Conflit de loyauté, séparation parentale et phobie scolaire

Conflit de loyauté, séparation parentale et phobie scolaire

Par Anglada Eulàlia, Meynckens-Fourez Muriel

Pour citer cet article :

Anglada E., Meynckens-Fourez M. (2016). « Le conflit de loyauté dans les cas de séparation parentale », Thérapie Familiale, 37, 3/ 227-240.


Introduction

Dans nos sociétés actuelles, la durabilité du couple s’avère fragile et l’expérience répétée de se séparer et de reconstruire une nouvelle relation à deux, voire une nouvelle famille devient fréquente. En effet, la plupart des individus qui se sont séparés ou ont divorcé tentent de refaire leur vie et entraînent leurs enfants dans ces aventures parfois multiples (Berger, 2014).

Les changements rapides des modèles familiaux dans nos sociétés ne permettent plus aux individus de trouver, dans le contexte habituel de la famille traditionnelle, des réponses adéquates aux situations nouvelles auxquelles ils ont à faire face. Ils rencontrent peu de modèles auxquels ils peuvent s’identifier et se référer pour intérioriser certains aspects des relations parents-enfants.

Nous assistons à plusieurs mouvements au sein des familles. Nous observons une tendance très marquée vers le besoin de réalisation individuelle, souvent au prix du sacrifice d’une réalisation familiale. Les sentiments, le désir personnel prennent le pas sur les besoins de l’enfant et celui-ci n’est plus actuellement un frein à l’éventuelle séparation de ses parents.

On observe que dans les situations de conflit parental important, dans la majorité des cas, chaque parent reconnaît que l’enfant a besoin de l’autre parent, mais la réponse à ce besoin est entravée par le conflit conjugal. Dans les cas les plus pathologiques, l’un des parents est incapable d’accepter que leur enfant ait besoin de l’autre parent ou encore, l’enfant est instigué contre l’autre parent comme dans l’aliénation parentale.

Maggy Siméon (1999) décrit que les conjoints en crise s’accrochent à leur fonction parentale. « Abandonné, disqualifié, seul, le parent s’accroche à l’enfant et, à travers lui, tente de restaurer son narcissisme, sa fierté personnelle, punit aussi son partenaire de l’abandon ressenti. S’ensuit la famille monoparentale avec le surmenage du parent seul, son besoin de proximité avec ses enfants et de disqualifier l’autre parent en bloquant les identifications des enfants à ce dernier ».

Dans nombre significatif de situations de séparation, un parent ne peut supporter l’idée que l’enfant ait passé des bons moments avec « l’autre ». Si bien qu’il les nie, en veut à l’enfant, voire se sent détruit. Dans ces situations, lorsque l’enfant est en accord avec un parent, il se trouve automatiquement en désaccord avec l’autre parent. Ceci n’est pas sans rappeler M. Bowen (cité par Meynckens, Henriquet, 2005) qui décrit ainsi les situations de clivage dans un système : « si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi ».

Un enfant peut aussi se sentir tout à fait déchiré lorsqu’il doit maintenir secret auprès d’un parent le fait que l’autre entretient une relation extraconjugale. Qu’il parle ou qu’il se taise, il croit trahir l’un ou l’autre. Il en est de même, à chaque étape de la recomposition familiale qui fait souffrir l’autre parent.

L’expression de la souffrance et les troubles engendrés varient d’un enfant à un autre, et dépendent de facteurs multiples comme l’âge, la personnalité, le contexte familial, entre autres. Les conflits ainsi que les changements matériels et familiaux qui en découlent peuvent entraîner chez l’enfant, un sentiment d’insécurité, voire provoquer de véritables angoisses, qui peuvent prendre différentes formes (crises d’angoisse, agitation, difficulté de concentration, peur de l’abandon réactivée s’extériorisant par des troubles du sommeil), jusqu’à la crainte d’être à son tour abandonné par le parent qui est parti, voire par le parent restant. S’y ajoute un sentiment de culpabilité, car, en assistant à la séparation de ses parents, l’enfant peut penser qu’il en est la cause.

Pris dans un conflit de loyauté, sa fidélité peut l’amener à prendre parti pour le parent qu’il estime victime de la séparation et certains parents, pris par l’intensité de leurs réactions, ne se rendent pas compte qu’ils imposent plus ou moins implicitement leurs choix à leur enfant en disqualifiant régulièrement l’autre parent, ne permettant pas à l’enfant d’en conserver une image constructive.

