pédopsychiatrie. Des franchissements insidieux de limites invisibles et pourtant actives nous paraissent participer à l’érosion en leur fondement même de certains éléments structuraux essentiels au réglage du lien communautaire entre adulte et enfant. Ces limites ne constituent pas simplement des manifestations surmoïques (structurées et produits internalisés de la résolution œdipienne), elles s’alimentent de la posture dans laquelle est perçu par l’enfant ou l’adolescent l’adulte en position d’autorité. Aussi, devrions-nous aujourd’hui interroger l’adolescence non pas comme un moment psychique assurant le passage entre l’enfance et l’adulte, mais comme une stase, un état répondant à sa propre finalité et comme indicateur de l’époque désormais advenue de l’enfant généralisé (Lacan), c’est-à-dire d’une ère où rester enfant n’aurait rien de répréhensible, voire même serait encouragé. Sans prétendre établir un catalogue raisonné des indicateurs qui traduisent ou participent à ce changement dans l’économie psychique du point de vue de la temporalité, on peut cependant avancer une série d’éléments en forte évolution, repérables notamment dans les consultations en pédopsychiatrie [3, 4, 5] ou dans les supervisions d’équipe médico-éducatives [33, 34] ou encore qui ont suggéré l’hypothèse d’une évolution de la personnalité de base « narcissico-hédoniste », en lieu et place du fonctionnement névrotico-normal dominant au cours de la première moitié du 20e siècle [35, 36] :

  • la confusion entretenue par les adultes dans les actes éducatifs entre frustration et privation et la difficulté des parents ou des éducateurs à soutenir de façon consistante un refus face aux demandes consuméristes de leur enfant, par voie de conséquence, l’intolérance à la frustration.
  • La fragilisation de la transmission générationnelle, notamment par la disparition dans la culture occidentale de nombreux rites symboliques travaillant cette différence des générations et orientant vers un futur possible : privé de ces liaisons fondamentales, l’individu se retrouve isolé, en défaut de sens et de perspectives. Pour retrouver du sens et une direction, chacun se fabrique des identités spirituelles à la carte, puisant dans des référentiels éloignés de sa propre culture, de sa propre tradition [12] . On aurait là une nouvelle version du fantasme d’auto-engendrement. Mais aussi les opérations négatrices de la différence des générations [3] .
  • L’extrême sensibilité de beaucoup d’enfants aux effets de contexte : à mettre en lien avec la faiblesse des capacités psychiques pare-excitatives constatée régulièrement dans les consultations.
  • La contraction du temps par la suractivité, le refus du temps mort, de l’ennui, mais aussi le zapping [4] .
  • L’information diffusée en temps quasi-réel et la promotion par les médias des faits divers élevés au rang d’information essentielle, devant nous concerner tous : elle force l’usager à occuper une position voyeuriste et participe à la banalisation des transgressions.
  • La contractualisation de l’ensemble des relations de pouvoir : elle constitue un élément tangible de l’affaiblissement de l’autorité traditionnelle, en ce sens que, à être consentie suivant une procédure, l’autorité devient conditionnelle et soumise au bon vouloir des contractants [13 37] .

  • La contestation des savoirs liés à l’expérience subjective, la recherche d’appuis sur les connaissances objectivables (opposition savoir/connaissance) et la cherche de transparence au détriment de l’expérience sensible et de la parole avec ce qu’elle devrait produire comme voile et comme impossible à dire ; etc.
  1. Castoriadis [10] a proposé, pour saisir le sens de cette évolution du monde et de ses représentations, une approche constituée de trois périodes : l’émergence (constitution) de l’Occident, l’époque critique ou moderne (18e siècle), enfin le retrait dans le conformisme, à partir de la deuxième moitié du vingtième siècle. Le mouvement général opère « ce passage du monde clos à l’univers infini » pour reprendre une formule d’Alexandre Koyré, passage de la vision d’un monde fini et hiérarchisé, ordonnée par un principe transcendant qui fait de l’homme le centre d’un système dont le sens est contenu dans des textes fondateurs, à un univers que la rationalité scientifique peut appréhender et qui met Dieu en marge.

