Notes cliniques sur la violence en famille, l’autorité et le désir

Notes cliniques sur la violence en famille, l’autorité et le désir

Ludovic GADEAU

Pour citer cet écrit :

Gadeau L. (2017). Etre parent aujourd’hui. Comment la psychologie peut vous aider au quotidien. Paris : Editions In Press.

Les origines et les formes de la violence intrafamiliale sont nombreuses. On ne saurait en faire un catalogue exhaustif. Une violence agie peut fait suite à une violence subie, réelle ou imaginaire, mais qui fait vivre au Moi un sentiment de dépossession de lui-même. Le Moi se vit comme le jouet d’une force qui le dépasse, menacé dans son identité propre, de sorte que la violence correspond paradoxalement à un sentiment d’autodéfense, ou la tentative de faire subir à l’autre ce qu’on a subi soi-même (imaginairement). Il n’est pas étonnant que les affects du registre narcissique, la honte et la rage soient fréquemment générés par la violence subie. La violence peut être aussi une tentative de maîtrise et de contrôle d’autrui par une mise à distance. La violence apparaît alors comme réponse à une situation vécue comme étant de l’ordre d’un rapproché relationnel excessif du fait que les émotions ressenties par celui qui les éprouve sont vécues comme une intrusion de celui qui les provoque. L’acte violent instaure alors brutalement un processus de séparation et de différenciation d’avec l’autre. Il restaure une frontière entre soi et autrui.

La violence peut être produite par des situations familiales où la différenciation entre parents et enfants est mal construite. Les parents peuvent se comporter comme de grands adolescents, jouant d’une forme de complicité avec leur enfant. Peu d’interdits sont posés et on rencontre alors souvent une certaine fascination de la part des parents pour les transgressions des enfants. Certaines formes de violence chez l’enfant se déploient dans un contexte familial où la violence des parents est présente et elles sont liées à ce contexte. À l’opposé, certains comportements violents d’enfants ou d’adolescents apparaissent dans un contexte éducatif sans violence apparente avec des parents dévoués et qui cherchent à faire de leur mieux.

On voit donc que les comportements violents peuvent éclore et se développer dans des configurations psychosociales très diverses et donc renvoyer à des processus très différents. Nous allons essayer d’approcher quelques-uns de ces processus à parti de situations cliniques diverses.

Le nœud gordien de la violence familiale

Il arrive que les conflits dans la famille qui vont se traduire au fil du temps par de la violence verbale ou physique soient le résultat complexe de tensions qui s’alimentent les unes les autres et dont les protagonistes ne mesurent pas en quoi ils participent eux-mêmes à ce qu’ils dénoncent ou combattent. Chacun, parent ou enfant, pense que la source du problème c’est l’autre sans pouvoir bien saisir en quoi il peut contribuer lui-même à alimenter une formule explosive.

Bérénice, une enfant qui ne se plie pas à la raison ou quand l’hystérie répond à l’obsession

Un père est parvenu aux limites de ce qu’il peut supporter dans le rapport à sa fille Bérénice, 10 ans, et à son épouse. Tout récemment, la police a dû intervenir à la demande des voisins. Bérénice, consignée dans sa chambre, hurlait de rage sans pouvoir se contenir. Son père l’avait punie après qu’elle eut frappé son frère cadet, 6 ans. Le scénario de transgressions/punitions se répétait plusieurs fois par semaine et se résolvait dans des crises de nerfs plus ou moins violentes de la part de Bérénice, auxquelles succédaient des actes de contrition, des demandes de pardon, des besoins de câlins, etc.. Bérénice se plaignait d’être régulièrement punie par son père, lequel se plaignait quant à lui d’être le seul à essayer de maintenir un minimum de règles dans la maison. Monsieur reprochait à son épouse de pardonner à trop bon compte aux enfants leurs transgressions, de ne pas être cohérente dans ce qu’il fallait exiger d’eux. A ses yeux, l’attitude excessivement conciliante de son épouse valait autorisation pour les enfants de faire à peu près n’importe quoi : bafouer les règles, détourner les contraintes à leur avantage. Bérénice était pour lui passée maître dans l’art d’imposer sa propre loi. Madame jugeait les interventions de monsieur excessives, souvent disproportionnées par rapport aux petites bêtises que faisaient les enfants et elle ne faisait que composer avec sa rigidité, en essayant de mettre un peu de souplesse pour qu’au quotidien la vie soit à peu près supportable.

