Empathie et adoption

Empathie et adoption

Par Jean-Louis Le Run

Pour citer cet article :

Le Run J.-L., (2014). « Empathie et adoption. », Enfances & Psy, 62, 1, 135-146.

L’empathie s’inscrit dans les phénomènes intersubjectifs. Elle est cette faculté permettant de partager et comprendre les émotions, les sentiments, les états mentaux d’autrui, son monde subjectif, en utilisant ses propres ressources psychologiques. L’empathie est un facilitateur de communication qui repose sur un mouvement contrôlé vers l’autre. Comme le souligne Jean Decety (2003), l’empathie nécessite, pour s’exprimer, de supprimer ou réguler temporairement et consciemment sa propre perspective subjective, sans perdre pour autant son identité. En tant que facteur de compréhension de l’autre, l’empathie favorise les échanges intersubjectifs qui contribuent à construire le lien.

Un jeune homme adopté vu en consultation illustrait cette faculté en parlant de la communication avec ses parents. Il avait le sentiment qu’un « canyon » les séparait de lui et il regrettait de devoir, pour communiquer avec eux, descendre dans le canyon pour remonter ensuite de l’autre côté, ce qui représente un long et difficile chemin. Ce jeune homme aurait trouvé plus simple de pouvoir emprunter un pont entre les deux berges. Mais pour que ce pont existe, précisait-il, il eut fallu que sa construction parte des deux côtés et se rejoigne, et il ne sentait pas ce mouvement chez ses parents. Ce pont à construire, c’est l’intersubjectivité, l’empathie.

L’adoption est particulièrement concernée par la notion d’empathie, facteur important dans la « réussite » de la greffe que constitue le processus adoptif. Les difficultés qui peuvent survenir dans l’établissement du lien ne peuvent être comprises du seul point de vue de l’enfant. Il s’agit toujours d’une rencontre intersubjective qui engage deux partenaires, lesquels l’abordent en fonction de leur vécu présent et passé, des représentations qu’ils convoquent, de leur capacité intersubjective ou empathique, de leur type d’attachement.

Une rencontre à risque

La question de l’empathie va se poser d’emblée, lors de la rencontre entre l’enfant et ses parents. La capacité d’empathie de ceux-ci contribue à un apaisement plus rapide de l’angoisse de l’enfant soumis à un bouleversement de son environnement, une expérience de stress mobilisant ses défenses et les patterns interactifs de son type d’attachement. L’empathie des parents permettra un début de tissage du lien plus harmonieux, évitant que la relation ne s’engage sur de mauvais rails. À l’inverse, il n’est pas rare que très vite se mettent en place des cercles vicieux liés à une incompréhension de ce que vit l’enfant et à une réponse inadaptée, par exemple strictement éducative, voire répressive.

Cynthia par exemple, suivie à la Consultation adoption du Figuier, a été adoptée à l’âge de 5 ans par une femme seule. À peine est-elle arrivée à Paris, sans lui laisser le temps de se poser, sa mère l’emmène dans le Midi où elle a l’habitude de prendre ses vacances depuis toujours, puis l’inscrit à l’école dès la rentrée. Cynthia se montre la plupart du temps docile et facile mais s’enferre parfois dans une opposition à son nouveau parent lors d’une frustration et pique des colères brusques durant lesquelles son comportement se désorganise. La mère en est très gênée, pour elle-même bien sûr, mais surtout parce que sa propre mère, dont elle et très proche, ne supporte pas les réactions de Cynthia et remet en cause leurs rencontres rituelles. Durant ses visites, la mère de Cynthia surréagit donc et met l’enfant à la porte de l’appartement, sur le palier, pour qu’elle se calme. Ce qui ne fait bien évidemment qu’accroître l’angoisse d’abandon de l’enfant et son ressentiment. Cette femme ne comprend pas spontanément que Cynthia vit une expérience de changement brutal qui lui impose des efforts d’adaptation considérables. Elle ne se rend pas compte que l’enfant prend beaucoup sur elle pour être conforme à ce qui est attendu par crainte d’être à nouveau rejetée, séparée, de perdre un nouvel étayage qu’elle maîtrise mal et dont elle ne connaît pas les limites, les contours. Tout ce contrôle des affects est parfois débordé de manière explosive à l’occasion d’une frustration quand la goutte d’eau fait déborder le vase d’amertume… Ce sera le travail du thérapeute, de soutenir la création du lien, en donnant un moyen d’expression à l’enfant et en aidant la mère à comprendre mieux les réactions de sa fille et à se dégager de l’emprise grand-maternelle pour devenir mère à son tour. Il sera aidé en cela par un nouveau compagnon de la mère, d’abord discret puis plus présent, et très empathique vis-à-vis de cette petite fille.