Un des intérêts de la thèse de Lebrun [25] pour notre propos tient à l’accent mis sur les éléments structuraux participant à la fragilisation des positions d’autorité. A la suite de Castoriadis, il soutient que le dispositif symbolique qui garantissait la transmission du manque propre à l’homme, par l’institutionnalisation d’un garant transcendant ou méta-social occupant une position qu’il qualifie « d’exception » (Dieu et ses représentants), a été rompu. Cette rupture risque, si l’on ne conserve pas d’une autre manière la place d’exception, d’entraîner celle de la solidarité entre le noyau anthropologique commun et le sujet singulier. Pour l’auteur, la nécessité d’une soustraction de jouissance n’est plus transmise par la société, en raison de plusieurs facteurs cumulatifs qui se seraient amplifiés dans la seconde partie du vingtième siècle : le discours de la science, la démocratie muée en démocratisme pour M. Gauchet [13] et le néo-libéralisme.

  1. De l’anomie temporelle au temps transitionnel

Des professionnels de la petite enfance dans le cadre de la protection maternelle infantile rapportent assez régulièrement des propos de mères se demandant au fond à quel moment il convient de donner ou de refuser quelque chose à son enfant, à quel moment, par exemple, elles peuvent proposer le sein à leur bébé, et à quel moment elles doivent ou peuvent le lui refuser. Leur questionnement est rabattu du côté des compétences parentales, du côté du savoir scientifique, comme s’il y avait, techniquement, une bonne et une mauvaise réponse. Ce qui semble ne pas être envisageable pour elles, c’est la possibilité d’une mise en appui sur le doute, sur le défaut de savoir et la légitimité qui fonde ce défaut. C’est cette légitimité qui devrait leur permettre de faire entendre à l’enfant qu’il a assurément de bonnes raisons de pleurer, qu’il ne peut échapper à la déception fondamentale liée à sa condition d’humain, laquelle inclut un écart nécessaire entre l’ « attendu » et le « réalisé », et qu’elle, la mère, est là pour lui faire sentir que cette expérience n’est pas pour autant destructrice.

L’attente comme éprouvé est une mise en tension entre un avant et un après liés par une répétition d’instants constituant ainsi une sorte de stase temporelle, de ralentissement conférant au temps un ordre à valeur structurante. Cette appréhension de la temporalité se double d’une objectalisation du temps [2]. Par exemple, dans le « jeu de chatouilles », D. Stern [38] montre que le centre de gravité du jeu ne se situe plus autour de la stimulation perceptivo-sensorielle liée au contact physique, mais autour de l’investissement du temps d’attente précédant la chatouille, temps d’anticipation. L’investissement de l’attente et des variations de son rythme montrent que l’excitation s’est déplacée, sous l’impulsion de l’investissement maternel, du registre sensoriel vers le registre cognitivo-affectif. On a là une figuration de l’investissement libidinal de la temporalité, de son objectalisation, qui chez l’enfant prend sa source au niveau perceptivo-sensoriel pour ensuite s’en extraire grâce à l’investissement maternel dans l’érotisation du temps. La rythmicité des expériences précoces organise une base de sécurité chez le bébé garantissant le développement de la pensée temporelle par l’illusion de continuité qu’elle assure. Enfin, les modifications tonico-posturales accompagnant les interactions précoces entre l’enfant et son environnement permettent, selon Gibello, l’établissement progressif de cette capacité de se représenter les transformations physiques, émotionnelles et affectives [39] , représentations elles-mêmes sources des capacités anticipatrices.