En consultation, monsieur explique qu’il refuse aujourd’hui de s’occuper de son ainée au quotidien. Il veut laisser son épouse prendre les rênes de l’éducation de Bérénice. À ses yeux, madame le rend responsable de la situation limite dans laquelle Bérénice s’est installée. En effet, Bérénice est depuis quelques jours accueillie chez une tante et ne va plus à l’école, tant le rejet de son père la rend malade. Monsieur assure qu’il suivra les « solutions » que la mère des enfants adoptera et qu’on verrait ainsi les effets de cette nouvelle façon d’aborder les choses. Jusqu’à présent, pour lui la seule façon de faire comprendre à Bérénice les choses c’était de la voir se confronter à quelque chose qui ne cède pas sous la pression spectaculaire que cette enfant est capable d’exercer. Il ne veut pas renoncer à la position qu’il a prise pour amener Bérénice à se confronter à la réalité de ce qu’elle a provoqué. Il incarne cette limite, ce point indépassable qui empêchera les faux-fuyants de sa fille. Mais si « on » pense que ce n’est pas la bonne méthode…. Aussi, il laissera faire et on verra bien si les choses s’améliorent ou pas. Il ne veut plus être disqualifié à chaque fois qu’il essaie de maintenir une forme d’autorité, ni par son épouse ni par sa fille. 

En consultation, Bérénice dit qu’elle a beaucoup de reproches à faire à son père. Avant, il l’aimait, maintenant il s’intéresse plus à ses frères et sœurs qu’à elle-même. Il leur pardonne plus facilement leurs petits oublis, manquements, erreurs, etc. Lorsqu’elle fait des efforts, comme mettre la table ou vider le lave-vaisselle sans qu’on ait à lui répéter trois fois la même chose et sans qu’elle râle ou se mette en colère, son père ne le remarque même pas. Le matin il prépare les tartines des autres frères et sœurs (6, 4 et 2 ans), et pas pour elle. L’autre jour, explique-t-elle, il l’a engueulée parce qu’elle avait vidé le pot de confiture, sans en laisser pour les autres : « il avait qu’à me faire mes tartines, alors ! Il est jamais content !» Ça s’est terminé par des hurlements, et elle a fini punie sur le bacon pour se calmer. Mais elle a hurlé de plus belle. Pour éviter une nouvelle intervention de la police, la mère est intervenue et a fait rentrer l’enfant. Un conflit entre les parents s’en est suivi…

Dans un jeu de ping-pong où l’on se renvoie habilement la balle, chacun des parents adresse à l’autre une somme de reproches bien sentis. Chaque élément reproché à l’autre, ramené dans un contexte factuel paraît tout à fait justifié, cohérent, compréhensible. Pourtant, comme c’est presque toujours le cas dans les conflits parentaux (ou de couple) ils ne sont d’aucune aide pour faire évoluer la situation. Si chacun peut/pense avoir les meilleurs arguments du monde pour faire pencher les positions de l’autre en sa propre faveur, le résultat des échanges ne produit jamais de tels effets. Au contraire, les échanges semblent renforcer le sentiment d’être maltraité par l’autre : l’autre est décidément de mauvaise foi et impose bon an, mal an que le salut de la situation passe par sa propre soumission, sorte de capitulation en rase campagne. Ce qui est vécu comme inacceptable pour les deux parties.

Pour faire simple de quoi est-il question au fond dans ces jeux de ping-pong ? Quel est le fil conducteur sous-jacent dans ces conflits qui se répètent et dont rien ne sort qui aide à résoudre les difficultés dans lesquelles on s’enfonce inexorablement ? Et bien c’est l’idée selon laquelle le problème vient de l’autre et que la solution au problème réside dans les changements que l’autre doit opérer. Dans le cas qui nous occupe ici, Monsieur pense que la mère de ses enfants est trop laxiste, qu’elle laisse trop de choses passer, qu’ainsi les enfants, et Bérénice au premier chef, s’engouffrent dans les moindres interstices pour échapper aux contraintes, que cela dure depuis 8 ans et qu’on en voit le résultat aujourd’hui : tout est source de conflit, du petit-déjeuner au coucher. Sa parole de père est, pour lui, dévaluée par l’attitude de son épouse qui ne le soutient jamais et souvent le contredit devant les enfants. Madame pense que les maux de la famille tiennent à l’excessive rigidité de son mari pour qui le moindre petit écart de la part des enfants devient source de remarques éducatives, puis de conflits, puis de sanctions, puis de rébellion contre les sanctions, le tout entraînant un climat permanent de tensions, lui-même source de conflits, etc.  Chacun des parents, sûr d’être dans le vrai et le juste, exige de l’autre qu’il change.

