Cadre clinique et analyse des pratiques professionnelles

Cadre et technique dans l’analyse des pratiques professionnelles à orientation psychanalytique

Ludovic GADEAU, Université Grenoble Alpes

Pour citer cet article :

Gadeau, L. (2004).  Cadre et technique dans l’analyse des pratiques professionnelles à orientation psychanalytique. Psychologues et psychologies, n° 176, pp. 4-6.


Les secteurs sanitaires et médico-sociaux aussi bien que l’éducation spéciale ont intégré depuis longtemps le travail d’analyse sur la pratique professionnelle dans sa dimension relationnelle, et le plus souvent à partir de techniques groupales issues du courant psychanalytique. Les publications de ces dernières années autant que les orientations en matière de formation professionnelle ont fait apparaître un engouement assez général pour ce que recouvre, derrière la diversité des libellés, « l’analyse des pratiques professionnelles ».

Mais cet intérêt donne lieu à la mise en place de dispositifs très divers qui s’appuient quelquefois sur des méthodologies et des fondements théoriques qui semblent à nos yeux peu cohérents. C’est particulièrement le cas des groupes conduits par des professionnels qui n’ont pas de formation de psychologue [1] . Les écrits qui tentent de formaliser ces dispositifs groupaux promeuvent l’association d’outils qui, étayés sur un assortiment de théories issues des sciences humaines, ne semblent pas toujours offrir des garanties de solidité et de cohérence suffisantes [2] . C’est particulièrement le cas des conceptions qui s’inspirent du modèle analytique, voire même qui s’en réclament. La formalisation à laquelle aboutissent leurs concepteurs finit par ne plus avoir grand-chose à voir avec une conception du sujet qui inclurait la dimension inconsciente. Est recherchée, quoi qu’on en dise, une objectivation de signes repérables et à valeur générale, pour l’instauration d’une analyse de pratiques à visée scientifique, excluant de fait le sujet tel que le définit la psychanalyse. C’est une tendance forte qu’on observe dans les groupes de formation, y compris des psychologues.

Nous devons interroger la manière dont il peut être fait usage de la théorie psychanalytique qui, on le sait, ne constitue pas un savoir tout à fait comme un autre. Parmi l’ensemble des éléments participant à la dynamique groupale comme au travail cogitatif du groupe, la position clinique adoptée par le superviseur (ou moniteur, ou animateur) apparaît essentielle.

Dans une approche clinique de l’analyse des pratiques professionnelles, la psychanalyse peut être inspiratrice du cadre et de la technique. « Inspiratrice d’un cadre » signifie ici tout d’abord que nous nous fondons sur une certaine conception du sujet que la psychanalyse a théorisée. Deux points sont ici essentiels : tout sujet est divisé, ce qui signifie qu’une partie de ce qu’il est et de qu’il fait ou pense échappe à la rationalité, à la maîtrise, à l’objectivation, à la pensée consciente. Par ailleurs, les relations interpersonnelles relèvent de l’intersubjectivité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de position d’extraterritorialité possible dans le rapport aux autres. Autrement dit, ce qui se comprend dans la relation à autrui ne relève pas d’un savoir qui viendrait du dehors, mais d’un savoir autre, qui tient à la mise en résonance entre les deux plans de la division du sujet.

Pour éclairer ce que serait une approche clinique de l’analyse des pratiques professionnelles à orientation psychanalytique, il nous faut en définir l’objet, le cadre, la technique et les visées.

Objet 

Ce qui fait l’objet du travail clinique concerne tout ce qui relève des effets liés à l’intersubjectivité dans la relation du professionnel (soignant/patient, éducateur/enfant (ou parents), enseignant /élève (ou parents d’élève), personnel administratif/usagers, etc.), tout ce qui a trait au champ affectivo-émotionnel (culpabilité, honte, colère, angoisse, idéalisation, etc.) dans l’exercice de la pratique, en somme tout ce qui affecte la relation aux autres et qui peut venir désorienter la pratique professionnelle en introduisant de l’inconfort (voire de la souffrance psychique), une posture défensive (projection, formations réactionnelles, etc.), un questionnement relatif à l’autre ou à soi parvenu en buttée, etc..

S’il existe des façons bien différentes de parler d’une situation professionnelle que l’on vit ou que l’on a vécue, on peut en repérer en tout cas deux qui s’opposent. La première consiste à parler des événements professionnels de façon essentiellement impersonnelle, événements mis à distance par un exposé savant ou documenté par exemple. La deuxième consiste à parler des événements professionnels sur le mode de l’implication personnelle, en partant de sa propre pratique, de sa propre position, en  parlant son nom propre.. Primauté doit donc être donnée au « je », sur le « on » ou le « nous ».