L’autre dimension qui organise le travail de mise en temporalisation, s’inscrit sur un fond algogène. Elle fait aussi rupture avec les jeux en miroir, le retour du même, de l’identique, pour ouvrir la voie à la reconnaissance de l’altérité. Il s’agit de la confrontation à la frustration. Les expériences primaires de la tolérance à la frustration sont éminemment liées au désir maternel, notamment aux désirs agressifs de la mère, la plupart du temps largement contre-investis par les désirs libidinaux. Ces désirs agressifs soutiennent chez elle une revendication s’exprimant entre autres à travers les micro-frustrations que la mère va progressivement imposer à sa progéniture. La reconnaissance consciente ou préconsciente par la mère de mouvements agressifs, d’un sadisme modéré, donne à l’instauration d’un délai entre les besoins du nourrisson et le temps de leur satisfaction une valeur signifiante nouvelle. Ce délai est supporté et supportable pour la dyade mère-enfant parce qu’il est vécu par elle sans culpabilité, qu’il est le plus souvent accompagné d’un bain de paroles et d’une communication infra-verbale qui en autorise la reconnaissance. Aussi, les éprouvés haineux, les affects issus de la frustration peuvent-ils être historicisés par l’acte de reconnaissance que la mère pose à l’instant des retrouvailles. Pour A. Green, l’érotisation de la temporisation, du délai s’oppose au plaisir sadique-anal de jouir de l’objet sans frein et sans égard pour lui. La fixation à l’analité primaire dans laquelle domine l’expulsion au détriment de la rétention, favorise un narcissisme anal [40]. Cette figure du narcissisme constitue pour le sujet une prothèse invisible qui s’alimenterait par l’érotisation inconsciente des conflits.

L’attente, et même la frustration suscitent la prise de conscience du temps qui passe, laquelle engendre des mécanismes de lutte contre l’attente ou la frustration, lesquels participent à leur tour à la construction des représentations du temps. Surseoir à la satisfaction, c’est précisément reconnaître et accepter la dimension incontournable du temps et c’est sans doute aussi participer à en comprendre la structure.

Mais on peut soutenir aujourd’hui que non seulement l’attente, le délai entre besoin et satisfaction sont des points pivots de l’intégration par l’enfant du temps, mais que ces aspects véhiculent un sens spécifique qui s’articule à la question du désir. L’attente est à entendre à la fois comme délai de quelque chose qui doit venir et comme attente de quelque chose qui ne vient pas, cette attente introduisant à l’altérité du désir maternel. Dès lors, le temps éprouvé, le temps qui s’inscrit dans l’enfant est-il un temps dual, un temps intersubjectif, qui traduit tout à la fois l’attente de l’enfant et le temps imposé par l’autre. Lorsqu’un enfant attend qu’on satisfasse un de ses besoins, il est soumis à un temps, à un rythme qui est imposé par l’autre (la mère, le père, etc.). Ce conflit des temps, opposition entre le temps du sujet et le temps de l’autre est aussi séparateur, dispositif participant au processus d’individuation.

Pour qu’une mère vive la frustration qu’elle impose sans culpabilité, il est sans doute nécessaire qu’elle soit assurée non pas de l’utilité éducative de ces frustrations, mais de leur caractère irréductible, liée à la condition maternelle elle-même. Cette assurance trouve-t-elle à s’alimenter et être soutenue par transmission générationnelle ? Ce que la formulation winnicottienne de mère suffisamment bonne souligne, c’est que précisément aucune mère ne saurait être toute bonne. Et cette impossibilité à être totalement bonne pour l’enfant, à pouvoir le combler en tout, n’est pas affaire de qualités ou de compétences, mais un fait de nature auquel toute mère est soumise, doublé d’un impératif psychologique : refuser d’être le tout de l’autre. Cette castration, pour être reconnue et acceptée, doit pouvoir circuler verticalement, être transmise comme une donnée inhérente à la condition maternelle. Elle prépare la problématique œdipienne, au sens où ce « premier » refus maternel (Versagung) est une déclinaison de la place du père-tiers dans le désir maternel. C’est dire si la question du temps psychique doit être également pensée au regard du complexe de castration et de la fonction paternelle, problématique débouchant sur les relations spécifiques entre temps et Surmoi [1, 8, 33, 34] . Le Surmoi est protensif [6] , il sert de guide aux projets comme aux actes en liant passé, présent et futur, en hiérarchisant les valeurs, en participant à l’ordonnance du rapport aux choses. Les actions soutenues ou dictées par le Surmoi, comme les projets trouvent leurs racines et leur valeur de légitimité et d’idéal dans la lignée générationnelle dont ils s’inspirent.