Et c’est là tout le problème. Aucun de nous n’a le pouvoir de faire changer l’autre, de l’amener à fonctionner conformément à nos représentations, nos attentes, nos besoins, nos idéaux. Nous n’avons pas le pouvoir de changer le monde (à notre échelle) ni  de changer les personnes. Le seul pouvoir que nous ayons, mais il est immense, c’est de changer notre relation au monde, notre relation à l’autre. Pour cela, il faut consentir à un renoncement : vouloir changer l’autre. Vouloir changer la relation à l’autre (ou au monde) c’est accepter que le seul « pouvoir » que je puisse exercer, c’est sur ma propre personne. En rendant possible un changement en moi je rends possible une transformation de la relation à l’autre. Et si ma relation à l’autre change, un tant soit peu, il devient possible que l’autre, « en miroir » change quelque chose en lui. Et ce quelque chose aura aussi une incidence sur sa relation à moi, laquelle transformation pourra m’inciter à une autre ouverture, un autre progrès.

Autrement dit, si je peux/veux espérer une évolution dans ma relation à autrui, c’est vers moi que je dois me tourner, c’est à mon propre Moi que je dois adresser mon appel au changement.

Violence de l’enfant et faiblesse de la fonction paternelle

J’emprunte un cas clinique à M. Ch. Laznik [1] qui est particulièrement explicite pour montrer les effets de la carence en matière de présence psychoéducative des parents et plus précisément du père, plus précisément encore ce qu’on appelle « fonction paternelle ».

Il s’agit d’un enfant de 2,5 ans, Patrick, qui manifeste des comportements violents contre les autres enfants de la crèche en les mordant ou les tapant, mais aussi contre les adultes à qui il peut donner des coups de pieds violents. Lors de la première consultation, pendant que la mère parle de Patrick, de sa naissance, de sa toute petite enfance, l’enfant déploie un jeu avec des animaux et quatre barrières : le papa cheval, la maman cheval, et le bébé cheval. Il les nomme lui-même ainsi. Arrive une bagarre entre le papa cheval et le bébé cheval où le bébé, en dépit de sa petite taille, remporte la victoire et éjecte le papa-cheval hors de la maison, représentée par les barrières. Le petit cheval reste seul avec sa mère. Après quelques instants, Patrick va chercher dans une autre caisse un monstre préhistorique. Le monstre arrive, commence par détruire les murs de la maison. Il attaque ensuite la mère qui ne se défend pas, et le bébé, qu’il détruit. La table sur laquelle le jeu se déroule est maintenant vide.  Patrick va bientôt recommencer le même scénario, en faisant varier les personnages. Il choisit des vaches, un veau et un taureau. L’enfant fait là très attention aux marques de l’anatomie sexuelle présentes sur les animaux (pis, etc.). De nouveau le veau attaque le taureau, etc.

Voilà ce qu’écrit M. Ch. Laznik : « Devant mon étonnement, la mère confirmera que son mari refuse d’exercer sur leur fils une quelconque autorité prétextant du peu de temps qu’il a pour être avec lui et préférant consacrer ce temps à des jeux. Elle se plaindra d’avoir à supporter seule la dimension de sévérité nécessaire à l’éducation d’un petit garçon. (…) Le père se dit accablé par les problèmes d’agressivité de son fils à la crèche, mais ne se plaint pas de lui à la maison. Il raconte même qu’il adore jouer avec Patrick et qu’il se laisse vaincre dans leurs jeux de bataille. Il trouve très amusant de jouer à perdre pour donner à son petit garçon le sentiment qu’il est le plus fort. Ainsi, quand ils se battent pour de jeu, physiquement, il joue toujours le perdant. Tout cela est raconté d’un ton amusé. Il répète, ce que sa femme avait déjà dit, qu’il est souvent absent de par son travail et qu’il souhaite profiter de la compagnie de Patrick, pour le plaisir et non pas pour le réprimander ».

Le père finit par lâcher : « Je veux qu’il pense non pas que je suis son père, mais que je suis son copain ». La psychologue essaie d’expliquer au père que sa position laisse son fils orphelin de père et donc exposé à l’angoisse. Mais elle sent bien que Monsieur ne voit pas de quoi elle parle et c’est Patrick qui, par son jeu, va permettre d’éclairer ce qui se joue.

En effet, pendant l’échange avec les parents, Patrick est allé chercher de nouveaux jouets et rejoue sous le regard interdit de son père la même scène. Le père fait maintenant face à l’idée que son fils mettrait ici en scène les effets en termes d’angoisse de l’absence de père fort et digne de ce nom, le monstre pouvant représenter tous les périls extérieurs auxquels son fils était confronté. Tout doucement, il en viendra à admettre que l’enfant peut se sentir en danger, seul et démuni face aux copains de la crèche qui ne lui voulaient sûrement pas que du bien. Monsieur finit par se souvenir des cauchemars qui réveillaient son fils et fit allusion au film « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? » dans lequel les passagers étaient pris dans une grande angoisse à s’apercevoir qu’il n’y avait peut-être personne aux commandes de l’avion.