J’évoque ces deux formes de discours pour dire qu’il ne suffit pas de causer pour que ça produise des effets signifiants pour soi et pour autrui. Pour qu’une parole pleine puisse advenir, certaines conditions sont à remplir. C’est précisément la fonction de ce qu’ici nous proposons d’appeler « le cadre clinique », d’en favoriser les conditions.

Cadre

Le cadre, c’est d’abord un dispositif groupal qui comprend des règles explicitables et conditionnelles au fonctionnement (nombre de participants, groupe fermé ou ouvert, durée des séances de travail, rythme des séances, principe de la confidentialité, etc.). Il peut comporter des règles techniques, plus ou moins explicites, plus ou moins cooptées par le groupe lui-même, comme le renoncement aux appréciations qualitatives de l’acte professionnel (jugement de valeur), ou le pouvoir non décisionnel du groupe (les décisions éventuelles en matière de prise en charge se décident ailleurs que dans le groupe de supervision), etc.

Mais le cadre, c’est aussi, par la position que le superviseur saura tenir, soutenir une conception du groupe comme autothéorisant. Ce versant du cadre se spécifie par la différence que l’on peut faire entre travail en groupe et travail par le groupe. La position du psychologue-superviseur peut se caractériser par le renoncement à tout ce qui pourrait favoriser une position modélisante (transmission de ses propres valeurs, de ses propres savoirs, jugements sur ce qui se dit, etc.). Elle est à concevoir comme renoncement à une position de formateur, d’enseignant, de conseil, d’expert, ou de pythie. Mais, par sa position même, le superviseur est investi imaginairement par les membres du groupe, comme porteur d’un savoir. Si cette position imaginaire est nécessaire au travail d’élaboration conduisant progressivement à des modifications représentatives (décentrement, déliaisons affect-représentation), le moniteur doit veiller à ne pas donner à cette position une assise réelle, autrement dit, il ne doit pas venir occuper la place du sujet-supposé-savoir, comme ce peut être le cas dans les dispositifs classiques de formation.

Technique

Le psychologue a une double tâche à accomplir en même temps.

En premier lieu, il doit, quand c’est nécessaire, aider le groupe dans la gestion de sa propre dynamique : favoriser les conditions qui président à une certaine solennité de la prise de parole, gérer les silences, les apartés [3] , veiller au respect des règles définies dans le cadre, etc…

En second lieu, le superviseur doit aider et accompagner le travail d’élaboration par le groupe. Par exemple, il doit accompagner le groupe à repérer l’objet de réflexion en travail. Cet objet ne peut être défini à l’avance. À partir de l’évocation d’une situation première par un des membres, le travail de réflexion va s’organiser autour d’éléments qui ont un écho suffisant parmi les autres membres du groupe. Autrement dit, le travail de pensée et d’analyse n’est pas nécessairement centré sur le rapporteur du cas, comme dans la technique Balint, mais peut l’être sur le cas lui-même. L’élaboration ne se centre pas sur l’exposant, mais sur un fragment, partagé par le groupe, de l’exposé. En invitant à faire de l’objet singulier du rapporteur un objet collectif appartenant au groupe, on ouvre ainsi un espace virtuel aux mouvements d’identification/désidentification pour les membres du groupe. On évite aussi les dérives toujours possibles d’interventions de caractère interprétatif des membres du groupe dont les effets persécutifs possibles ne sont pas à démontrer. Par cette opération de glissement apparent de l’exposant vers l’exposé, on peut aussi atténuer les mouvements défensifs dont chacun est susceptible de se parer lorsque certaines formations psychiques sont mises en jeu, le narcissisme et l’instance idéale notamment.

L’aide au travail d’élaboration par le groupe consiste à favoriser le repérage et la définition de l’objet de la réflexion, la prise en compte des différentes facettes de cet objet, à orienter les échanges de manière appropriée, à reformuler, à mettre en perspective les éléments dégagés.

