Théories psychanalytiques et développementales sur le père

Principales théories psychanalytiques et développementales sur le père symbolique et le père de la réalité.

Par Raphaële Noël et Francine Cyr

Pour citer cet article :

Noël R., Cyr F., (2009). « Le père : entre la parole de la mère et la réalité du lien à l’enfant. », La psychiatrie de l’enfant, 52, 2, 535-591.

La question du père est un casse-tête difficile et les ingrédients de cette complexité ne se laissent pas saisir d’emblée : les efforts de clarification permis par leur compréhension progressive ne viennent pas à bout d’un flou résiduel. Il semblerait qu’il faille renoncer à plus de clarté et accepter d’écrire sur le père en tolérant ce fond de confusion (B. Golse, 2006). Freud, en son temps déjà, posait la question du père comme énigmatique parce que relative à la question du désir de la femme : « Qu’est-ce qu’un père ? Que veut la femme ? » (M. Moulay, 1990). Nous y reviendrons.

Tout d’abord, penser le père et écrire sur le père c’est faire face à une multiplicité de discours faisant référence à la multiplicité des théories qui existent sur le père selon que l’on s’adresse au père comme fonction psychique, au rôle du père dans une dimension familiale et pédagogique ou encore au père comme personne réelle (I. Krymko-Bleton, 1990). Le père est un objet psychique, un objet réel, mais aussi un concept fondamental de la psychanalyse en raison de l’usage métapsychologique qu’elle en fait (P.-L. Assoun, 1989). La confusion peut naître de la multiplicité de ces facettes mais elle apparaît surtout quand on parle d’un aspect du père en faisant référence à un autre aspect : « Le brouillage commence là où, sous la référence à la fonction du père, on entend le père en chair et en os, le fait paternel » (P.-L. Assoun, 1989).

  1. Golse (2006) nous a permis de comprendre que la dimension insaisissable du père avait à voir avec la nature même de sa fonction, ce qui rend cet insaisissable irréductible et la confusion en partie légitime : « Il y a tout d’abord quelque chose qui se dérobe sans cesse quand on pense au père, ou quand on parle du père, dans la mesure où le père – ou plutôt la fonction paternelle – c’est justement ce qui nous permet, fondamentalement, de penser et de parler… Parler de ce qui nous permet de parler, penser à ce qui nous permet de penser : il y a ainsi dans la question du père, inévitablement, une fonction » méta « qui nous semble à la source de cet insaisissable du père, un peu à la manière du rêve que l’on oublie parce que, justement, le rêve vient servir les desseins du refoulement ».

Dans ces conditions, il devient alors possible d’accepter cette part de flou résiduel en renonçant à plus de clarté, et se risquer à écrire sur le père. Nous souhaitons dans cet article rendre compte du cheminement que fût le nôtre sur la question du père, des théories psychanalytiques aux théories de la psychologie du développement, avec comme point de départ l’illusion de pouvoir accéder à la construction d’une théorie unifiée. Ce long parcours a réservé son lot de surprises, de questions en forme de découvertes et pourrait alors se redéfinir, dans le deuil de l’illusion initiale, comme un travail d’articulation entre ces deux univers peu habitués à dialoguer ensemble, celui de la psychanalyse et celui de la psychologie du développement.

Au cours de la traversée de ces champs théoriques, nous nous sommes heurtés à plusieurs obstacles dans ce travail de liaison que nous essayons de faire. Nous avons découvert qu’une théorie – qui n’est, rappelons-le, qu’une construction de la réalité – peut être passablement chargée de la part subjective relative aux enjeux de l’auteur ou d’une époque, au point qu’elle en façonne profondément les fondements. Il devient important de ne pas l’oublier dans ce travail d’analyse critique.

