Fugue

De quoi la fugue est-elle le signifiant ?

Par Bernard Gaillard

Pour citer cet article :

Gaillard B., (2014). « La fugue, un signifiant du lien familial en difficulté. », Enfances & Psy, 62, 1, 189-197.

La fugue convoque l’adulte sur une scène sociale et fantasmatique à l’endroit même de ses difficultés à élaborer le lien filial et générationnel. Le phénomène de fugue apparaît souvent compréhensible, voire acceptable, quand il s’agit de fugue d’un jeune de l’établissement dans lequel il est placé. Cet acte est alors associé à une difficulté de l’adolescent à supporter la frustration, la fermeté d’un encadrement éducatif ou la séparation d’avec sa famille. Mais que penser quand l’adolescent fugue du lieu familial, de ce lieu qui est normalement affectueux, contenant, soutenant, étayant ? Acte significatif, la fugue inquiète les parents à l’endroit le plus sensible du lien affectif qui construit la filiation. Signe d’une tension à l’endroit de la solidité du lien d’investissement d’un jeune envers ses figures d’attachement, cette inquiétude entre en résonance avec les tensions internes à chacun. L’appréhension de ce phénomène de la fugue dépend des dynamiques affectives de chaque membre de la famille et des équipes éducatives. Cela peut donner lieu à des attitudes diverses pouvant aller de l’évitement (négation de la question, rejet de l’autre) à la théâtralisation des affects, avec manifestation hystérique des sentiments. En effet, en miroir de la souffrance exprimée par le jeune dans son passage à l’acte de fugue et de la souffrance supposée de la famille, les professionnels peuvent être en difficulté pour traiter ces actes posés par les adolescentes, qui les confrontent à leurs propres peurs autour de cette thématique du lien filial et familial.

Cet acte signe une forte interrogation sur les liens d’attachement et la nécessaire différenciation que doit mettre en jeu l’adolescent dans ses relations à ses adultes référents. La fugue de l’adolescent prend sens dans les problématiques propres de cette période de sa vie, période de renforcement des interrogations sur les logiques et implicites des rapports humains, à la veille de sa convocation à une place de majeur pleinement responsable. L’adolescent est un « chercheur d’emplacement » (Eiguer, 2005), cherchant une place à tenir dans le monde social, dans les rapports intergénérationnels mais surtout dans le jeu des désirs. Tenaillé par une quête identitaire et affective, l’adolescent fugueur présente une sensibilité aiguë à la place affectée ou à assumer de chacun dans les nombreux réseaux humains – famille, amis, école – avec épisodiquement des vécus de jalousie et de rivalité et des souvenirs d’expériences relationnelles douloureuses et insatisfaisantes. Confronté aux conflits psychiques internes qui ne cessent de le tenailler, l’adolescent exprime son questionnement identitaire au travers d’actes qui renvoient à « l’estime de soi, à l’aisance sociale, à la question du désir et des relations amoureuses, de l’orientation sexuelle » (Gosselin, 2008). La fugue est à entendre comme « la prise de risque d’un adolescent en souffrance dont les limites internes sont fragiles » (Gosselin, 2008). Saisi par les rapports paradigmatiques de séparation et de différenciation (Gaillard, 2009), l’adolescent est contraint de réaliser plusieurs deuils : deuil de la position d’enfant et de la moindre responsabilité qui y est attachée, deuil d’un corps immature et de certaines relations affectives pour tenir compte des changements majeurs classiquement repérés comme l’évolution pubertaire, nouvelle conscience de soi et des relations avec les parents…