Du côté de l’enfant

Au-delà de la rencontre, les difficultés dans l’établissement de la relation sont aussi liées aux troubles de l’attachement et aux failles narcissiques de l’enfant, dus à des premières expériences de vie chaotiques. Particulièrement dans les adoptions tardives, les enfants ballottés dans la petite enfance se sont armés contre la relation affective, vécue comme dangereuse car responsable de souffrance en cas d’abandon, et ils ne peuvent se lier facilement. Même s’il ne faut pas généraliser, ils n’ont bien souvent pas beaucoup bénéficié d’empathie dans leur prime enfance, ou ensuite, notamment lors de séjours institutionnels. Or on sait par la clinique périnatale et celle résultant du suivi des enfants carencés que les ruptures et carences précoces sont responsables de troubles de l’intersubjectivité. C’est le cas lorsqu’il y a eu des mauvais traitements manifestes mais de façon plus discrète également lorsque les échanges avec le bébé ont été empreints d’une certaine violence caractérisée par la contrainte, l’intrusion, l’imprévisibilité, les micro-ruptures répétées entraînant des discontinuités dans l’expérience subjective du bébé, comme le soulignent Mazet, Rabain et coll. (2002). Cette violence repose sur le déni de la subjectivité du bébé qu’elle soit liée à une dépression maternelle, à un état limite, ou à toute caractéristique du côté de l’enfant ou du côté du care giver. Elle est responsable d’un désaccordage de la dyade au sens de Stern (1985), entravant les processus de régulation mutuelle qui permettent à l’intersubjectivité de se développer. Les difficultés relationnelles qui s’ensuivent nécessiteront beaucoup de compréhension des parents et de l’entourage, et une capacité de résistance aux attaques du lien qui ne manqueront pas de survenir.

Mais l’échange n’est pas à sens unique. Chacun tâtonne avant de connaître l’autre. L’enfant lui-même mobilise ses capacités d’empathie directe, voire, s’il est plus grand, d’empathie mutuelle et réciproque selon la distinction opérée par Serge Tisseron [1] . Son attitude sollicite plus ou moins le care giving des parents. Souvent l’enfant adopté va chercher à deviner les attentes de ses parents ou de l’entourage pour les satisfaire. Cependant, il peut ne pas se montrer empathique émotionnellement, mais l’être plutôt sur le plan cognitif Il essaie de deviner ce que l’autre attend et cherche à le réaliser même à son propre détriment. Il a du mal à dire non. Il reproduit souvent cette attitude dans l’environnement scolaire avec ses pairs ou les enseignants. Il fonctionne en faux self, joue un rôle en imitant les autres sans être soi. Il rogne sur sa subjectivité. Cette relation est différente de l’intersubjectivité dans laquelle il y a un partage entre deux sujets différenciés. Cette attitude adaptative trouve vite ses limites et s’assortit généralement d’une issue de l’agressivité par une autre porte.

Jeux de miroirs

Ce fonctionnement n’est au fond bien souvent que le prolongement d’un comportement intersubjectif construit dans la petite enfance et bien décrit par un auteur comme D.W. Winnicott qui évoque les réactions du bébé lorsque le visage de la mère perd sa fonction de miroir réfléchissant ses émotions et ses pensées. Il parle de « ces bébés… [qui] étudient les variations du visage maternel pour tenter de prévoir l’humeur de leur mère comme nous scrutons le ciel pour deviner quel temps il va faire. Le bébé apprend rapidement à faire une prévision [du genre] : “Dès que le regard de ma mère se fige ou que son humeur s’affirme, alors mes propres besoins devront s’effacer, sinon c’est ce qu’il y a de central en moi qui sera atteint” » (Winnicott, 1967, p. 155-156). Dans ces situations, comme le souligne Winnicott, « la perception… se substitue à ce qui aurait pu être le début d’un échange significatif avec le monde, un processus à double direction où l’enrichissement du soi alterne avec la découverte de la signification dans le monde des choses vues ».