En voici quelques exemples touchant soit la forme (le contenant), soit le fond (le contenu) de la théorie. Ainsi, dans la façon d’exposer un point de vue théorique, nous avons compris que des positions d’affirmation telles qu’elles excluent toute autre façon de penser, renvoient à des positions dogmatiques qu’il faut considérer avec un certain recul. On en retrouve dans ce que J. Le Camus (2001) nomme « le prêt-à-penser » de la paternité : succession de convictions se posant comme des vérités. Il faut alors faire le tri de ce qui appartient à une certaine inflation subjective pour accéder à la contribution de telles positions théoriques.

Au plan des contenus, il y a la dimension des enjeux psychiques à l’égard de ce que représente le père individuellement mais aussi collectivement. Ainsi, tel que F. Hurstel (2001) a pu le montrer à propos de ce que J. Lacan (1938) qualifiait de « déclin social de l’image du père » : il y a eu, dans cette accusation généralisée de faiblesse et d’impuissance à l’égard des hommes (essentiellement durant les décennies 1980-1990), une confusion entre un phénomène social (perte de l’autorité paternelle au profit d’une égalité entre père et mère) et un registre personnel renvoyant au père comme individu. On peut même se demander s’il n’y a pas eu une utilisation du phénomène social pour mettre en forme un enjeu psychique universel à l’égard du père : celui du deuil difficile du père idéal (P. Julien, 2000).

Dans le même ordre de déplacement, Jean Forest (2001) comprend les critiques et les reproches qui sont adressés aux pères comme des attaques de ce que le père représente. C’est-à-dire des attaques de la Loi, celle de l’interdit de l’inceste qui régule les rapports sociaux et familiaux, donc qui impose des limites, en particulier aux possibilités de plaisir et de jouissance. Ces limites, contraignantes comme le sont toutes les limites, sont cependant ce qui permet à l’homme de s’humaniser. « À quoi sert un père ? À fabriquer de l’humanité » écrit-il.

Avec ces exemples, il faut comprendre que nous avons à rester vigilants face au risque de glissement d’un registre social à un registre individuel lorsqu’il s’agit du père, afin de ne pas rendre le père comme personne responsable ni des effets d’une mutation sociale, ni des angoisses psychiques conscientes ou inconscientes relatives à ce qu’il représente.

Enfin, comme il n’y a pas de père sans mère, il arrive aussi que la façon de théoriser le père hérite également des enjeux liés à la mère. Ainsi, M. Schneider (1989) souligne combien, concernant les fonctions du père, l’idéalisation des théories de la coupure peut cacher des angoisses à l’égard de la mère : vouloir à tout prix théoriser sur la coupure d’avec le maternel, c’est se défendre d’un en-trop de mère renvoyant soit à une mère engloutissante, soit à une mère absente dans sa présence.

Dans le même ordre d’idée, dire que le travail de définition du père paraît beaucoup plus ardu que celui de définition de la mère, c’est aller du côté d’une dérive classique qui consiste à croire en une maternité instinctuelle justifiant l’économie d’un travail de définition du maternel qui, par nature, irait de soi. C’est une dérive qui trahit un deuil incomplet de la toute-puissance maternelle (I. Krymko-Bleton, 1990).

Enfin, nous avons également redécouvert que le fait qu’une théorie soit basée sur des recherches empiriques ne semble pas plus prémunir de cet écueil bien humain qui est celui de l’influence du filtre perceptif de l’auteur sur l’interprétation des résultats. Et ceci, quelle que soit la rigueur de la méthodologie et du recueil des données (nous le verrons dans la partie de la psychologie du développement).

Ces obstacles maintenant révélés (au sens photographique du terme), nous voulons rappeler que le regard critique que nous allons porter sur différentes théories sur le père est au service d’un travail d’articulation dont l’objectif est une tentative de dialogue entre psychanalyse et psychologie du développement, en dépit des épistémologies différentes. C’est un point de vue que nous partageons avec J. Le Camus (2001) : il y aurait des « passerelles épistémologiques » possibles à établir, une fois « les limites du rapprochement des disciplines » tracées. Il s’agirait en somme de tenter de dépasser le clivage classique qui existe entre le champ psychanalytique et le champ de la psychologie du développement. « Ce n’est pas le syncrétisme mou ou l’éclectisme faussement réunificateur mais plutôt la franche reconnaissance des similitudes et des oppositions qui permettent de progresser dans le respect réciproque et l’affirmation des identités » (J. Le Camus, 2001).