Au cours d’une seconde consultation, quinze jours plus tard, la mère se plaignit toujours de la posture de son mari, du fait qu’il refusait d’exercer son autorité auprès de son fil. Le père expliqua qu’il avait bien réfléchi sur ce que son fils lui avait donné à voir, mais qu’il sentait en lui une répugnance à être dur avec son enfant. La psychologue intervient alors ainsi : « Je vous demande simplement de faire sentir au petit moussaillon qu’il y a un capitaine dans le bateau et que si on lui obéit, les périls seront écartés. Mais je ne vous demande pas de jouer le sergent et de lui hurler dessus. » À ces paroles, le père devint blême et dit : « Madame, mon père est sergent de l’armée. Nous avons vécu auprès des casernes, en fonction de ses mutations. J’ai toujours détesté qu’il ne sache que crier à la maison et je m’étais juré que le jour où j’aurais un enfant, je ferais exactement le contraire : moi, je serais le copain de mon fils. » Le père comprit alors qu’il y avait une marge entre autorité et autoritarisme, et que son enfant pouvait se sentir protégé par lui, sans qu’il ait à reproduire le modèle autoritaire de son propre père. Très rapidement il put trouver, dans son propre style, une façon de représenter l’autorité à la maison. La mère de Patrick ne se retrouvait plus seule à représenter la loi à la maison. Le comportement violent de Patrick disparut concomitamment. 

Il nous faut ajouter ici que la fonction paternelle n’est pas identifiable au père comme tel, mais à quelque chose que le père de chair et d’os, s’il est présent dans le dispositif familial, doit représenter. Elle œuvre à un niveau essentiellement symbolique, même si elle trouve à s’incarner dans des actions bien concrètes. Dans les familles monoparentales, cette fonction paternelle peut être assurée par la mère. Mais c’est une assurance qui nécessite au niveau des positions psychoéducatives pour ces mères dévouées une énergie et une constance qui forcent l’admiration.

Violences sourdes entre parents, violence actée chez l’enfant

Pierre, l’enfant d’un père dur au-dehors et tendre au-dedans

Pierre est un enfant de 7 ans. Il est adressé par l’école en raison de comportements extrêmement violents sur des élèves de son âge ou plus petits, qui ont donné lieu à plusieurs reprises à des interventions aux urgences médicales pour un nez cassé, un doigt tordu, etc. Ces comportements sont installés depuis plusieurs années et ont déjà fait l’objet de signalements en école maternelle et en halte-garderie, sans qu’une prise en charge psychologique ait été envisagée. Pierre présente en outre une encoprésie primaire (il fait caca dans la culotte de jour plusieurs fois par semaine). Lors de la première rencontre avec la maman de Pierre, j’apprends que ces comportements violents sont aussi présents à la maison. Pierre peut donner sans aucune raison apparente un coup de pied ou une claque à son frère cadet de 5 ans.

Madame L. est tiraillée entre la position du père des enfants qui n’est pas favorable à une prise en charge psychologique qu’il trouve inutile et ruineuse et l’école qui tire la sonnette d’alarme et insiste pour qu’une aide soit mise en place. Monsieur L. sur mon insistance viendra à un entretien, un seul. Sa présentation est toute en contraste par rapport à son épouse. Madame est plutôt fluette, légèrement courbée, le souffle encombré par un emphysème pulmonaire chronique. Monsieur est un grand gaillard, droit, bodybuildé. Il reconnaît que l’encoprésie est un problème. Mais pour lui, ce n’est pas un problème psychologique, c’est la façon qu’a trouvée Pierre de dominer son monde, d’emmerder les autres quand ça l’arrange. Pour la violence, il trouve qu’on exagère un peu et qu’un enfant a le droit de se défendre s’il est agressé. Et de toute façon, s’il est en tort c’est à l’école de le sanctionner. Pas besoin de psychologie ou de psychanalyse pour traiter tout ça. Mais enfin, si tout le monde pense qu’une aide psychologique est nécessaire, il ne va pas se battre contre. Il laissera faire. Mais qu’on ne lui demande pas de faire plus…. En un mot, qu’on ne le fasse pas chier…

C’est ainsi que se présente Monsieur, un peu dur à l’extérieur et un peu mou à l’intérieur. Madame le décrit comme jaloux et dépendant. C’est une sorte de grand enfant, d’adolescent tyrannique, qui peut tour à tour jouer avec ses enfants comme un grand frère le ferait, les disputer vertement voire les frapper, les laisser sans activité pendant une demi-journée pendant qu’il est pendu à son ordinateur à faire des jeux ou scruter une bonne affaire sur un site de vente en ligne, se lancer dans une activité nouvelle et la laisser tomber deux mois plus tard. Sur le plan professionnel, il est tout aussi instable, supportant mal les contraintes de l’emploi et donc alternant montage de projets, travail au noir, période de chômage. Madame L. se plaint beaucoup de l’inertie de son mari, de son immaturité, de la fausse image d’homme assuré, déterminé qu’il donne de lui aux autres, de son caractère cyclothymique et de sa violence potentielle.