Cet article est issu de notre pratique clinique dans un service de consultations, résultat du constat du nombre croissant de demandes de suivis pédopsychiatriques, liés à des situations de phobie scolaire (Anglada, 2015) chez des enfants pris dans une situation de conflit parental. Dans ces situations, la phobie scolaire peut être lue comme un symptôme qui prend place comme la manifestation d’un malaise au sein de la dynamique familiale. Nous avons pu constater que des enjeux semblables se retrouvaient parfois dans des familles issues de l’immigration où les enfants sont tiraillés entre deux cultures.

L’intérêt de cet article est de discuter la question du conflit de loyauté dans les cas de séparation conflictuelle. Pour cela, nous souhaiterons aborder les points suivants :

  1. Le concept de loyauté de Boszormenyi-Nagy.
  2. Un exemple clinique d’un enfant pris dans une situation de conflit de loyauté et qui présente des difficultés scolaires.
  3. Quelques éléments d’évaluation clinique dans le cas de séparation, qu’il s’agisse d’une séparation des parents ou une séparation du pays d’origine.
  4. En conclusion, nous nous poserons la question des perspectives possibles pour les thérapeutes familiaux afin d’ouvrir des pistes d’interventions.

Définition de loyauté

Le concept de loyauté a été introduit dans le champ des psychothérapies familiales par Ivan Boszormenyi-Nagy, psychiatre d’origine hongroise qui, dès la fin des années cinquante, fut le fondateur de la thérapie contextuelle ( [1] croisement entre l’approche systémique et la psychanalyse (Michard, 2005).

Sensible aux transmissions faites d’une génération à l’autre, Boszormenyi-Nagy développe le concept de loyauté pour décrire le lien résistant et profond, unissant entre eux les membres d’une même famille, lien qui transcende tous leurs conflits. La loyauté est une force régulatrice des systèmes. « Le contexte de loyauté est issu soit d’un rapport biologique de parenté, soit d’attentes de réciprocité résultant d’un engagement relationnel. Dans les deux cas, le concept de loyauté est de nature triadique. Il implique que l’individu choisisse de privilégier une relation au détriment d’une autre ».

Selon Boszormenyi-Nagy (1973), c’est comme si chaque famille avait son propre livre de comptes où sont consignés les dettes et les gains (c’est-à-dire les fautes ou transgressions commises, ou bien encore, les mérites). Tout se passe comme s’il existait une loi implicite imposant le remboursement ou la réparation de chaque dette. Si cette loi n’est pas respectée, le poids de la dette sera transmis à la génération suivante, où l’un des membres peut se voir délégué le rôle de veiller au remboursement ou à la retransmission de cette fonction vers un descendant.

L’auteur précise encore que par la filiation, l’enfant ressent d’emblée un devoir éthique de loyauté envers ses propres parents, dont il cherchera à s’acquitter. C’est une loyauté existentielle. Les parents ont acquis en quelque sorte une légitimité aux yeux de l’enfant, lequel pour se montrer loyal, devra rembourser sa dette envers eux ; il s’agit alors de loyauté verticale. A noter qu’au sein d’une fratrie ou de façon plus diffuse, dans un couple, on a à faire aux loyautés horizontales. Nonobstant, l’enfant ne sera jamais en mesure de pouvoir rendre ce qu’il a reçu de ses parents. Il pourra alors se tourner vers d’autres, vers les générations suivantes par exemple.

Cette description doit aussi tenir compte du stade développemental de la famille et de son organisation transgénérationnelle.

Conflit et clivage de loyauté

Le conflit de loyauté s’instaure quand l’enfant est pris dans un piège. Comme mentionné auparavant, la loyauté s’établit par rapport à des questions dont les réponses peuvent entrer en compétition comme par exemple : envers qui suis-je plus obligé ? Qui est le plus vulnérable dans cette situation ? La loyauté est donc un choix qui prend notamment en compte : endettement, besoin, vulnérabilité et compétence du partenaire.