Les groupes cliniques d’analyse des pratiques ne sont pas des dispositifs de soin psychothérapique, d’aide ou de soutien psychologique. Cela  ne signifie pas qu’il ne produit pas des effets de sens. La structure même du dispositif est fondée sur la dimension de l’inconscient, et vise à un travail psychique à partir de ce qu’on peut appeler à la suite d’H. Ezriel, une mise en résonance fantasmatique [4] . Cette métaphore de la résonance rend assez bien compte d’un processus psychique lié à l’intersubjectivité. Le concept physique de résonance contient l’idée de vibration excitatrice et d’amplitude de cette vibration s’approchant de la fréquence propre au système auquel elle appartient. L’activité fantasmatique d’un membre du groupe dans la relation intersubjective, lorsqu’elle a valeur excitatrice, mobilise des réponses pulsionnelles inconscientes dans le groupe qui se traduisent par la mise en forme d’un dénominateur suffisamment commun au groupe, véritable objet de groupe dont le travail de mise en mots dégagera partiellement la part imaginaire.

La question de l’inconscient est bien présente en filigrane dans tout ce que le fonctionnement psychique peut produire de manifestations (lapsus, oublis dans le récit, erreurs de compréhension, malentendus dans l’échange, manifestations d’agacement, rires et sourires, apartés, coq-à-l’âne, moments de sidération, silences, phases d’ennui, craquées dans l’argumentation, etc.). Comment ces manifestations peuvent-elles être prises en compte sans travail en voie directe ? On touche là probablement aux limites du travail en groupe d’analyse de la pratique, quant à ce qui est à l’œuvre pour chacun lorsqu’il rencontre sa propre dimension inconsciente. Ce mode de supervision est à comprendre comme affleurement de l’inconscient individuel par une adresse groupale. Il s’agit ici de pointer les manifestations de l’inconscient dès lors qu’elles se présentent comme des productions essentiellement groupales et de les mettre en travail comme un produit de l’espace groupal (cf. Baïetto, Barthélémy, Gadeau, 2003).

Pour conclure

Les groupes cliniques d’analyse des pratiques ne peuvent être des lieux de production de savoirs (psychologiques par exemple) ou de techniques (de communication par exemple). Ils sont à concevoir avant tout comme espace de réflexion et d’élaboration par le groupe permettant l’approche de problèmes liés à la pratique professionnelle et visant, dans le champ des représentations au décentrement, dans celui des affects à une plus juste distance aux objets externes et leur résonance interne.

Le travail de réflexion sur la pratique, confronte aux différentes représentations ou conceptions qu’ont les professionnels de leur métier et de son exercice. Dans cette dimension, s’opère un certain travail de désidéalisation, de réajustement des idéaux, de mise en dialogue intime entre le représenté et le réalisé, l’imaginé et la réalité du moment. C’est aussi dans cette dimension que se construisent sans doute certains repères nécessaires à l’ossature de l’identité professionnelle.

Par le statut qu’il accorde à l’acte de parole, le travail par le groupe produit des effets singuliers qui sont essentiellement imprévisibles et non généralisables. Le travail par le groupe favorise une sorte d’ajustement au groupe lui-même du niveau d’élaboration, du rythme d’élaboration, du choix des objets d’élaboration, chacun semblant tirer un profit de ce travail, ajusté à ce qu’il est psychiquement.

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Références

BAIETTO M.-C., BARTHELEMY A., GADEAU L., (2003). Pour une clinique de la relation éducative. Recherche sur les dispositifs d’analyse des pratiques professionnelles. L’Harmattan, 238 p.

BLANCHARD-LAVILLE C. et FABLET D. dir  (1996).  L’analyse des pratiques professionnelles. Paris : L’Harmattan, nouvelle édition revue et corrigée, 2000.

BLANCHARD-LAVILLE C. et FABLET D. dir. (1998). Analyser les pratiques professionnelles, Paris : L’Harmattan.

EZRIEL H., (1950). A psychoanalytic approach to group treatment, British Journal of Medical Psychology, 23, 59-75.

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  • 1 Cf. Blanchard-Laville C. et Fablet D. dir  (1996).  L’analyse des pratiques professionnelles. Paris : L’Harmattan, nouvelle édition revue et corrigée, 2000. Blanchard-Laville C. et Fablet D. dir. (1998). Analyser les pratiques professionnelles, Paris : L’Harmattan.
  • 2 – Pour une revue critique, voir Baïetto M.-C., Barthélémy A., Gadeau L., (2003). Pour une clinique de la relation éducative. Recherche sur les dispositifs d’analyse des pratiques professionnelles. L’Harmattan, 238 p.
  • 3 – Les apartés peuvent être compris comme des ruptures de l’enveloppe sonore venant parasiter la capacité d’écoute.
  • 4 – Ezriel H., (1950). A psychoanalytic approach to group treatment, British Journal of Medical Psychology, 23, 59-75.
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