Cette violence dans le couple n’est jamais loin. Monsieur s’est montré menaçant physiquement sans jamais passer à l’acte cependant. Madame refuse, dit-elle, toute relation sexuelle et fait chambre à part quand les relations s’enveniment trop. Elle confie qu’elle a en projet de divorcer, qu’elle est en contact avec un avocat, mais qu’elle doit bien préparer son affaire pour que son mari ne vienne pas la harceler. Il est selon elle extrêmement jaloux et possessif.

La thérapie de Pierre durera deux ans. Cet enfant évoluera favorablement : l’encoprésie disparaîtra progressivement, les comportements violents à l’école également. Les apprentissages scolaires resteront cependant, pour cet enfant intelligent, douloureux, en dents de scie entre réussites et échecs. Seuls les gestes violents, décrits comme des maladresses par la mère, dirigés contre son frère persisteront. Et pendant ces deux années, les relations du couple n’évolueront pas. Madame L. tiendra le même discours : son projet de divorce avance, mais les conditions nécessaires (qu’elle n’explicitera jamais) pour qu’une séparation soit possible ne sont pas encore remplies. J’aurai des nouvelles de la situation familiale quelques années plus tard, rien n’aura changé du point de vue du couple.

La violence sourde, c’est cela : c’est le fait qu’une situation dont on se plaint soit en même temps une situation dont on s’assure sans se le dire qu’elle restera inchangée. C’est une violence faite à soi-même et dont on inflige à l’autre les effets en pensant que c’est l’autre qui nous les inflige. Madame L. se pense empêchée de divorcer parce que son mari la retiendrait. Et si elle avait à redouter qu’il ne la retienne que très mollement ?

Chez certains enfants, le symptôme qu’est l’encoprésie vient traduire à l’adresse des figures parentales quelque chose de l’ordre de : ça tourne autour du pot, autrement dit ça se retient, ça se donne des raisons pour ne pas mettre en cause les fausses raisons de son inertie. C’est une colère sourde qui exige que ça sorte.

Passer ses nerfs sur un objet malléable

Le petit Saïd a 2 ans et demi. C’est un beau bébé bien potelé de 14 kg qui fait la fierté de ses parents. Il a tout de son père qui est lui aussi costaud. La maman s’inquiète d’ailleurs des ressemblances entre père et fils comme si elle se sentait un peu exclue d’une relation qui la dépossède de son enfant. Le père passe tout à cet enfant tonique, exigeant, joueur. La maman doit faire le gendarme, elle doit veiller à ce que Saïd ait les mains propres lorsqu’il passe à table, prenne son bain le soir, soit couché à une heure raisonnable, etc.. Elle a le sentiment d’avoir à assumer toutes les tâches ingrates pendant que son conjoint a la part belle avec l’enfant. Résultat des courses, Saïd réclame souvent son père et rejette sa mère dès que celui-ci réapparait. Cette maman dévouée se sent blessée par le comportement de cet enfant ingrat et par l’attitude de son conjoint qui ne semble pas comprendre ce qu’elle ressent. « Tu te fais des films, il t’aime autant que moi ! » Cette formule, reprise à de nombreuses reprises par cette maman, n’a rien de rassurant. Elle vient dénoter une sorte de déni de la situation qui est une violence en soi : on fait comme s’il n’existait aucun problème ou que le problème n’existait que dans la tête de celui qui l’énonce. La formule contient aussi une sorte d’ambiguïté. Elle peut signifier que l’enfant aime autant sa mère que son père, mais tout aussi bien que l’amour de l’enfant pour sa mère est de même ordre que celui du père pour sa conjointe, ce qui serait de nature à confirmer le sentiment de complicité père/fils et l’exclusion de la mère de cette dyade.

Mais Saïd n’est pas que dans le rejet verbal de sa mère, il peut aussi être violent physiquement. Il donne des coups de pied lorsque sa mère ne cède pas à l’une des demandes. Il se débat et refuse d’aller dans la voiture lorsqu’elle le récupère chez la nourrice et qu’il est interrompu dans son jeu, etc. Ces colères ne cèdent pas facilement et se prolongent en menaces : il dresse et montre ses poings. Il ne se passe pas une journée sans qu’il y ait un épisode de cet ordre. Madame est épuisée et il lui arrive d’éprouver de la haine pour son enfant tant elle est excédée. C’est la raison de sa présence à ma consultation. Elle se sent coupable d’éprouver de tels sentiments et n’imaginait pas en arriver là.