Le mode de fonctionnement le plus souvent pré-névrotique des enfants opposant se traduit par l’évitement des situations susceptibles de provoquer de l’attente, de l’ennui, des efforts, soit toute chose vécue comme un désagrément ou une entrave à leur jouissance. La différenciation psychique d’avec les figures parentales est mal assurée et la triangulation faiblement construite, sans doute proche de la tri-bi-angulation décrite par Green et Donnet [41] . Ces enfants faiblement cadrés et contenus par leurs parents semblent vivre dans un présent excité par un futur immédiat. Ce futur ne doit pour eux son existence que de la négation de tout passé, les exonérant ainsi de toute dette. Leur fonctionnement participe à annihiler toute maîtrise du temps intersubjectif pour les parents.

Pour les parents-éducateurs, se rendre maître du temps, c’est s’imposer de donner de l’épaisseur au présent en se reliant au passé pour en réinterpréter le message. De cette liaison au socle du passé, il devient possible de se projeter dans l’avenir pour s’en représenter le cours, et de transmettre à ses enfants cette dynamique rétro-projective. Cette articulation temporelle est constitutive de ce qu’on pourrait appeler l’expérience, celle que l’on acquiert avec le temps, qui est une mise en articulation réflexive entre données actuelles et prospectives avec ce que la mémoire livre comme trace du passé vécu ou transmis. L’expérience est elle-même un produit transitionnel.

C’est précisément un des effets de l’anomie temporelle que de priver le sujet-parent d’expérience : chaque situation vécue semble ne pouvoir être reliée à rien d’autre qu’à elle-même ou simplement additionnée à des analogons mémorisés. C’est pourquoi les situations de conflit avec l’enfant ne débouchent sur aucune résolution. Leur extinction est le résultat le plus souvent d’un accès pulsionnel (violence verbale ou physique) qui ne dénoue aucunement le conflit, laissant le poids de la culpabilité essentiellement du côté des parents qui se sont faits transgresseurs de leurs propres limites. Ce conflit ne s’articule à rien d’autre qu’à lui-même et il rejaillira au moindre évènement.

Pour qu’une expérience produise des effets d’expérience, il faut bien que le passé conserve une part d’actualité, qu’il soit mobilisable et interrogé de sorte qu’il participe à instruire ce que l’on pourrait nommer un horizon d’attente, un appui à l’attente, constitué de significations ouvertes et de perspectives possibles.

La scène décrite par Kipling [42] se passe dans un collège anglais, il y a plus d’un siècle. La discipline y est stricte. Trois adolescents parviennent cependant à s’affranchir des limites du règlement du collège, notamment en obtenant les grâces d’un propriétaire voisin, colonel de son état, chez qui ils peuvent fumer. Un jour, volontairement, ils se font suivre par des surveillants soupçonneux jusque dans la propriété du colonel. Les éducateurs se font arrêter par le garde de la propriété qui les prend pour des braconniers. Pris à défaut de se trouver sur une propriété privée sans autorisation, les éducateurs reçoivent une cuisante admonestation de la part du colonel. Les adolescents jouissent de ce bon tour. Les surveillants, n’ayant pas réussi à coincer les trois lascars, n’en restent cependant pas là. L’agitation mal contenue des trois adolescents leur offre un prétexte pour les accuser d’être en état d’ébriété. Les adolescents nient et demandent l’arbitrage du directeur. Ils se savent en infraction, mais ils savent aussi que les accusations dont ils sont l’objet sont sans fondement. Ils attendent donc d’être dédouanés et mis hors de cause. Leur impunité sera pour eux une fois encore l’occasion de tourner l’autorité en ridicule. « Je vous prie de m’écouter avec attention pendant quelques minutes, dit le directeur. Vous me connaissez depuis cinq ans et moi je vous connais depuis disons…. vingt-cinq ans. Je crois que nous nous comprenons parfaitement. A présent, je vais vous faire un compliment extraordinaire (…). Je vais vous excuser sans rime ni raison. Je suis convaincu que, cette fois-ci, vous vous êtes tenus à la stricte vérité. Je sais aussi que vous n’avez pas bu. Votre conduite a été irréprochable, et voilà pourquoi je vais commettre une injustice criante. Votre réputation est en jeu n’est-ce pas ? On vous a insulté, c’est bien cela. (…) Eh bien je m’en vais vous rosser sur le champ. » (Kipling, op. cit, p. 123). Le directeur leur inflige alors à chacun six coups de canne. « Et voilà je crois la question réglée. (…) Au fait, il y a sur cette étagère tout un lot de romans brochés. Vous pourrez les emprunter, à condition de les retourner. Je ne crois pas qu’ils courront grand risque à être lus en plein air : ils sentent bon le tabac. Vous irez à l’étude ce soir comme d’habitude. Bonsoir ». Les trois collégiens, loin de nourrir du ressentiment pour ce directeur à la main leste, manquent de mots pour dire leur admiration à son endroit.