Malgré le peu de recherches sur ce thème, le nombre de fugueurs est important. Généralement, nous estimons que plus d’un million d’enfants s’enfuient chaque année de chez eux (Sedlak et coll., 2002). Le terme utilisé n’est pas le même s’il s’agit d’une personne mineure ou majeure. La fugue concerne le mineur ; pour les majeurs, nous parlons de personnes disparues. Le phénomène est souvent criminalisé. C’est le cas en France où, pour trouver les statistiques sur la fugue, il faut consulter les statistiques sur la criminalité. Et pourtant, le fugueur même mineur est-il un délinquant ? En 2011 en France, le fichier national des personnes recherchées pour disparition contenait 64 318 noms [1] , dont 50 000 fugues de mineurs. Autres données chiffrées de la même année : 16 091 mineurs ont été déclarés en fugue et objet de recherches, et 3 005 mineurs ont été déclarés disparus dans l’année [2] . Les filles sont plus nombreuses (52,5 %) parmi les mineurs disparus. Selon les pays, les données d’études varient quant à l’importance de la part des fugueurs ramenés à la population adolescente globale. Cette part varie entre 1,1 % de fugueurs en Italie à 8,7 % en Grèce. Ces variations correspondent à des différences à la fois dans l’activité policière, la politique pénale et sociale, la priorisation des interventions de protection de l’enfant. Selon C. Helfter (2008), les fugues de jeunes placés en institution sont « plus nombreuses (62 %) que celles de mineurs vivant dans leur famille, probablement aussi parce qu’elles sont plus systématiquement signalées ». Selon F. Malon, de l’Office central chargé de la répression des violences aux personnes [3] , 30 % des fugueurs reviennent ou sont découverts dans les 24 heures et 7 % dans les 48 heures. Aux fugues déclarées sur les registres de police, il faut associer les données issues du déclaratif des jeunes lors d’enquêtes. M. Born et T. Gavray (1994) signalent que 4 % des jeunes tout-venant interrogés affirmaient avoir fugué au cours de l’année précédant l’enquête.

La fugue signe le désir de l’adolescent

La fugue se distingue des termes et expressions comme errance, itinérance, sdf, personnes disparues, vagabonds. Il faut aussi distinguer les enfants dans la rue, des enfants de la rue et de ceux pour la rue. Les premiers rentrent chez leurs parents le soir, après avoir passé la journée à jouer ou errer dans la rue ; les seconds sont en rupture avec leur famille, au sein de laquelle ils ne peuvent, ou ne veulent, pas retourner ; ils vivent la journée et la nuit dans les rues ; les derniers sont exploités dans la rue.

La fugue est l’acte d’un enfant ou adolescent mineur parti sans autorisation et sans avoir prévenu du lieu où il est censé être. S’il y a un polymorphisme de la fugue selon la soudaineté ou la préméditation de l’acte, son caractère impulsif ou non, selon l’existence d’un événement déclencheur, selon la complicité ou non d’un pair, le jeune va se déplacer, le plus souvent sans but précis pendant plusieurs heures, parfois pendant des journées entières. La littérature décrit la fugue comme un départ impulsif, brutal, le plus souvent solitaire, limité dans le temps. Elle peut être associée à une atmosphère de conflit dans la famille ou avec l’institution dans laquelle il est placé. Elle signe une rupture affective, sociale, spatiale, temporelle (Askevis, 1996). La fugue peut être interprétée – c’est l’hypothèse de la pulsion viatorique soutenue par G. Haddad (2002) – comme portée par une pulsion qui pousse l’individu à sans cesse découvrir de nouveaux espaces, de nouveaux paysages.

Itinérance, vagabondage et situations de populations sdf sont différents de la fugue mais ont en commun de mettre en scène une prise de distance relationnelle et spatiale par rapport aux habitudes et aux normes sociales dominantes. Si, pour Laberge (1997), l’itinérance est la condition de vie des personnes faite d’une extrême pauvreté, d’instabilité domiciliaire, de comportements en marge des normes sociales, de désaffiliation et d’isolement social, la situation de sdf est pour J. Guillou (1998) souvent une réponse provisoire trouvée à une « problématique d’émancipation progressive ». L’errance correspond à une situation d’incertitude dans le rapport au monde. La fugue est un passage à l’acte brutal qui met en scène publiquement une rupture. Pour l’adolescent, la fugue traite de sa difficulté à exister dans le milieu familial. La fugue serait la métaphore d’une double conflictualisation interne et interrelationnelle, symptôme de la crise adolescente. Confronté à un vécu d’impasses psychiques et affectives dans sa quête d’un nouvel étayage, l’adolescent s’expulse de cette place attribuée en famille pour chercher, ailleurs, des éléments qui pourraient le soutenir dans une autre place fantasmée, voire idéalisée, une place dans laquelle il peut être reconnu, valorisé, désiré, jalousé.