Répondre aux attentes ou aux missions des parents séparés devient le plus souvent impraticable. L’enfant tente un juste équilibre de ses loyautés par rapport au déficit de la réciprocité entre ses parents, punissant, par exemple, le parent qui lui paraît responsable ou capable de survivre plus facilement à la blessure du couple. Il essaie de réparer les injustices subies par un parent du fait de l’autre, protégeant un parent contre l’autre.

Le clivage coince l’enfant entre ses deux parents et il lui est impossible de choisir. À l’inverse du conflit, où se présente toujours une porte de sortie malgré la culpabilité qui en découle, le clivage n’en offre aucune. L’enfant ne peut ni donner ni recevoir d’un parent sans être déloyal vis-à-vis de l’autre et surtout, sans craindre de le démolir. La situation de loyauté clivée rend tout recevoir inacceptable, toute dette impayable. L’impact est d’autant plus profond que la loyauté n’implique pas seulement les parents mais inclut, dans la plupart des cas, les grands-parents.

Exemple de loyauté clivée en clinique pédopsychiatrique

Michel est un enfant de 12 ans qui ne va plus à l’école. Sa mère adresse une demande de suivi pédopsychiatrique dans un service de santé mentale [2] car depuis le début de l’année, Michel a dépassé les jours [3] d’absentéisme scolaire permis par la loi belge et cela pose problème au niveau de l’école. Selon les intervenants de l’école, Michel présente une phobie scolaire.

Tous les matins, depuis plusieurs mois, c’est la crise. Michel pleure et refuse de quitter la maison. Selon sa mère, il veut juste rester dans son lit et il a déjà parlé de suicide. Il refuse même de jouer au hockey, sport qu’il aime énormément. La scolarité de Michel a été marquée par un changement d’école en 5e primaire suite à un vécu d’harcèlement. Actuellement, il nous explique aimer beaucoup sa nouvelle école et avoir beaucoup d’amis.

Michel est le plus jeune d’une fratrie de deux. Lui et son frère Charles, âgé de 14 ans, habitent avec leur mère. Quant au couple parental, il est séparé depuis 3 ans moment où le père de Michel est parti vivre au Maroc. Il avait comme projet de développer un business de chocolats belges.

Pendant les deux années durant lesquelles Monsieur a habité au Maroc, le contact entre lui et ses enfants a été irrégulier, le père de Michel ne retournant qu’une semaine tous les quatre mois en Belgique. Néanmoins, depuis un an, alors que Michel avait 11 ans, son père est de retour en Belgique. A ce jour, le père présente des difficultés économiques, liées à la faillite de son projet de chocolats belges. Il loge actuellement chez sa mère.

La mère de Michel explique avoir beaucoup souffert de la séparation. Elle a dû s’occuper toute seule des enfants. A ce jour, elle est en colère car le père de Michel a introduit auprès du juge une demande de garde alternée.

Nous faisons rapidement l’hypothèse qu’il y a des enjeux relationnels intrafamiliaux. La suite nous montrera en effet que Michel était entraîné à renforcer son symptôme, vu la dynamique familiale qui s’était développée autour de lui. Les parents et Michel seront vus à un rythme assez soutenu tous les 15 jours.

Dans cette situation clinique, la loyauté est au cœur du symptôme. C’est pourquoi j’ai opté [4] pour des entretiens à géométrie variable : entretiens individuels avec Michel, sa mère et son père, entretiens père-Michel, entretiens mère-Michel et entretiens parents-Michel. Cela m’a permis de garder une loyauté avec chaque membre de la famille. Charles, le frère de Michel a toujours été invité aux entretiens familiaux. Malheureusement, il n’a jamais voulu venir. Mon hypothèse est que le frère s’est senti culpabilisé pour des raisons que nous n’expliciterons pas ici.

Après deux entretiens parent-enfant et un entretien individuel, j’apprends que le juge a décidé d’une garde principale chez la mère et un week-end sur deux chez le père. Les parents semblent d’accord avec cette décision. Néanmoins, Michel refuse tout contact avec son père. Il ne veut pas aller chez lui car il l’accuse d’avoir abandonné sa famille. Il nous explique avoir honte de lui car il a perdu son emploi et qu’il doit vivre avec sa propre mère.

Pendant les deux années durant lesquelles son père a vécu au Maroc, Michel a manifesté ouvertement sa loyauté à l’égard de sa mère. Il a dépensé toute son énergie pour que sa mère soit bien, occupant là un rôle parentifié. Depuis que son père est parti, Michel et sa mère dorment ensemble.