Le couple parental vit avec des hauts et des bas, des moments de grande tendresse et d’amour, pendant qu’à d’autres moments la tension dans le couple est extrême. Madame cherche à poser les problèmes, à les discuter de façon assez frontale. Elle se fait insistante quand son conjoint essaie plutôt de les éviter et se tient à l’idée que le lendemain ça ira mieux. Dans les situations de conflit, il est arrivé à Monsieur, débordé par une colère extrême, de casser du mobilier. Un jour, fou de rage, il a démoli à coups de poing la moitié de la cuisine. L’enfant n’a pas vu la scène, mais a entendu les cris et les bruits de casse. Madame craint cette violence chez son conjoint, mais elle ne fait pas de lien direct causal avec la violence de son enfant, ce en quoi elle a raison.

Un des éléments qui sera opérant dans l’évolution du lien entre cette maman et son enfant, aura été pour elle de reconnaître que la colère est un affect comme un autre, qu’elle peut être pour celui qui l’éprouve légitime, mais qu’elle doit pouvoir être canalisée ou transformée. Mais quelquefois pour un enfant il n’y a pas de moyen de contenir cette colère, d’en faire quelque chose qui puisse être supportable pour autrui. Aussi ai-je suggéré à cette maman d’acheter un objet (de type pouf ou sac) suffisamment solide pour supporter des coups de pieds ou de poings, dont l’enfant pourrait se servir à la maison pour décharger sa colère, ses excès de tension. Cet objet serait dédié à cela. Lorsqu’il serait envahi par la colère il aurait le droit de taper dessus autant qu’il le voudrait, on ne le punirait pas pour cela. Mais il avait dorénavant l’interdiction de donner des coups de pieds aux personnes ou de menacer les adultes avec les poings. Inquiète qu’une partie des colères se passaient dans la voiture, il fut proposé de trouver un objet martyr qui resterait dans la voiture et sur lequel l’enfant pourrait  passer ses nerfs quand il en aurait besoin.

Ces propositions, agréées par le papa, eurent un effet quasi magique. Dans le salon un grand pouf mou en forme de poire pouvait accueillir deux ou trois enfants de la taille de Saïd et dans la voiture une sorte de personnage d’une trentaine de centimètres, avec une tête de E.T. de couleur bleu, en caoutchouc et à même d’encaisser toutes les torsions possibles sans être détruit. Du jour au lendemain, Saïd cessa d’agresser sa mère et toute l’agressivité de l’enfant se dirigea vers ces objets malléables, devenus lieux possibles de dépôt des tensions. Six mois plus tard, les comportements de rage de l’enfant avaient pratiquement disparu et pour ceux qui apparaissaient encore, ils étaient sans commune mesure avec les précédents en termes d’intensité.

Ce ne sont évidemment pas les objets en soi qui produisirent ces avancées spectaculaires, mais le fait qu’ils matérialisaient de façon pertinente un changement de représentation : la colère et la rage sont admissibles pour autant qu’on en accompagne la socialisation. Et ce faisant, on ne s’exonère pas d’un travail de pensée sur ce qui a produit ou alimenté cette rage.

On pourrait dire que Madame voulait sans le savoir mettre la charrue avant les bœufs : pour elle, il fallait penser ou dire la colère avant qu’elle n’advienne et pour qu’elle n’advienne pas. Elle comprit qu’on ne pouvait pas empêcher la colère d’advenir, qu’elle avait sa place au même titre que les autres affects et qu’il s’agissait de lui donner une sorte de reconnaissance, un espace où s’exprimer et même s’imprimer. Et seulement secondairement la pensée pouvait la faire évoluer en une forme plus socialisée. La pensée ne saurait précéder le contrôle pulsionnel. Elle en est au contraire, avec la création artistique, l’expression la plus aboutie.

Lorsque l’enfant refuse de se confronter à l’agressivité et la violence

Il arrive à des enfants de subir de façon passive l’agressivité d’autrui. Cette passivité peut conduire à une augmentation de l’agressivité de la part des paires. Aussi rencontre-t-on souvent en consultation psychologique, alors que ce n’est pas le motif premier de la consultation, des enfants qui finissent par confier être harcelés par un élève ou un groupe d’élèves sans trouver les ressources nécessaires pour se défendre.

Le harcèlement est souvent verbal, fait de vexations, il est assorti quelquefois de menaces physiques, de bousculades volontaires, plus rarement (mais cela existe) d’agressions avec la volonté de faire mal physiquement et/ou d’entreprises de racket. Certains enfants ou adolescents se retrouvent affublés de sobriquets qui les disqualifient auprès des autres, ou reçoivent une bordée d’injures dès qu’ils passent à proximité du persécuteur. D’autres redoutent ou sont victimes ce qu’on pourrait appeler la cyberintimidation, les injures, vexations, rumeurs qui viennent ternir l’image et « la réputation » du jeune, véhiculées via les réseaux sociaux.