 Caractéristiques contrastées des fugues d’adolescents

Les fugues se distinguent selon leurs modalités opératoires et les caractéristiques habituellement repérées dans leur déroulement. Elles sont chacune un roman complexe. Effectuées dans un contexte de surprise de l’entourage, les fugues sont pratiquement toujours faites sur un « coup de tête », elles sont rarement préparées de longue date. De manière contradictoire, elles correspondent tant à une défaillance de mentalisation qu’à un moment d’envahissement d’idées obsédantes, celles de ne pas être aimé et de la pensée récurrente de quitter le lieu familial. Ce passage à l’acte contraint le jeune à l’assumer, et rend difficile le retour au domicile familial. Pour d’autres, la fugue est préméditée, et préparée depuis plusieurs semaines. L’idée de fuguer « mûrit lentement et ne se concrétise que très progressivement » (Angenent, 1993). Provoquant la mise en acte, l’élément déclencheur peut être la crainte d’une punition, une dispute ou un événement en lien avec des problèmes anciens (Brennan et coll., 1978). La fugue est également liée au sentiment de culpabilité face à une situation familiale compliquée, conflictuelle, dont le sujet ne cesse de se sentir partiellement responsable. La séparation parentale est un exemple de crise affective difficile pour l’adolescent.

C’est le cas de Valérie, jeune fille de 13 ans qui a ruminé sa fugue pendant plusieurs semaines, associée avec une autre fille qui avait de fortes difficultés quotidiennes avec sa mère célibataire. À la sortie du collège, en fin de semaine, elles ont fait de l’auto-stop jusqu’à une grande ville, à quatre-vingts kilomètres, ville qu’elles connaissaient très peu. Après un moment d’errance de plusieurs heures en centre-ville, ayant emporté trois cents euros, elles ont cherché une chambre d’hôtel pour se réfugier au chaud. Après deux refus, elles ont trouvé une chambre qu’elles ont gardée deux nuits. Elles sont peu sorties. Elles s’y trouvaient bien, au calme, libres, éloignées des tensions affectives de leurs familles. La police les a trouvées le troisième jour. Cela a été un soulagement pour elles. Elles diront que la fugue leur a permis de comprendre la puissance de l’attachement de leurs parents qui ont su les accueillir à leur retour avec compréhension et sans dramatisation.

Plusieurs études apportent des données sur les caractéristiques essentielles. Selon celle d’Askevis (1996), 40 % des fugues sont de courte durée et durent moins de 24 heures. Environ les trois quarts des fugueurs retournent vivre chez eux. Plus le fugueur est âgé, plus sa fuite est longue et moins il est probable qu’il ne retourne dans sa famille (Angenent, 1993 ; Brennan et coll., 1978). Dans une étude en Flandre, une petite moitié des fugueurs (44 %) interrogés dans le cadre de l’enquête sur la jeunesse flamande se sont rendus chez un ami ou une amie, 17 % sont restés dans la rue ou dans un parc (Van de Water, Vettenburg, 2003). La fin de la fugue apparaît comme un apaisement autant pour le fugueur que pour les personnes qui ont une responsabilité éducative ou parentale. Selon Askevis, la « majorité des fugueurs sont récidivistes », 37 % ont déjà fait une fugue, 25 % en ont fait deux, dans son échantillon. Dans cet article de 1996, évoquant le phénomène au Canada, il est souligné que les fugueurs sont, dans la majorité des cas, des jeunes vivant dans les centres jeunesse ou de familles d’accueil. L’article ajoute que « souvent, ils partent sur le coup de la colère. C’est le goût de voir si c’est mieux ailleurs. Ils veulent flirter avec l’interdit ou être pris en considération ».

La fugue comme témoin d’une tension intrafamiliale

La fugue de l’adolescent prend sens dans des questions intrapsychiques, interrelationnelles et familiales. Elle est une issue trouvée pour dire une insatisfaction et une souffrance psychique durable. Le monde peut faire extrême violence. En effet, Janus (1995), dans une étude auprès de 195 adolescents canadiens fugueurs, montre que 86 % des jeunes signalent au moins une expérience d’abus physique. Cette violence est souvent perpétrée par l’un des parents, et plus souvent rencontrée chez les filles. Se sentant enfermé dans un espace social réduit vécu comme irrespirable, l’adolescent prend le risque de fugue, formidable quête de vie, « pathétique quête d’oxygène » selon Pommereau (1997). C’est un appel qui doit être pris au sérieux, un appel au secours qui dit : cela ne peut plus durer.