Cette loyauté a fait que Michel retrouve des sérieux bénéfices secondaires personnels et familiaux. Néanmoins, même s’il se sent renforcé en donnant, ce pouvoir qu’il a l’a angoissé très fort. Au moment où j’ai reconnu les efforts de Michel, le contact entre Michel et moi s’est noué et une porte d’entrée s’est ouverte.

L’expérience montre bien que travailler avec un couple parental en conflit est extrêmement difficile. Le thérapeute est parfois amené à un travail d’équilibriste, veillant à respecter la partialité multidirectionnelle envers les membres de la famille présents et absents. Cette posture renseigne aussi sur l’insécurité dans laquelle les enfants peuvent se trouver. Par la suite, nous aborderons quelques éléments importants de l’évaluation clinique pédopsychiatrique dans les situations de séparation conflictuelle tout en faisant le lien avec la situation clinique de Michel et de sa famille.

Quelques éléments d’évaluation

La fonction du symptôme

En découvrant la fonction du symptôme, les thérapeutes peuvent comprendre en quoi le patient identifié a des bonnes raisons de fonctionner ainsi et de quelle manière chaque membre de la famille joue un rôle qui a du sens selon les impératifs du système.

Comme décrit bien Ausloos (2013), c’est par accident qu’un comportement aléatoire va être sélectionné et c’est à l’occasion des réactions qu’il suscite qu’il va être amplifié et finira ainsi par se cristalliser sous la forme d’un symptôme.

Par son comportement, Michel restait auprès de sa mère. Les crises qu’il présentait au moment de se rendre à l’école ont commencé à entrer dans les modalités organisationnelles du système familial et cela a eu un impact sur son économie personnelle. On pourrait faire l’hypothèse que Michel s’est investi et a été investi dans la mission de soutenir sa mère en souffrance suite à la séparation. Un enfant est souvent prêt à tout pour tenter de restaurer une place à son parent. C’est ainsi qu’on peut comprendre les différentes formes que prend la parentification. Y trouvant des intérêts familiaux et personnels, Michel s’est lancé dans cette mission et est devenu aussi le patient-désigné.

C’est cela qu’Ausloos (2013) appelle le processus de cristallisation-pathologisation. En effet, à un moment donné, le comportement sélectionné et amplifié se cristallise, commence à devenir une habitude, à faire partie de la vie du sujet, à être le moyen par lequel on l’identifie dans son système. Changer cette dynamique est difficile car des nombreuses rétroactions négatives maintiennent alors l’équilibre trouvé par le système. La pathologisation est bien sûr liée au fait que le sujet se sent de plus en plus mal avec son comportement symptomatique, se trouvant placé dans une situation où il ne peut satisfaire les finalités familiales qu’aux dépens de ses finalités individuelles. A ce titre, le symptôme représente le compromis qui lui permet de sortir de cette incompatibilité entre ses finalités individuelles et les finalités familiales.

Ainsi en est-il de Pierre [5] , patient d’origine vietnamienne dont la famille a émigré en Belgique et qui lui aussi ne va pas à l’école. Ne pas s’investir en Belgique et ne pas fréquenter l’école serait à la fois un signe de loyauté à son pays et une manière de garder ses deux parents – vivant de grandes tensions conjugales – autour de lui ?

L’histoire transgénérationnelle

La transmission transgénérationnelle permet le transfert d’une génération à l’autre de « capacités » familiales. Il s’agit de certitudes/informations/projets sur ce qui est attendu dans la famille, de telle sorte que le sujet puisse articuler son projet fondateur propre et celui de ses parents et ancêtres. Plus spécifiquement, la transmission transgénérationnelle des traumatismes est le matériel psychique familial transmis à l’état brut, sans avoir été transformé, métabolisé. Ce sont donc des contenus non élaborés et plus ou moins interdits d’élaboration qui peuvent se transmettre de génération en génération sans être parlés.

Ce type de transmission, nous la rencontrons régulièrement dans des familles émigrées. Dans ce cas, S. Hirsch (Fossion, Rejas, 2007) soutient la mémoire d’appel pour évoquer comment les personnes ont fait pour s’en sortir plutôt que la mémoire de rappel qui mettrait en contact avec des images trop traumatiques.