Ces situations entraînent des comportements d’inhibition qui augmentent avec le temps et des risques psychopathologiques importants dans la suite de leur développement. Ainsi, une équipe de chercheurs britanniques [2] a-t-elle établi que les enfants qui ont été victimes de harcèlement scolaire ont cinq fois plus de risques de développer de l’angoisse que ceux qui ont été maltraités par leurs parents ou par d’autres adultes. Ils sont presque deux fois plus enclins à l’automutilation et ils présentent plus de symptômes associés à la dépression lorsqu’ils atteignent l’âge de 18 ans.

Les angoisses liées à l’agressivité (de soi, d’autrui) sont souvent à la source de la passivité et de l’inhibition, lesquelles renforcent à leur suite ces angoisses. Mais elles sont aussi combinées à d’autres dimensions, plus singulières, comme le cas suivant qui va nous faire observer les difficultés à savoir se battre.

Christophe, apprendre à se battre pour ce que l’on désire

Christophe est un jeune de 17 ans qui demande à me revoir. Je suis curieux et heureux de retrouver ce garçon qui avait été amené à mon cabinet 8 ans auparavant par des parents très inquiets et débordés par les besoins de leur enfant, par son hypersensibilité, inquiets de ce qui se passait à l’école, mais aussi à la maison. Christophe était un garçon qui se vivait comme une victime, incapable de se défendre contre des enfants qui profitaient de lui, de sa candeur, de ses angoisses, de sa façon si particulière de voir le monde et de dire son rapport au monde. À la maison, il demandait en permanence à être rassuré : l’approche du soir le mettait en tension. Il se rapprochait physiquement de ses parents, indifféremment du père ou de la mère, les collait littéralement jusqu’au coucher. Autre particularité, il ne supportait pas ce qu’il pouvait percevoir comme des injustices, d’où qu’elles viennent. Plus il était en lien avec les personnes et moins « leurs manquements » lui étaient supportables. Pour lui les adultes étaient par leur présence une sauvegarde face à ses angoisses, mais par leur inévitable absence, ils étaient dépourvus d’une fiabilité qu’il aurait voulue sans faille. Aussi, était-il toujours aux aguets, à la recherche d’une figure qui puisse lui assurer un minimum de sécurité physique et psychique. Victime, il l’était tant il attirait sur lui une forme, j’allais dire d’hostilité, mais ce mot n’est pas très juste. Disons quelque chose qui pouvait électriser les relations, les rendre pénibles en un instant. Il était dans un désir de lien sans tâche, pur pourrait-on dire, sans arrière-pensée. Mais ce qu’il vivait l’amenait à repérer vite chez ses amis, dans les situations de groupe, des intentions cachées chez l’un ou chez l’autre avec lesquelles il ne savait pas composer. Il introduisait alors sous la forme d’une plainte douce des éléments sur lesquels les petits copains n’avaient aucune intention de s’arrêter. Et lorsque tout le monde en était au temps 3 ou 4 des interactions, il en était resté lui au temps 2, autrement dit en décalage par rapport au mouvement du groupe. Fragilisé par cette suspension, il ne parvenait pas à avoir la répartie nécessaire lorsqu’on se moquait, même gentiment, de lui. Certains finissaient par en profiter pour rire à bon compte. Il avait une forme d’intelligence sociale, une sorte de précocité qui l’encombrait et dont il était victime. Christophe percevait bien ce décalage par rapport aux autres enfants. Il se sentait aussi incompris des adultes qui lui renvoyaient surtout sa fragilité et la nécessité de se faire respecter, de se battre, de faire sa place. Cet enfant avait un intérêt pour l’âme humaine qui l’amenait à se poser mille questions dans lesquelles il se perdait. Il ne comprenait pas pourquoi il était à ce point-là incompris et pourquoi il avait à se plaindre de choses dont les autres ne se plaignaient jamais. Les autres étaient à la fois comme lui et différents de lui. Le « comme lui » ne le gênait pas, par contre il était comme intrigué, interloqué par le « différent de lui ». La rencontre avec ce « différent » avait une valeur traumatique pour lui. La psychothérapie avait permis une réduction considérable des angoisses et de l’insécurité de fond. Elle avait aussi favorisé un sentiment de confiance en soi et dans les autres devenu suffisant pour que le questionnement sur les intentions d’autrui cède le pas à des relations plus spontanées. L’entrée en 6ème avait déclenché une recrudescence de l’angoisse, mais Christophe trouva ses marques en quelques mois, si bien que les parents souhaitèrent clore la prise en charge à la fin de l’hiver.

