Note clinique sur la différence entre indépendance et autonomie

Note clinique sur la différence entre indépendance et autonomie

Ludovic GADEAU

Pour citer cet écrit :

Gadeau L. (2017). Etre parent aujourd’hui. Comment la psychologie peut vous aider au quotidien. Paris : Editions In Press.

On tient souvent pour à peu près synonymes ces deux termes, indépendance et autonomie. Je vais pourtant proposer de les considérer comme étant d’une certaine façon opposés pour révéler deux modes de fonctionnement psychiques différenciables, sinon opposables. L’autonomie renvoie au niveau d’organisation psychologique le plus structuré, l’indépendance marquant l’absence d’accès à ce niveau de structuration.

Il y a près de 500 ans, un jeune de 18 ans, Étienne de La Boétie, écrivait un petit ouvrage intitulé « Discours de la servitude volontaire ». Ce document d’une soixantaine de pages interroge les raisons pour lesquelles les hommes se laissent guider par des tyrans. Pour le jeune La Boétie le tyran ne tire son pouvoir que de ce que les hommes consentent d’être asservis par lui. Autrement dit, l’homme perd volontairement sa liberté pour s’assujettir et y trouver une forme de confort dans son rapport au monde. Il s’agit bien d’une dépendance consentie qui assure au sujet une protection.

Il y a dans les formes de dépendance contemporaine quelque chose du même ordre qui est à l’œuvre. Le prix à payer de la dépendance, c’est une part de liberté perdue. C’est vrai des dépendances aux personnes, c’est vrai aussi des dépendances aux toxiques, c’est vrai de toutes les addictions.

Et bien certaines personnes, dans l’adolescence et dans son prolongement, sont en lutte permanente contre un risque (imaginaire ou réelle) de perte de liberté. Elles oscillent alors de façon constante entre dépendance et indépendance, entre position addictive et tentative de mise à distance de personnes ou de situations qui les ramèneraient à un vécu de soumission.

Mr R. a 28 ans. Il s’est décidé à venir consulter après une énième rupture sentimentale. Toutes ses aventures amoureuses se concluent à peu près de la même façon. Peu avant de se mettre en ménage avec la jeune fille avec laquelle il s’entend bien, une dispute a lieu, suivie d’une rupture : à une ou deux reprises, c’est lui qui a rompu, mais le plus souvent, c’est la compagne qui a décidé de partir. Les disputes tournent toujours autour des mêmes questions, des mêmes ressentis : il a peur que sa vie de couple ne l’enferme et ne le prive de sa liberté. Il veut voir ses copains quand il le veut, il supporte mal d’être contraint par des horaires, d’être enfermé dans une vie routinière. Il parle de « prison » pour évoquer la vie rangée de certains de ses amis, qui ayant des enfants en bas âge, n’ont plus la liberté de sortir quand ils le veulent. Mais en même temps il voit le temps passer, de plus en plus de ses amis ont des vies « rangées », des enfants, un emploi stable. Côté travail d’ailleurs, il le même problème. Il est, dit-il un bon ouvrier, mais il ne supporte pas l’autorité des chefs, il n’aime pas qu’on lui donne des ordres, il ne supporte pas bien non plus les contraintes du travail (horaires imposés, etc.). Il se retrouve donc régulièrement en conflit et finit pas quitter l’entreprise. Il n’est jamais resté plus d’un an dans une « boite ». Il observe judicieusement que pour la plupart des emplois qu’il a occupés, les choses se passent bien au début, et même très bien, puis ça se gâte lorsqu’il commence à mieux connaître le personnel. Avec les chefs c’est pareil. S’ils sont anonymes (s’il ne les connaît pas et n‘est pas connu d’eux) il supporte mieux les ordres. D’ailleurs, l’entreprise dans laquelle il est resté le plus longtemps était une grande entreprise dans laquelle il changeait de chantier très régulièrement en donc tombait sur des équipes différentes. Mais il a quitté l’emploi lorsqu’on lui a demandé de faire des déplacements dans le reste de la France. Il voudrait bien se mettre à son compte pour ne pas avoir de chef sur le dos, mais il sait bien que les contraintes se déplaceraient ailleurs. Il sent qu’il est arrivé au bout de quelque chose, mais il ne sait pas comment avancer pour que sa vie change et qu’il puisse se stabiliser affectivement et professionnellement pour construire sa vie comme l’ont fait la plupart de ses amis.

Ce qui a animé Mr R. jusqu’à maintenant, c’est une lutte contre la dépendance, une lutte contre la peur de l’assujettissement. Chaque fois qu’il est pris dans un lien non anonyme avec quelqu’un il se sent inconsciemment en risque de perdre une part de soi, ce qu’il appelle sa « liberté ».

Dépendance et indépendance sont les deux faces du même problème.