Cette remarque clinique conduit à souligner le rôle de ce que les parents renvoient en miroir à l’enfant, à travers des propos du quotidien qui peuvent paraître anodins ou comporter une dose de violence, ainsi que le rôle des attentes des parents et ce que l’enfant en perçoit. Une mère me rapportait, par exemple, que pour tout commentaire à l’arrivée de son fils d’origine russe dans la famille, ses parents lui avaient dit devant lui : « En somme, c’est un slave froid. » L’enfant était épinglé dans un stéréotype concernant aussi bien son origine que son caractère supposé. Que voit l’enfant dans le miroir du regard de ses parents ? Une image quelquefois contaminée par les fantasmes ou les représentations concernant son histoire pré-adoptive. On retrouve souvent le sentiment que c’est comme si l’enfant détenait une sorte de bombe à retardement, crainte souvent reliée chez les parents à l’idée qu’à l’adolescence, il voudra retrouver ses parents d’origine. L’enfant peut voir aussi dans le regard de ses proches une image insatisfaisante, que ce sentiment soit le fruit de ses propres projections ou une réalité.

C’est le cas de Manon que sa mère adoptive juge intellectuellement limitée alors que son niveau est tout à fait acceptable compte tenu de son parcours particulièrement chaotique. Ses parents la mettent constamment à l’épreuve lui demandant le nom de tel ou tel animal, plante ou personnage historique. L’enfant victime de son inhibition liée à la dépression échoue régulièrement à répondre. Elle multiplie les conduites d’échec. Ses propos, ses productions picturales laissent percevoir une hostilité inconsciente vis-à-vis de ses nouveaux parents, agressivité qu’elle retourne contre ses processus de pensée.

Je est un autre, comme disait Rimbaud…

Manon, incapable de s’opposer frontalement, incapable d’assumer sa colère et son agressivité, marque son refus et son mécontentement de cette façon, et en se clivant : elle en vient ainsi à évoquer un double quasi hallucinatoire qui lui souffle des bêtises à réaliser, c’est une autre qu’elle qui fait les bêtises, c’est une voix qui les lui commande… La mère ne comprend pas cette incapacité à satisfaire ses demandes et la vit comme une non-réponse aux efforts, aux stimulations, aux attentes de la famille. Elle repousse mes explications sur la dépression de l’enfant, réclame des bilans cognitifs.

J’ai retrouvé ce clivage, et cette attribution à un autre imaginaire de l’inspiration d’actes agressifs ou interdits, chez d’autres enfants adoptés confrontés à une incompréhension des parents qui fonctionnent dans un registre éducatif correctif, punitif, sans se demander ce que l’enfant ressent, sans finesse psychologique, bref sans beaucoup d’empathie.

Par exemple, Agnès a été adoptée par des parents très surmoïques tout affairés à lui donner ce qu’ils considèrent comme une « bonne éducation ». Ils la contrôlent en permanence, sautant sur la moindre défaillance à leur référentiel. Agnès en vient à se cliver pour contenir sa colère et son agressivité. La mère se plaint de l’attitude critique de sa propre mère à son égard, celle-ci lui reprochant, avec raison mais de façon maladroite et prise dans leur relation filiale, sa rigueur vis-à-vis de l’enfant. On voit que le conflit se joue d’emblée dans des dimensions filiatives. Ce type d’interactions peut exister dans des familles non adoptives mais l’enfant a grandi dans ce contexte, il participe aux premières interactions, se construit en étant également partie prenante de la relation, alors que dans l’adoption il y a confrontation entre deux fonctionnements qui ne se sont pas tissés ensemble au départ, ce qui favorise le risque de clivage chez l’enfant, clivage qui peut représenter une défense pour éviter le rejet de la greffe (la séparation se fait à l’intérieur de l’enfant).