Pourquoi les trois adolescents s’amusent-ils de ces surveillants, représentants de l’autorité ? Assurément parce que les éducateurs, identifiés au surmoi de l’institution, investissent la règle ou les règlements comme une fin en soi et non un moyen. Ils sont en position d’incarnation de la Loi au lieu de la représenter. Incarner, c’est donner une primauté à l’actualité, au temps présent, désarrimé de tout lien au passé et donc au futur, c’est centrer l’évènement sur la place que l’on occupe, pour soutenir son propre narcissisme au détriment de la fonction à représenter.

Ce qui donne son caractère structurant à l’intervention du directeur, c’est qu’il tient son savoir d’autre chose que du registre de l’administration de la preuve, ou du rapport à la conformité à un règlement, qu’il ne s’enferme pas dans la temporalité d’un présent factuel. Il ne cherche pas à confondre les coupables. Non dupe, il embrasse d’un seul mouvement ce qui se joue à l’arrière-scène, comme une autre séquence temporelle, saisit l’objet de la jouissance du petit groupe et répond à une attente informulée : « Sachant que nous n’avons pas été pris la main dans le sac, que tout au contraire se sont nos éducateurs qui se sont révélés en faute, le directeur saura-t-il nous punir pour la faute que nous savons bien avoir pourtant commise (mais qu’aucun règlement ne saurait traduire) ». On peut dire que l’acte du directeur entre en résonance avec une attente inconsciente. Il y répond justement. La justesse de cette réponse a pour moteur essentiel et nécessaire le fait que la sanction (pourtant ici particulièrement violente, mais on est à la fin du 19e siècle) est réalisée sans haine. C’est bien ce que traduit l’offre de lecture faite après la punition, offre assortie d’une allusion subtile qui, de l’odeur des livres, ramène au tabac fumé en cachette par le groupe d’adolescents. Cette allusion traduit elle aussi, à sa façon, la nature même de l’acte : je vous sanctionne, laisse-t-il entendre, pour une faute infiniment plus grave que celle d’avoir fumé en cachette, faute dont vous savez maintenant qu’elle n’est pas non plus ignorée de moi. Et pour bien signifier que tout est à jour (sans avoir été mis à la lumière), le directeur conclut d’un : « Vous irez à l’étude ce soir comme d’habitude ».

L’acte éducatif passe ici par une sorte de suspension du temps, un entre-deux, un temps transitionnel. Un des opérateurs de cette temporalité transitionnelle serait la subsomption du temps psychique individuel sous une temporalité commune, la réinscription de l’événement particulier dans une histoire collective, le temps du sujet dans l’histoire du groupe [5] . Cette transitionnalité du temps apparait difficilement mobilisable chez ces parents débordés par les comportements oppositionnels ou ostensiblement transgressifs de leur enfant.

Pour conclure

Sanctionner un enfant, c’est vouloir qu’il devienne autre que ce qu’une action répréhensible laissée sans réponse l’habituerait à être. C’est agir dans le présent sur le futur. Mais cet acte ne peut être soutenu par lui-même pas plus que le baron de Münchausen ne saurait s’élever dans les airs en tirant sur ses guêtres. Il trouve son assise dans le passé, ce déjà-là qui relie les générations entre elles.