Lors des entretiens familiaux, nous apprenons que la grand-mère maternelle de Michel a eu un très grave accident quand la mère de Michel avait 10 ans. Aînée de sa fratrie, de façon prématurée, la mère de Michel a dû prendre des responsabilités semblables à celles de sa mère : conduire ses frères à l’école, faire la lessive … Elle n’a donc pas eu l’occasion de profiter de son adolescence mais a développé des qualités maternelles. Le grand-père de Michel, très absent à cause de son travail n’a pas pu introduire une coupure entre sa fille et ses autres enfants. On pourrait faire l’hypothèse que la mère de Michel a été un enfant « parental [6]  ». Dans cette situation particulière, elle s’est donnée pour mission de s’occuper du reste de la fratrie. Peut-être aussi fut-elle parentifiée par rapport à sa mère fragilisée.

Du côté paternel, on sait que le père de Michel a grandi au sein d’une famille où le père était absent et la mère alcoolique. Lui, l’aîné d’une fratrie de deux nous explique avoir eu une enfance très solitaire. Depuis la fin de son adolescence, il semble y avoir une rivalité entre le père de Michel et la mère de celui-ci, dans laquelle chacun semble coincé dans son rôle. En raison de son alcoolisme, la mère du père de Michel est devenue presque dépendante de son fils et a fini par en avoir peur. Nous faisons l’hypothèse que le père de Michel a été un enfant « grand-parentifié [7]  ». Il a été, en quelque sorte, le parent de son parent qu’il a senti fragilisé et qu’il a essayé de soutenir à sa manière, ce qui lui donne le pouvoir.

La littérature nous montre que, dans ces situations, l’enfant devenu grand, habitué à prendre les choses en mains, n’accepte pas les limites, les contraintes, se mêle de tout, se croit tout permis, tout puissant. Amené à devenir un battant dans les relations futures, son partenaire risque d’être un battu ou un perdant (Meynckens-Fourez, 2003).

Dans notre cas clinique, nous apprenons lors d’un entretien avec le père de Michel que celui-ci a été infidèle à son ex-épouse à plusieurs reprises et qu’il l’a frappée une fois. Elle lui a toujours pardonné jusqu’au moment où Monsieur a décidé de quitter la Belgique.

Le concept de parentification

Dans de nombreux cas de séparation conflictuelle, le couple parental risque de rompre ses engagements comme parent, de s’exploiter, d’avoir des contentieux … Lorsque les plateaux de la balance sont en déséquilibre, Boszormenyi-Nagy parle de parentification comme l’exaspération de la loyauté existentielle en cas de collusion parentale visant à exiger de l’enfant un engagement simultané et non contradictoire dans le couple des parents ou dans le soutien d’un parent contre l’autre.

Le concept de parentification (Haxhe, 2013) repose sur l’élément central qu’est la « distorsion » de la relation, visant à placer l’autre dans une position parentale : « Par définition, la parentification implique la distorsion subjective d’une relation dans laquelle le partenaire ou même les enfants deviennent parents ».

L’auteur introduit d’emblée deux nuances fondamentales, de forme et de degré. Tout d’abord, placer son partenaire dans une position parentale n’est pas la même chose que de placer son enfant dans une telle position. Ensuite, il y a différents degrés de parentification, allant chez un sujet du simple fantasme d’être enveloppé et soigné comme un enfant, au comportement de dépendance exigeant que l’autre le prenne en charge.

Selon Boszormenyi-Nagy, chaque adulte possède, à certains moments, des besoins régressifs. Ces besoins seraient également naturellement présents dans la relation parent-enfant. Tout serait alors une question de proportion et d’actualisation. Une chose est de désirer que son partenaire ou son enfant prenne soin de soi à certains égards, une autre est d’adopter une position de dépendance l’obligeant à prendre celle du bon parent. Le problème se situe lorsque cet état s’inscrit dans une durée, lorsque personne ne voit les efforts de l’enfant, lorsque les attentes dépassent les capacités développementales ou, pire, lorsque ce dernier est blâmé de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

Lorsque l’adulte parentifie un enfant, la distorsion progresse d’un pas car la différence générationnelle est niée, voire inversée. L’enfant est alors perçu comme un adulte. Cette transformation de l’enfant en adulte imaginaire est, chez Boszormenyi-Nagy, la porte ouverte aux transgressions, sexuelles et incestuelles notamment, car la frontière générationnelle est violée.