et autrui, un alter ego

Nicolas Georgieff [2] attire notre attention sur le fait que nous pouvons être occupés certes « par les états mentaux d’un autrui présent, dans la réalité actuelle d’une interaction empathique, mais aussi d’un autrui absent, voire disparu, dans une interaction empathique virtuelle autant que réelle, « in absentia », à distinguer donc de l’empathie « in praesentia ». Il souligne que cette forme d’empathie « in abstentia » permet ensuite le maintien du lien dans la séparation et la perte. J’ai retrouvé cela chez certains enfants adoptés qui semblaient mobiliser toute leur capacité d’empathie sur la figure de la mère biologique absente qu’ils n’avaient guère connue mais dont on leur avait parlé. Loin de lui en vouloir pour l’abandon, ils faisaient preuve dans leurs associations de beaucoup de d’empathie.

Il s’agit en fait de traiter la perte réelle et imaginaire du ou des parents d’origine (mais il s’agit surtout de la mère). Ceci peut passer par des sentiments de compassion, une empathie pour le disparu, alternant avec des sentiments de culpabilité qui peuvent être projetés sur les présents sous forme d’agressivité.

Ainsi Moïra me parle de sa mère biologique qui vit en Éthiopie. Elle sait qu’elle est malade du sida et s’inquiète de son sort. Elle écrit au tableau des propos entremêlés la concernant et faisant part de ses inquiétudes et encouragements pour sa mère biologique. « Vas-y Sarah, vas à Addis-Abeba, courage, tiens bon… »

Lily évoque son souci pour sa mère biologique qu’elle n’a pourtant pas connue et sur laquelle elle n’a pratiquement pas d’information. Je finis par comprendre à ses propos qu’elle vit avec ce personnage imaginaire, qui l’accompagne et à qui elle parle intérieurement, comme en un roman familial.

Une identité complexe

Au-delà de ces problèmes, qui encore une fois ne sont pas univoques mais liés aussi aux perturbations des premières relations, les enfants adoptés ont de surcroît toujours un statut complexe. Celui-ci conjugue la perte des parents initiaux et la rencontre d’une nouvelle famille, une nouvelle identité, tous aspects qu’ils sont contraints de penser pour pouvoir les assumer. Ils ne peuvent pas échapper au traitement de la perte tant réelle qu’imaginaire et utiliseront des stratégies variées, procédant souvent par étapes plus ou moins explicites. Parallèlement, ils sont soumis aux tiraillements d’une identité plurielle qui leur est souvent renvoyée par l’extérieur, notamment les pairs à l’école qui ne manquent pas, pour peu que l’enfant soit d’une autre couleur que ses parents, de mettre en doute cette filiation. Les enfants adoptés doivent donc construire des représentations de leur histoire afin de pouvoir assumer leur statut, ce qu’ils font généralement par étapes avec des moments de questionnements douloureux et d’autres de refoulement. Dans ce chemin, ils peuvent émettre des messages difficiles à déchiffrer pour l’entourage particulièrement si celui-ci dispose de peu de capacité empathique. Fréquemment, des conflits de loyauté produisent des symptômes complexes, privilégiant l’attaque du lien. Ils peuvent compromettre la relation s’ils ne sont pas bien compris par les parents et ce à tous les âges. De surcroît, ils entrent parfois en résonance avec des difficultés propres aux parents.

L’empathie du thérapeute

Ce sera tout le travail en consultation adoption de favoriser l’établissement ou le rétablissement d’une intersubjectivité en aidant au décodage des manifestations de l’enfant, en étayant, en triangulant et en réfléchissant aux deux sens du terme. En effet, le travail du thérapeute va être d’offrir un nouveau miroir renvoyant une autre image de la réalité psychique. Dans les thérapies mère-bébé ou dans le travail avec les parents, ce rôle se rapproche souvent d’une fonction grand-parentale ou encore « fonction Sainte Anne », c’est-à-dire de soutenir le rôle de miroir de la mère à la façon dont Sainte Anne, dans les trinités mariales comme le célèbre tableau de Léonard de Vinci La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, soutient la vierge et l’enfant (cf. Ciccone, 2011).