Pour Hanna Arendt, la perte de l’autorité caractéristique de la condition de l’homme moderne « équivaut à la perte des assises du monde », monde qui devient « un univers protéen ou n’importe quoi peut à tout moment se transformer en quasiment n’importe quoi ». L’anomie temporelle comme faillite de l’autorité fait le lit à une angoisse diffuse chez l’enfant comme chez les parents, souvent toile de fond de passages à l’acte pulsionnels qui risquent de se reproduire d’autant plus qu’ils sont sans adresse et dépourvus de significations.

Dans les premières consultations parentales, ce n’est guère l’angoisse qui apparaît au premier plan, mais plus souvent la colère, l’agressivité et le désespoir lié à l’absence d’autorité lorsqu’elle est consciemment perçue. Aussi, avant toute exploration centrée sur l’expérience, l’exercice de la parentalité [23] ou les conflits narcissiques de parentalité apparait-il judicieux d’explorer les aspects temporels impliqués selon les parents dans leur pratique de la parentalité. Cette première approche favorise la mise en appui de la pensée sur des éléments tangibles que les parents peuvent eux-mêmes construire et à partir desquels ils peuvent envisager (au moins représentativement dans un premier temps) des perspectives nouvelles quant à leur pratique. Lorsque la dynamique psychique s’y prête, on peut suggérer de repérer si et dans quelle mesure la conduite de leur enfant peut être entendue par les parents comme liée à l’anomie temporelle. Secondairement, un travail réflexif sur l’expérience, l’exercice et/ou les conflits narcissiques de la parentalité pourra être envisagé et orienté par l’idée que les liens intersubjectifs parents-enfants peuvent être nourris et traversés par une temporalité transitionnelle.

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  • 1 – On peut d’ailleurs se demander si la notion même de parentalité n’est pas un concept marqueur de cette évolution et si elle ne vient pas à certains égards se substituer au champ couvert par les concepts de fonctions paternelle et maternelle, tout en véhiculant une vision essentiellement opératoire des problèmes qu’elle soulève. C’est ce que l’on observe assez largement dans les travaux anglo-saxons dans lesquels la parentalité est théorisée comme un processus évolutif, dans la mesure où l’accueil puis la croissance de l’enfant exigent une adaptation constante et la mise en œuvre, à chaque étape, de compétences spécifiques [30, 31]. Le corpus d’études le plus conséquent est constitué par les recherches plus spécifiquement centrées sur le « parenting », l’agir parental [32].
  • 2 – Cette thématique n’est pas en soi spécifiquement contemporaine, chaque époque depuis la civilisation grecque ayant travaillée le plus souvent sous l’angle de la philosophie morale et politique la question du rapport à l’autorité et son évolution. Cependant, le développement de la démocratie combinée à la technologie, a sans doute introduit une donne nouvelle.
  • 3 – Récemment, une publicité concernant la marque de vêtements « petit bateau » (marque connue habillant depuis de nombreuses années les enfants) montre par voie d’affiche et dans les pages des magasines un homme de 65 à 70 ans, barbe blanchie, portant un tee shirt noir. Au-dessus de sa tête est écrit « 888 mois », soit un beau bébé de 74 ans… C’est aussi la marque de vêtements Hello Kitty, à l’origine destinée aux petites filles, qui, sur son site Internet, donne, je cite : « libre cours à l’imagination des adultes et à leur choix de rester un pied dans l’enfance et dans les univers merveilleux des mangas et du dessin animé ».
  • 4 – Zapping à l’origine veut dire effacer, éliminer, tuer. C’est tuer le temps, lutter contre l’ennui, mais aussi contrôler le contenu de l’écran, éliminer des images, en faire apparaître d’autres d’un simple click. Ce contrôle du temps donne à l’individu une impression de toute-puissance devant sa machine. Mais elle le confronte aussi à une frustration, celle de ne pas pouvoir tout voir, ne pas avoir un accès complet à ce qui se diffuse, de rater quelque chose. Pour Ch. Godin, l’homme moderne n’attrape que des bribes de savoir, ce qu’il appelle des « miettes », des informations morcelées et morcelantes [15].
  • 5 – Cf. « Vous me connaissez depuis cinq ans et moi je vous connais depuis disons…. vingt-cinq ans”</li
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