Comme le rappelle Stéphanie Haxhe (2013), Boszormenyi-Nagy identifie trois types de rôles liés à la parentification.

  • Le rôle de soignant décrit l’enfant trop mature qui s’occupera de son (ou ses) parent(s) ou de sa fratrie.

L’auteur fait la différence entre les rôles de soins plus manifestes et ceux qui s’exercent de façon plus masquée. Aussi dans certains cas les enfants ont parfois de façon prématurée des responsabilités semblables à celles d’un parent. Dans notre cas clinique, nous avons observé que la mère de Michel a été amenée à prendre soin de ses frères et sœurs, en raison d’une incapacité parentale. Le père de Michel, lui s’est aussi occupé de sa mère malade. Ils ont donc adopté un rôle de soignant auprès de leur famille.

  • Le rôle de sacrifice ou de bouc émissaire décrit l’enfant qui renonce à son autonomie et adopte un rôle de victime ou de délinquant afin de réunifier sa famille.

Boszormenyi-Nagy souligne que la victime sacrifiée ne doit pas uniquement susciter notre pitié, notre compassion et nos élans sauveteurs, mais aussi être reconsidérée dans sa participation, sa collaboration et le pouvoir qu’elle en peut retirer.

  • Le rôle neutre décrit l’enfant qui se montre conforme et ne réclame rien, mais qui derrière cette façade peut se débattre dans des sentiments de vide, d’épuisement émotionnel ou de dépression. Alice Miller (1983) a ainsi écrit « Le drame de l’enfant doué ».

Ce dernier n’est pas accessible aux thérapeutes car on ne consulte jamais pour lui puisqu’il fonctionne bien. Mais à regarder de plus près, nous dit Boszormenyi-Nagy, on s’aperçoit que la santé de cet enfant est un « mythe » car la plupart du temps il souffre autant, voire davantage que le patient identifié.

Le couple parental

Dans la famille de Michel, on observe que chaque membre du couple parental est davantage dans la répétition de positions expérimentées dans leur famille d’origine, positions qui avaient entraîné manques et frustrations pour chacun. Dans ce cas, la reproduction de celles-ci au sein du couple est susceptible de participer à une rigidification ; le risque de se retourner vers les enfants pour obtenir leur soutien et/ou pour les trianguler est présent. De plus, l’un et l’autre occupaient une place d’aîné, ce qui risque plus facilement de générer de la rivalité entre eux, comme le décrit Toman (1976).

Un autre élément important dans notre situation clinique, mis en évidence au cours de la recherche de Stéphanie Haxhe (2013), est la présence d’une aporie entre le couple conjugal et le couple parental comme rôle dans la mise en œuvre du processus de parentification.

Au niveau parental, une distance est perceptible entre les partenaires, ce qui se manifeste soit par un désaccord ouvert, soit par une absence de partage et de dialogue. Ainsi, la distance entre les partenaires semble ouvrir une brèche à l’(aux) enfant(s), qui perçoivent cette distance et éventuellement la solitude d’un des deux parents. Cette configuration laisserait penser à l’enfant qu’il en est de même au niveau conjugal.

Michel et son frère ont perçu d’énormes difficultés au niveau du couple conjugal. Pour cela, ils ont pris une place au sein du couple en tant que protecteurs de leur mère. La mère, en grande souffrance, semble perdue et incapable de se positionner ou de prendre les bonnes décisions pour elle-même.

En ce qui concerne les parents de Michel, nous sommes frappées de constater qu’ils ont l’un et l’autre dû assurer un rôle parentifié, protecteur de leur mère respective sans que leur père n’intervienne pour introduire une coupure. Nous faisons l’hypothèse qu’à la génération des grands-parents, comme à la génération des parents, la fonction maternelle prise par chaque parent a été hypertrophiée sans pouvoir être articulée à une fonction paternelle. La proximité est privilégiée au détriment de la distance qui vient s’inscrire brutalement avec le départ du père au Maroc, ce qui ne fait que renforcer la proximité de Michel avec sa mère. A terme, elle est devenue symptomatique du fait de ne plus aller à l’école et de dormir dans le lit de sa mère.