Dans ce travail, l’empathie du thérapeute tant intellectuelle qu’émotionnelle, selon la distinction d’Adam Smith [3] , est un moteur précieux à condition qu’elle ne se transforme pas en outil au service de la maîtrise ou en contagion émotionnelle.

Deux vignettes cliniques illustreront quelques aspects de ce travail.

Elisa a été adoptée à 5 ans. Elle était dans une famille d’accueil où elle se sentait, semble-t-il plutôt bien, et en a été un peu arrachée. Mais elle s’est vite adaptée et s’est montrée jusqu’à l’adolescence très affectueuse et câline. Elle a présenté une puberté précoce et a commencé à se renfermer. Elle se plaint de ne pas pouvoir partager avec son père, lequel privilégie à outrance les échanges avec son fils aîné qui n’est pas adopté et est un brillant sujet qui joue de cette corde pour marquer son territoire, entraînant le père sur des thématiques scientifiques où Elisa est larguée. Il traite souvent sa mère « comme la bonne », ce qui énerve considérablement Elisa. Ce qu’elle ressent dans le regard de son père ou de son frère est certes une différence liée à la couleur de sa peau, à sa moins grande habileté à retenir l’attention comparée à son frère, mais aussi le fait d’être une femme comme sa mère. Si le premier reflet renvoie à un registre narcissique, le second, à l’envie et la rivalité fraternelle, le troisième concerne le triangle œdipien.

C’est une jeune adolescente très populaire parmi ses pairs, très appréciée de ses professeurs. Elle raconte qu’elle a éprouvé un énorme sentiment d’abandon quand une de ses amies, qu’elle aime beaucoup, l’a rejetée. Elle fait le lien avec son adoption. Elle a des souvenirs de sa famille d’accueil car elle était déjà grande. À la maison, elle a souvent des moments où ça ne va pas, qu’elle masque, elle va dans sa chambre pour pleurer. Elle laisse traîner des papiers, que trouve sa mère, où elle dit qu’elle ne sait pas qui elle est et parle d’un trou à l’intérieur. Elle a tendance à s’auto-exclure. Ses parents, dans l’ensemble à l’écoute, essaient d’en parler avec elle sans succès, elle évite, rit et se renferme. Son attitude de repli, de non-communication, lui occasionne des remarques de la part de son père comme : « Elisa la boudeuse », « Tiens, Elisa dit quelque chose, mais que se passe-t-il ? ». Celui-ci ne mesure pas l’impact de ses réflexions qui ferment pour l’adolescente la communication et sont autant de pertes d’occasion de partage intersubjectif. Mais elle les suscite aussi par son attitude défensive et une brusquerie survenant après qu’elle ait rentré son agressivité, brusquerie qui la fait passer pour quelqu’un de « sauvage » alors qu’elle peut faire montre d’une grande sensibilité et d’une justesse d’expression de ses sentiments dans d’autres circonstances, comme le cadre psychothérapique. Elle se sent différente de sa famille. Elle a commencé à ressentir cela en 5e, sentir qu’elle n’était pas si bien que cela. Elle envie les copines qui sont comme leurs parents. Elle ne sait pas à qui elle ressemble, sur le plan du caractère, de la personnalité. Sa famille est aisée et elle n’apprécie pas le fait d’aller systématiquement dans des hôtels de luxe pendant les vacances, elle est sensible aux gens modestes comme le sont probablement ses parents biologiques et sa famille d’accueil. Elle n’ose pas trop aborder son intérêt pour ses origines avec ses parents car elle a peur de les blesser mais elle aimerait bien savoir d’où elle vient et retourner là-bas.

Elisa me frappe par sa densité de présence en entretien. Elle se saisit du temps, de l’espace et de l’attention que je lui accorde pour faire un travail d’introspection étonnant chez une jeune adolescente, travail qui nous conduit à un point où je ressens son émotion et je crois comprendre que sa rage actuelle correspond au fait qu’elle peut enfin ressentir, de façon différée, la détresse de la petite fille arrachée à sa famille d’accueil. Elle y avait tissé des liens qu’elle a dû mettre de côté dans le processus d’adaptation à sa nouvelle famille et dans l’urgence de s’attacher à celle-ci en tant qu’objet protecteur, dans un comportement docile et compliant, en faux self. La communication de cette idée amène un soulagement et une détente parce que quelque chose de vrai a été reconnu et partagé scellant l’alliance thérapeutique. La mère est également soulagée de comprendre que l’agressivité actuelle de sa fille témoigne d’une évolution positive dans le sens où c’est parce qu’elle est rassurée par la bonne enveloppe dont ils l’ont entourée qu’elle peut se permettre d’exprimer maintenant en différé sa colère.