Christophe, dans l’année de son baccalauréat, avait demandé à me revoir parce qu’il était quelque peu perdu dans sa relation avec une amie. Audrey était depuis plus d’un an une amie très proche qui se confiait à lui et à laquelle il se confiait comme il ne l’avait jamais fait auparavant dans aucune de ses relations. Il était finalement tombé amoureux d’elle. Mais Audrey avait un petit ami auquel elle tenait. Lorsqu’il a affiché ses sentiments, Audrey l’a comme éconduit, tout en essayant de préserver leur relation amicale. Il ne savait plus vraiment quoi faire. Il souffrait qu’Audrey n’ait pas répondu à son appel, mais il ne voulait pas, lui non plus, perdre une relation amicale si riche. Tout cela l’obsédait et il avait peur de ne pouvoir se concentrer sur ses études. Trop près d’Audrey, il alimenterait son amour pour elle et en souffrirait, trop éloigné, il risquerait de perdre une relation si précieuse pour lui.

Il me demandait de l’aider à résoudre l’équation dans laquelle il était pris, à trouver une sorte de point d’équilibre idéal, celui qui ne lui ferait rien perdre, mais aussi rien gagner. Sans s’en rendre compte, depuis plusieurs années il avait organisé ses relations sociales en se satisfaisant de jeux à somme nulle, pourrait-on dire : pas de conflit, pas de tension, pas non plus de satisfaction réelle. Il n’avait pas d’ennemi, mais ses amis n’en étaient pas vraiment. Audrey était venue bouleverser tout cela et mettre un enjeu qui le déstabilisait, mais un enjeu qui le sortait de sa torpeur, un enjeu qui le mettait en risque.

Désirer, c’est risquer.

Désirer c’est vouloir, vouloir déranger les habitudes, vouloir forcer le destin. Cela suppose de rencontrer en soi une part de violence, de rébellion, d’agressivité dans la rencontre avec le désir d’autrui. Cela suppose aussi d’accepter de se confronter à quelque chose qui résiste à son propre désir, peut-être aussi à l’échec. C’est à cela que Christophe cherchait à échapper depuis toujours et que la rencontre avec Audrey était venue mettre en question. Il aura fallu quelques mois pour que Christophe se rende compte que le point d’équilibre idéal qu’il recherchait pour préserver la relation avec Audrey était illusoire, qu’il n’existait pas. Il était enfin prêt à se confronter à cette réalité psychique selon laquelle désirer est à la fois un acte positif et négatif, c’est à la fois une affirmation, mais aussi une négation, c’est choisir et donc exclure. Christophe devait se battre (contre lui-même en premier lieu) pour accepter d’exclure au lieu de s’exclure lui-même, comme il l’avait toujours fait. Le « se battre » prenait progressivement un sens nouveau pour lui. Il l’avait entendu des centaines de fois, prononcé par ses parents, ses oncles, des enseignants, comme un impératif terrifiant : bats-toi ! Défends-toi ! Aujourd’hui il découvrait un espace nouveau à explorer : on peut vouloir se battre non pas contre les autres, mais pour soi, non pas pour le mal qu’on voudrait aux autres, mais pour le bien qu’on se veut à soi-même. Il accédait aussi à une nouvelle représentation de la violence, sa part positive, celle que le dictionnaire Littré donne (parmi d’autres) : « qualité de ce qui agit avec force ». La violence n’est pas que négative ou destructrice. Elle peut être au service des pulsions de vie, de la vie et du désir.

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Notes

  • [1]↑– Laznik M.-Ch. (2007). La place vacante du père, La revue lacanienne, 4, 102-109.
  • [2]↑– L’étude publiée dans The Lancet Psychiatry, repose sur un échantillon de 14 000 enfants du Royaume-Uni, de la maternelle jusqu’à l’âge de huit ans. L’étude contient également des données concernant le harcèlement scolaire d’environ 1 500 enfants de 9 à 16 ans des États-Unis. Suzut Tanya Lereya, William E. Copeland, E.Jane Costello, Deiter Wolke, (2015). Adult mental health consequences of peer bullying and maltreatment in childhood: two cohorts in two countries. Lancet Psychiatry, Vol 2, 6, 524-531. On peut aussi se référer à une autre étude dont les résultats sont convergents. Marie-Claude Geoffroy, Michel Boivin, Louise Arseneault, Gustavo Turecki, Frank Vitaro, Mara Brendgen, Johanne Renaud, Jean R. Séguin, Richard E. Tremblay, Sylvana M. Côté (2016). Associations between peer victimization and suicidal ideation and suicide attempt during adolescence: Results from a prospective population-based birth cohort. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, 55, 99-105.
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