Nous sommes du reste interpellées par le nombre croissant de non-fréquentation scolaire, traduisant traditionnellement une angoisse liée à une séparation dans la famille sans que la loi ou l’exigence de l’école ne parviennent à l’enrayer. Et pourtant, c’est parfois la « peur du gendarme », alliée à l’élaboration du transgénérationnel et des loyautés qui permet le retour à l’école.

Recomposition familiale

Après quelques séances, les difficultés scolaires de Michel ont disparu. Michel a été régulier à l’école et a très bien réussi son année. Petit à petit, il s’habitue à dormir dans sa chambre et peut passer des moments avec son père et son frère sans faire des crises. La situation semble bien évoluer. Néanmoins, après la fête de fin d’année à l’école, la mère de Michel nous contacte d’urgence. Michel de nouveau pleure et refuse de partir de la maison. Après un entretien avec Michel, nous apprenons que sa mère a un nouveau compagnon depuis quelques semaines. Nous nous sommes rendues compte que Michel n’avait pas fait le deuil du couple parental. Il était encore en position d’exclusivité avec sa mère et lorsque celle-ci a commencé à investir une nouvelle relation, Michel s’est placé en rivalité avec ce nouveau compagnon.

Maggy Siméon (2001) aborde la complexité lors des recompositions de familles. Les rangs sont bousculés, les privilèges anciens remis en question. Michel avait l’impression que la place qu’il avait prise n’était plus nécessaire. Il n’acceptait pas du tout cette nouvelle relation et faisait tout pour rester le centre de ses intérêts.

Les séances suivantes ont permis de retravailler la reconnaissance. La mère de Michel a pu remercier son fils pour le soutien apporté dans la préservation de l’équilibre familial ce qui a permis que Michel s’apaise.

Intervention thérapeutique

En fonction de ces éléments, l’intervention thérapeutique s’est centrée sur différents niveaux :

  • D’abord clarifier avec Michel et ses parents la question de la séparation du couple parental pour rendre clair à Michel qu’il n’était pas le responsable de la séparation.
  • Accorder une place au temps de chacun et essayer d’aider à la synchronisation progressive d’un présent qui respecte les rythmes de chacun. Au début de la thérapie par exemple, lors des séances père-enfant, je me suis sentie prise entre deux temporalités différentes. La temporalité du père, qui avait envie que la situation avance très vite pour renouer le contact avec son fils et la temporalité de Michel, qui avait encore besoin de temps. J’ai utilisé cette résonance pour inviter Michel à utiliser un média. On a construit ensemble, lors d’un entretien individuel, une carte STOP, qu’il a dessinée lui-même. Cette carte permettait à Michel, lors des séances familiales avec son père, d’être le garant de son temps à lui. La consigne était la suivante : si quelqu’un en séance a l’impression que le temps va trop vite et que cela crée un inconfort trop grand, il est prié d’utiliser la carte STOP. Les résultats avec ce média ont été très positifs.
  • Favoriser un espace pour l’élaboration du deuil de la famille initiale.
  • Rétablir les frontières générationnelles et sortir Michel de son rôle de partenaire de remplacement dans un couple ou de représentant du parent absent. Lors des séances mère-enfant, j’ai ressenti que, après la séparation, la mère de Michel avait été confrontée à une grande solitude. Elle avait trouvé auprès de ses enfants la chaleur et la proximité qui lui faisaient défaut avec le risque de substituer au couple conjugal un couple mère-enfants. Cela lui permettait de faire le deuil du couple conjugal et d’affronter les sentiments de perte liés à ce deuil. Pour cela c’était important de reconnaître, dans un premier temps, les efforts de Michel vis-à-vis de sa mère tout en travaillant le fait que Michel n’est pas le mari de sa mère et que, comme enfant, il doit s’occuper des choses d’enfant. Après quelques séances, Michel est retourné dormir dans sa chambre.
  • Rassurer Michel de la continuité de l’implication et de la protection de chacun de ses parents.
  • Reconnaître le droit au partage des loyautés et à sa légitimité sans le risque d’être perçu comme un traître.
  • Aider à la clarification du rôle de beau-père.

Comme le dit bien Edith Goldbeter (2010), dans le cas d’une garde principale chez un parent, il peut y avoir émergence de l’enfant conjoint, confident et accompagnateur, ou « mauvais partenaire » dans la relation conjugale. Le parent reconnaîtra en son enfant l’autre, celui qui lui a fait du tort ; nous aurons entre ce parent et l’enfant le même type de conflit que celui qui existait au niveau du couple. L’enfant sera habité par le fantôme du parent absent et aura du mal à s’en libérer.