Un jour, elle m’annonce qu’elle a repris contact avec les amies qui lui avaient fait faux bond, ce qui avait causé sa détresse à l’origine des consultations. Cette reprise va de pair avec la possibilité de parler à ses parents de son souhait de retrouver sa famille d’accueil…

Un autre exemple : Francis est un petit garçon adopté à l’âge de 5 ans. Il en a 9 lorsque je le rencontre. Francis, selon une soignante qui le suit, a une armature tonique. Il peut être brutal, ce qui nuit à ses relations amicales mais il a, dit-elle « un super bon fond ». Il donne le sentiment de comprendre l’autre, et montre dans le petit groupe thérapeutique qu’il fréquente, une vraie capacité à être en empathie avec les autres enfants.

Sa mère est une femme à poigne qui a adopté seule. Elle a maintenant un compagnon mais qui ne vit pas avec elle et son fils. Elle décrit celui-ci de façon précise. Il était très agité à son arrivée et a fait beaucoup de progrès, il a des problèmes de concentration, il est toujours gai. Francis la comblerait à tous les niveaux, d’ailleurs, elle se dit comblée sur le plan professionnel, dans sa vie amoureuse, et avec son fils qui est très gai et très tendre. Il ne « chouine » jamais, même s’il s’est fait mal. Je lui demande si elle est comme ça, elle aussi, car elle paraît un peu hypomane, elle répond : « Je ne pleure jamais, enfin ça peut m’arriver mais je prends soin que ce ne soit pas devant lui. » Elle souligne qu’il n’a pas trop le sens de la propriété, il prend et donne beaucoup de choses, mais il ne s’attache à rien. Le prenant à partie, elle dit : « Hein, Francis, tu ne t’attaches pas aux gens, à part ta maman ! ». Selon sa mère, Francis aime bien se faire remarquer, transgresser les règles, faire le clown, attirer l’attention. « Pourtant, souligne-t-elle, je ne connais pas un adulte qui s’occupe de lui qui ne le trouve pas attachant, même quand il est très pénible ». Elle s’inquiète d’un déficit intellectuel lié à un éventuel saf [4] . « Quand il se concentre, il arrive à faire, mais il ne comprend pas les énoncés, donc il ne peut pas résoudre les problèmes. Tout ce qui est répétitif, il arrive progressivement. Il apprend très bien les poésies. Il a un sens artistique très développé, il aime beaucoup dessiner, il est très doué en sport. Il a beaucoup d’énergie, mais aucune notion du temps, il ne sait pas lire l’heure, ne connaît pas l’urgence le matin pour partir à l’école… ».

Elle-même travaille beaucoup et Francis est récupéré par une nounou de la sortie de l’école jusqu’à 20 h 30-21 h.