Alors qu’est-ce que l’autonomie ? L’autonomie, c’est l’acceptation de la part de dépendance nécessaire consentie aux personnes ou aux situations pour favoriser la réalisation des désirs et l’accomplissement de soi. L‘autonomie ne s’oppose pas à la dépendance, elle l’intègre, elle l’assimile.

Pour que le fonctionnement psychique puisse être du côté de l’autonomie, cela suppose que les expériences de dépendance infantile aient été vécues de façon non traumatique.

Imaginons deux versions d’une même situation liée au rapport à l’apprentissage (et donc à la dépendance que tout apprentissage fait traverser) dont l’incidence en termes de dépendance sera presque opposée. Partons de la scène suivante : un enfant de 4 ou 5 ans est en train de jouer à écrire. Il a une feuille et un crayon, est installé à une table et il mime un scénario imaginaire. Par exemple, il est le maître qui écrit, le professeur qui corrige une copie, le médecin qui rédige une ordonnance, etc..  À ce moment-là, entre un des parents qui demande à l’enfant ce qu’il fait. « Mais tu vois bien ! J’écris ! » dit l’enfant fièrement. Le parent se penche sur la feuille. « C’est quoi ça ? » « Un A ».

  1. Première version : « Tu les fais comme ça toi les A ? Tu veux que je te montre comment je les fais, moi les A ?». L’enfant peut alors accepter de se faire guider par le parent (c’est le début d’un apprentissage et donc aussi d’une forme de dépendance consentie) ou bien refuser l’offre et continuer son jeu seul. Imaginons que l’enfant accepte l’offre. Le parent montre à l’enfant comment il fait et demande à l’enfant s’il saurait le faire pareil. L’enfant peut accepter le jeu, y prendre plaisir, visiter une autre lettre, et ainsi de suite. Mais il peut aussi à un certain moment sentir pesante la présence de l’adulte qui limite ainsi l’espace de jeu. Le parent saura alors se retirer sans insister parce qu’il sentira que la relation de dépendance pèsera trop à l’enfant et que le plaisir a disparu au profit de la contrainte.
  2. Deuxième version : « Tu les fais comme ça toi les A ? Tu veux que je te montre comment on les fait les A ?». L’enfant a-t-il à peine eu le temps de répondre que le parent se lance dans un exercice d’écriture (avec peut-être l’espoir que son enfant apprenne vite et bien). Ce qui aurait pu être un jeu d’apprentissage plaisant se transforme vite en contrainte insupportable. Le parent impose sa présence à l’enfant qui n’en demandait pas tant. C’est là que la dépendance se fait intrusive. L’enfant a obligeamment donné un petit doigt, on lui a pris le bras entier. Imaginons que pour cet enfant des scènes de cette nature se répètent régulièrement et en toute occasion avec des figures d’attachement qui ne savent pas jauger la juste distance à adopter avec l’enfant pour qu’il tire le meilleur profit de leur présence. Et bien cet enfant aura tendance à finir par se méfier de (ou fuir) toutes les situations qui le mettraient un tant soit peu en position de dépendance. Il rechercherait ce que Me R. appelait sa « liberté ».

Aujourd’hui, en raison d’une évolution sociétale mettant l’accent sur le paraitre, l’exposition permanente de soi, réduisant les appuis psychiques venant du symbolique et augmentant ainsi les fragilités narcissiques, de nombreux adolescents sont pris dans cette lutte contre la dépendance et naviguent entre une dépendance subie et une indépendance arrachée. Dans cette recherche d’indépendance, ils croient gagner en autonomie alors qu’ils ne font qu’alimenter une angoisse de perte de Soi, liée à la nécessaire part de dépendance que toute relation investie convoque.

Être autonome, c’est justement savoir composer avec cette part de dépendance nécessaire (aux personnes, aux situations) et en régler les ajustements pour que la « servitude » consentie garantisse en bout de course la réalisation des désirs du sujet. La dépendance apparaît dès lors comme une des composantes de l’équation permettant la réalisation de Soi et non comme une fin en Soi. C’est sur cette question que la vie de Mr R. achoppait. Toute dépendance éprouvée était insupportable parce qu’elle était vécue comme une sorte d’amputation de l’image de Soi, une blessure narcissique trop vive mettant en jeu son intégrité psychique.

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Références

Gadeau, L. (2005). « Voies de l’autonomie psychique : de l’indépendance aux dépendances des désirs ». Perspectives Psy, 44, 1, 387-394.

Gadeau, L., (1996). « Quelques formes de dépendance psychique et leur négation », Perspectives Psychiatriques, 35, 3, 214-220.

Gadeau, L. (1987). Dépendance psychique, transfert de dépendance, Perspectives psychiatriques, 10, V, 1987, 310-314.

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