Comme dans notre cas clinique, on observe parfois des tentatives de restaurer l’équilibre du système en attribuant à l’enfant non pas la place du conjoint absent mais celle du parent absent. L’enfant parentifié mûrit de façon accélérée, conscient des responsabilités que lui impose sa fonction par rapport au parent qui reste seul avec les enfants. En même temps, ce processus élimine toute possibilité d’élaboration de deuil puisque l’absence est recouverte par la place prise par l’enfant parentifié.

Comme thérapeutes, nous devons être attentifs au fait qu’aller consulter à ce moment peut être une tentative de mettre le thérapeute à la place de l’adolescent parentifié, c’est-à-dire à la place du parent absent. C’est donc en partie un mouvement libérateur pour l’adolescent mais le risque est que celui-ci tout en se sentant autorisé à vivre sa vie, se sente coupable d’abandonner lui aussi sa famille. Dans le cadre d’une famille monoparentale, si le thérapeute accepte la place du parent absent, dans un premier temps, il est bien accepté par le système mais à terme, il risque de le figer et d’empêcher la transformation (Rober, 2010).

Conclusions

Dans ce cas clinique, on pourrait dire que la phobie scolaire était le reflet d’une problématique familiale intriquée autour d’un conflit de loyauté. Cette situation a entraîné chez Michel un sentiment d’insécurité provoquant de véritables angoisses jusqu’à la crainte d’être à son tour abandonné par son père qui est parti, voire par sa mère. A tout cela s’y est ajouté un sentiment de culpabilité car, en assistant à la séparation de ses parents, Michel pouvait penser qu’il en était la cause.

La prise en compte partagée du conflit de loyauté a permis la diminution de la culpabilité chez Michel. Pour les parents, elle correspondait à un engagement par la simple reconnaissance des « mérites de Michel ». Le temps de la thérapie fut aussi celui permettant d’expérimenter des places différentes dans le système et de faire le deuil de non seulement la famille mais aussi du temps « perdu » ou « gagné ».

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Bibliographie

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 Notes

  • [1]↑– La thérapie contextuelle intègre un nouveau paradigme qui repose sur l’éthique relationnelle, à savoir la juste répartition des mérites, des bénéfices et des obligations dans les relations interpersonnelles. En effet, Nagy considère la confiance, la loyauté et le support mutuel comme les clefs qui caractérisent les relations intrafamiliales et maintiennent la famille unifiée. Bien qu’inspirée, à la base, par le modèle psychodynamique, la thérapie contextuelle a toutefois la particularité de mettre l’accent sur la nécessité d’intégrer les principes éthiques au processus thérapeutique lui-même. Le rôle du thérapeute est alors d’aider la famille à travailler sur la prévention des conflits émotionnels ainsi que sur le développement d’un sens de l’équitabilité parmi ses membres.
  • [2]↑– Centre de consultations ambulatoires pour des problèmes psychologiques et/ou psychiatriques.
  • [3]↑– En Belgique, la loi du 29 juin 1983 est celle qui régit actuellement l’obligation scolaire. Cette dernière débute lorsque l’enfant atteint l’âge de 6 ans et se termine à 18 ans. Toute absence injustifiée est signalée aux parents de l’élève mineur. A partir de la 10e demi-journée d’absence injustifiée, les parents et l’élève mineur sont convoqués à l’école. Dès la 9e demi-journée d’absence injustifiée, la direction avertit le service du contrôle de l’obligation scolaire de la Direction générale de l’enseignement obligatoire du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
  • [4]↑– Ce suivi réalisé par le Dr Anglada d’où l’utilisation du je.
  • [5]↑– Prénom français même si les parents sont originaires d’Asie.
  • [6]↑– Selon Minuchin, l’enfant parental est celui qui est appelé à exercer des fonctions instrumentales et/ou exécutives à l’égard de ses frères et sœurs car les parents, exerçant leur rôle jusqu’à une certaine limite, délèguent à un ou plusieurs enfants une partie de leurs responsabilités parentales.
  • [7]↑– La parentification est le mouvement qui rend l’enfant parent de son parent.
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