Francis accepte bien l’entretien seul avec moi. Il m’explique qu’au lieu de passer tout son temps sur sa console, il lit beaucoup, il reproduit les dessins des livres et après il leur rajoute quelque chose. Par exemple, sur un livre où il y avait des étoiles, il a rajouté des couleurs sur les étoiles et fait des contours de plusieurs couleurs. J’ai le sentiment qu’il a besoin d’entourer. « Tu aimes suivre les contours ? ». Il dessine alors des formes qui s’imbriquent les unes dans les autres, souligne qu’il laisse un espace blanc entre elles. C’est important qu’elles ne se touchent pas J’associe sur une façon d’être extrêmement proche, enveloppé, mais sans jamais se toucher, et le lui verbalise. Il reprend : « J’aime bien imaginer des objets sur des formes… quelquefois je leur fais des trucs qui manquent ». Il dit, parlant d’une des formes de son dessin, « Là, j’ai imaginé un lapin ; là, c’est les oreilles ; là, c’est la queue ; là, c’est les pattes… elles sont un peu molles ». Je pense alors aux lièvres de Barry Flanagan, ce sculpteur gallois qui était fasciné par la danse… Je fais le lien avec ses difficultés de concentration quand il n’est pas entouré. Il dit : « J’aime bien dessiner, improviser, j’imagine des choses je suis un papillon à trois ailes, je suis un loup volant, j’aime bien faire des ailes ». Je pointe : « Tu aimes leur ajouter des choses ? Les ailes, c’est pour voyager ? » Il dit : « J’aime bien faire des petits monstres mignons, j’invente des formes, des choses, je les reproduis… ». Il suscite alors une émotion très forte en moi. Je demande si l’adoption le soucie, s’il a des souvenirs de son pays d’origine, de l’orphelinat où il est resté jusqu’à 5 ans. Quelques-uns, il se souvient qu’il avait un copain, il lui manque… il n’a personne à qui en parler, personne ne lui parle de cela. Il ajoute : « J’aime bien passer du temps avec ma maman à faire des jeux de société, j’aime bien avoir du temps le matin, on n’a pas trop le temps parce qu’il y a école… j’ai plus de temps le samedi et le dimanche ». Son manque de concentration et son besoin d’attirer l’attention me paraissent la conséquence d’un défaut d’enveloppe qu’il recherche dans son activité. Aux carences de la petite enfance en orphelinat s’ajoute la course au temps maternel, il faudrait pouvoir se poser un peu, ne pas être toujours dans l’action, la volonté, une forme d’hypomanie, une défense contre la dépression. J’explique à sa mère qu’il parle très bien de lui-même, avec beaucoup de maturité, qu’il se soigne ; elle est contente car elle le trouve plutôt bébé. Je souligne que le temps de l’enfant n’est pas celui de la mère et qu’il a besoin de disponibilité. La semaine suivant cette consultation, la mère rapportera aux thérapeutes du groupe qu’il a pleuré pour la première fois, ce qui lui a permis de le consoler, fonction qu’il ne lui laissait pas remplir jusque-là.

Des obstacles à l’empathie…

Ces quelques exemples puisés dans la clinique de la consultation adoption du Figuier montrent à quel point le lien peut être complexe à tisser avec un enfant adopté et comment la bonne volonté parentale peut être mise à mal. La plupart des parents sont de bonne volonté, au moins au départ. Il ne s’agit donc pas de stigmatiser les parents, mais de souligner l’importance de l’empathie comme vecteur de la relation. Ce qui amène à essayer de comprendre ce qui entrave l’empathie. Du côté des parents, celle-ci suppose avant tout une attitude bienveillante, mais chacun connaît l’ambivalence, et les relations affectives ne sont jamais univoques, elles sont faites d’amour et de haine. Ce qui entrave l’empathie : la haine, le besoin de distance, le manque de théorie de l’esprit, l’objectivation de l’enfant, une conception défensive et rigide de l’éducation. Les non-réponses de l’enfant aux élans des parents, son incapacité à éveiller le care giver qui sommeille en chacun à un degré plus ou moins mobilisable, les provocations de l’enfant, son masochisme, les résonances avec des problématiques parentales anciennes plus ou moins enkystées.

L’équilibre n’est pas toujours facile à trouver pour les parents entre un manque d’empathie et un excès de sympathie qui, sans le rassurer, encourage inconsciemment l’enfant dans une tyrannie cherchant à combler dans la répétition une angoisse d’abandon intarissable. Par exemple, le père de Georges fait preuve d’une empathie qui confine au masochisme… Il devance les demandes de l’enfant, répare ses bêtises à sa place et n’a aucune exigence. Il ne joue plus son rôle séparateur et entretient la mégalomanie et la recherche de limites de l’enfant. En entretien, nous découvrirons que cette difficulté se relie à la perte précoce d’un père dont le peu d’intérêt pour lui alimentait une ambivalence féroce responsable de sa culpabilité inconsciente à la disparition du père et de son incapacité à se fâcher et à occuper une position castratrice symboligène, pour reprendre l’expression de Françoise Dolto. L’enfant va montrer dans ses dessins la résurgence d’une figure terrorisante qui évoque l’ancêtre paternel autant que la mère abandonnante, figure à laquelle il est identifié lorsqu’il se montre « méchant .