L’adolescent souffre de son inscription dans la violence des conflits d’adultes qui s’orientent parfois de la haine. Le passage à l’acte signe l’acmé de rapports difficiles aux parents et d’un sentiment d’abandon par des parents submergés par leurs propres problèmes. Cet adolescent est confronté à des interdictions parentales qu’il ne supporte plus, à des limites imposées qu’il n’accepte plus, à des refus parentaux d’avoir une nouvelle place dans la famille. Bien plus que les chagrins d’amour ou les difficultés psychologiques, ce sont en grande majorité les conflits familiaux (conflit d’autorité, incompréhension…) provoquant un ras-le-bol, une situation invivable qui incitent à fuguer. Dans une étude de J. Le Coz (2003), 20 à 30 % des fugueurs quittent un milieu familial en crise, demandant un placement. Ceux-là sont renvoyés à l’autorité judiciaire pour une investigation ou une mesure éventuelle d’aide éducative en milieu ouvert.

Action choisie pour exprimer son mal-être, la fugue peut n’être qu’une difficulté ponctuelle de négociation et/ou de communication. Elle s’observe aussi chez les adolescents pour qui le deuil des images parentales (normal à l’adolescence) devient pathologique et source de dépression. Ce deuil ne peut être assumé par l’adolescent autrement que par une séparation concrète provisoire de son milieu parental. La fugue se rencontre également chez les adolescents aux forts troubles de l’identité, états limites ou psychotiques. P. Chenelot souligne que la fugue peut apparaître comme « une tentative de l’adolescent pour rompre un lien aux parents vécu comme trop fusionnel, intrusif et parfois incestueux, ou pour échapper à un milieu familial mortifère » (Helfter, 2008). Mais elle se réalise dans l’ambivalence affective et relationnelle, l’adolescent exprimant parfois sa joie lors des retrouvailles avec ses parents.

La fugue est surdéterminée par le moment d’adolescence avec la séparation de la mère vécue comme trop intrusive, la quête d’un père idéal qui a manqué et la différenciation des autres adolescents. Pour E. Baux (1998), la fugue viendrait signifier la capacité à se détacher du giron maternel, à rompre « le pacte incestueux inconscient entre la mère et l’enfant ».

Un vécu pénible de la vie en famille

Notre recherche clinique a porté sur vingt-trois fugueurs âgés entre 13 et 18 ans, pour deux tiers, des filles. Ces fugueurs ont commis cinq fugues en moyenne. 74 % ont connu un juge, et ce pour 50 % pour un motif de placement, et 59 % pour une affaire de vol ou coups et blessures. Les fugueurs expriment un mal-être dans leur cadre de vie familiale avec des difficultés de sommeil (36 %) et de fatigue (23 %), une humeur plutôt triste pendant toute leur enfance. Ces fugueurs se montrent très sensibles à certains événements de la vie familiale comme les déménagements, la violence entre parents (plus d’un tiers d’entre eux). Cependant, ils gardent une appréciation positive sur au moins l’un des deux parents. La description qu’ils font des parents est contrastée avec un père décrit comme fort (42,5 %), non fragile (76,5 %), pas assez présent (45 %) ; une mère faible (39 %), fragile (81 %), toujours présente (50 %) ; un beau-père violent (37 %), parfois alcoolique, harceleur, voire violeur. Les relations du fugueur avec la fratrie sont déclarées très bonnes pour 59 %. Une majorité affirme avoir été victime de leurs parents, essentiellement de violences physiques et verbales. La fugue signe l’impossible d’une relation familiale devenue trop douloureuse, destructrice.

C’est le cas de Karim, qui ne cesse de fuguer de son centre de placement pour se rendre chez sa mère. Ses parents sont divorcés. Son père est un ancien gendarme, sa mère est sans profession, elle est toxicomane. Karim est très proche de sa mère qu’il reconnaît comme accueillante, douce, à son écoute même s’il reconnaît qu’elle n’est pas suffisamment sévère et qu’elle n’est pas capable d’assurer une continuité affective et éducative. Son père est jugé comme extrêmement sévère, rigide, humiliant. Il était toujours insatisfait de son fils qu’il n’arrêtait pas de punir. Karim n’a pas de relation de confiance avec cet homme qu’il dit détester, craindre. Il se souvient de fréquentes scènes de violence entre ses deux parents avant leur séparation.