… qu’il vaut mieux prévenir que guérir !

Dans une visée préventive, il paraît important que cette dimension de l’empathie soit travaillée dès la procédure d’agrément, puis lors des moments-clés où un accompagnement peut être souhaitable pour des parents désarçonnés, voire déboussolés par le comportement d’un enfant ayant des troubles de l’attachement. Lorsque l’on mène des entretiens d’évaluation, on constate que nombre de postulants font preuve, en théorie du moins puisque l’enfant n’est à ce moment que virtuel, de capacité à s’identifier à lui, ce qui est la définition de l’empathie. Ils se montrent sensibles, conscients de ce qu’un enfant peut vivre dans de telles circonstances – rencontre, voyage, arrivée dans un nouvel environnement, etc. Mais d’autres non, avec tous les degrés que l’on peut imaginer entre les deux extrêmes. Cette capacité n’est quelquefois pas exprimée, alors qu’elle est potentiellement présente, pour des raisons qui tiennent par exemple au stress qui accompagne ces entretiens, à une position défensive d’accrochage à l’idée qu’on est un bon parent, position qui interdit tout questionnement et qu’il faudra tenter de déverrouiller. Ce sera une des tâches du professionnel chargé de l’évaluation d’en favoriser le surgissement. Mais, d’autres fois, il s’agit plus manifestement d’une incapacité à envisager l’enfant comme sujet, lié par exemple à un investissement essentiellement narcissique du projet d’enfant ou à des défenses opératoires ou obsessionnelles serrées qui augurent mal de la possibilité de comprendre les manifestations d’angoisse qui peuvent être complexes d’un enfant ayant vécu des traumatismes plus ou moins répétés ; ou encore d’un problème structural de manque de « théorie de l’esprit » qui inquiète sur la personnalité de l’intéressé et ses capacités ultérieures à entrer en relation avec un enfant et à comprendre ses réactions.

Enfin, l’empathie est un outil précieux pour le thérapeute, lui permettant d’accéder en douceur au ressenti de ceux qu’il accompagne. Elle repose sur ses capacités intersubjectives, notamment ses capacités d’identification, sur sa connaissance des mécanismes psychiques, mais aussi sur sa connaissance des spécificités de l’adoption, en particulier des parcours complexes et souvent douloureux des enfants adoptés comme des parents adoptants.

 __________

Bibliographie

Ciccone, A. (2011). « Pour une nouvelle représentation de la fonction paternelle », Revue belge de psychanalyse, n° 58.

Decety, J. (2003). « L’empathie », Pour la Science, n° 47, n° 309.

Georgieff, N.( 2014). « Intersubjectivité : une perspective développementale », enfances&psy, n° 62, « L’intersubjectivité ».

Le Run, J.-L. (2013). « L’adoption, des histoires à construire : l’accompagnement de la consultation adoption du Figuier », enfances&psy, n° 59, « Adoption : quel accompagnement ? ».

Mazet, P. ; Rabain, J.-F. ; Downing, G. ; Wendland, J. (2002). « Le déni de l’intersubjectivité dans les interactions précoces comme paradigme de la violence psychologique », Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, Volume 50, Issue 6, p. 424-428.

Smith, A. (2009). « The Empathy Imbalance Hypothesis of Autism : A theoretical approach To Cognitive and Emotional Empathy in Autistic Development », The Psychological Record, n° 59, p. 489-510.

Stern, D. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, Puf, 2003.

Tisseron, S. (2014). « L’intersubjectivité, clé du processus thérapeutique », enfances&psy, n° 62, « L’intersubjectivité ».

Winnicott, D.W. (1967). « Le rôle de miroir de la mère et de la famille », dans Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.

 __________

Notes

  • [1]↑-Voir « L’intersubjectivité, clé du processus thérapeutique », dans ce même numéro.
  • [2]↑-Voir « Intersubjectivité : une perspective développementale », dans ce même numéro.
  • [3]↑-Il s’agit de l’auteur contemporain, homonyme du philosophe du xviiie siècle.
  • [4]↑-Syndrome d’alcoolisation fœtale.
THEMES