Une première fugue initiatrice

La première fugue se déroule assez tôt, à 14,3 ans, et part du lieu familial pour les deux tiers. Elle se passe dans la colère (pour un tiers), ou comme libération (pour un quart). Pour trois quarts d’entre eux, la fugue a duré cinq jours ou moins. Plus la durée est longue, plus la distance parcourue est importante.

Le contexte souvent évoqué par le jeune est un désaccord familial avec des exigences estimées trop fortes, des entraves jugées insupportables, des injonctions inappropriées associées éventuellement à un événement déclencheur tel que des violences physiques ou verbales, une punition, une interdiction de sortir, une dispute, le départ de l’un des parents. S’étant « embrouillé avec sa famille », après une violence verbale, parfois en conflit d’autorité, le jeune a le sentiment d’être rejeté par l’un des parents et évoque le ras-le-bol d’une situation qu’il subit et qui perdure. La fugue est alors un dernier recours pour ne plus accepter les violences du contexte, d’être objet, voire « martyr ». L’adolescent peut vouloir montrer qu’il peut décider seul, être autonome, échapper au regard de la famille, au jugement des proches, échapper à un environnement jugé menaçant. La fugue vise également à montrer que « l’enfant a grandi » et qu’il rencontre de nouveaux problèmes, notamment de sexualité. Elle vise à faire s’inquiéter le parent, ou à vérifier que le parent a de l’inquiétude pour son enfant. Plus rares sont ceux qui disent que la fugue est un jeu. Cette première fugue est l’occasion de nouvelles rencontres jugées mauvaises pour un tiers d’entre eux. Trois quarts de ces jeunes estiment ne pas avoir été victimes pendant celle-ci, mais une grande majorité qualifie cette expérience de traumatique.

Il n’est pas facile pour le fugueur d’envisager son retour en famille. Pour 41 %, ce retour étant à son initiative, il est partagé entre soulagement et peur. Les témoignages sur le retour évoquent des réactions très diverses de leur famille, réactions comportant notamment la colère et le rejet des parents ou leur incompréhension. Finalement, ils sont deux tiers à ne pas regretter leur expérience de fugue.

Des tensions psychologiques étayées sur le lien familial

La structuration des dynamiques psychiques de l’adolescent prend ses racines dans le vécu des expériences infantiles essentiellement portées dans les relations intrafamiliales et interdividuelles. Le développement d’une position plus autonome confronte l’adolescent au reliquat des fantasmes œdipiens, notamment dans le lien de filiation. Les violences et les vécus soulevés ci-avant peuvent faire douter l’adolescent sur la pertinence à maintenir une relation avec ses parents, quand elle est insatisfaisante. Un sentiment peut envahir le jeune : le parent n’est pas si bon qu’il devrait l’être. La déception quant à un idéal peut envahir l’adolescent. L’analyse des données de nos entretiens avec des fugueurs montre que le fonctionnement psychique du fugueur s’organise autour de deux axes psychiques [4]  . Le premier axe tensionnel porte sur le sentiment d’être accepté ou rejeté par les figures d’attachement, d’être accepté ou rejeté par ses parents. Le second axe tensionnel porte sur l’acceptation de l’antériorité du parent sur la scène sociale. Cette antériorité est constitutive du lien de filiation. La fugue vient alors dire la difficulté d’accepter la double condition pour développer une vie sociale : celle d’être issu d’une filiation qui a déjà élaboré des objets sociaux, et celle de figures d’attachement qui soutiennent une présence. L’adolescent sollicite que ces deux conditions ne soient ni toutes-puissantes, ni exigeantes à l’extrême.

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Notes

  • [1]↑– Source ocrvp (Office central pour la répression des violences aux personnes).
  • [2]↑– Rapport 2012 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ondrp).
  • [3]↑– Lors du colloque « La fugue : de la fuite au retour », 28 mars 2008, Paris, organisé par la Fondation pour l’enfance.
  • [4]↑– 62,2 % de la variance est expliquée par ces deux axes.
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