De son côté, B. Golse (2001) nous rappelle qu’il est possible de maintenir la tension, l’ambiguïté et le paradoxe qui existent entre différentes théories en raison de leur divergence de points de vue. Cela serait même souhaitable puisque c’est, semble-t-il, à ce prix que les théories restent ouvertes et vivantes. Autrement dit, il ne s’agirait pas de rallier les points de vue dans un désir d’intégration illusoire, mais bien de maintenir ouverte une conflictualité créatrice.

La nécessaire prise en compte du contexte social

Nous voulons rapidement aborder ici l’impact des représentations sociales du père sur la question du père et plus spécifiquement sur la façon dont on théorise ses fonctions. En effet, si la psychanalyse et la psychologie mettent en lumière les multiples facettes du père, il faut aussi se rappeler que le père est également une institution sociale et politique, et dans cette perspective la façon de concevoir le père et ses fonctions s’avère tributaire des mutations sociales.

Celles-ci sont allées bon train ces dernières décennies : les modifications du rapport homme/femme dans le sens d’une revendication d’égalité, la notion d’autorité parentale plutôt que celle de puissance paternelle, l’avènement des droits de l’enfant (A. Thévenot, 2000) sont autant d’ondes de choc qui bousculent les repères traditionnels de la famille et poussent à une redéfinition des places et des fonctions parentales. La paternité traditionnelle est remise en question (C. Castelain-Meunier, 2001) et elle n’est plus soutenue comme avant par l’institution sociale (F. Hurstel, 1996, 2001) : elle doit se définir autrement.

Effectivement, le père n’est plus ce pater familias solidement reconnu et défini par la société qui lui conférait d’emblée un pouvoir politique et familial : nous sommes passés à l’ère du père privatisé (Y. Knibiehler, 2001) où l’homme se définit comme père, non en référence au social, mais dans son rapport à la femme, devenant mère, et dans son lien à l’enfant. Ce sont les liens et non plus la société qui définissent le père, c’est pourquoi l’on parle de paternité relationnelle (C. Castelin-Meunier, 2001, 2004) et c’est alors un contrat de parole qui unit les deux parents (F. Hurstel, 2001). Véritable révolution copernicienne qui laisse les hommes face à l’angoisse d’avoir à définir individuellement leurs propres repères : « être père aujourd’hui, c’est se chercher un modèle » (D. Cupa, 2000). Mais aussi parce qu’il s’agit là d’un gain de liberté sans précédent : cette mutation de la paternité résulte d’un progrès de la pensée vers les notions de vie privée et de démocratie (F. Hurstel, 2001).

C’est dans ce même ordre d’idée que G. Neyrand (2005) parle de l’émergence d’un nouvel ordre social au sein duquel les principes même de la démocratie sont appliquées à la sphère privée : on parle de démocratisation des relations privées lorsque l’on évoque les valeurs d’égalité, d’autonomie et d’expressivité personnelle. Ainsi, le mariage est remis en cause et ne définit plus pour le couple un cadre pour la sexualité, la procréation et la parentalité. Ces dimensions ne sont plus liées de façon définitive comme autrefois : les revendications d’égalité et d’autonomie font de l’union conjugale un contrat révocable si l’union n’apporte pas satisfaction, et ce quel que soit l’âge des enfants. On assiste alors à une multiplication des séparations conjugales conduisant vers une pluralité d’exercice de la parentalité, d’où une diversification des structures familiales. Les familles monoparentales et les familles recomposées ne peuvent plus être considérées comme des déviations des familles dites intactes compte tenu de leur fréquence. Par ailleurs, le statut même de l’enfant a fondamentalement changé : le développement des droits de l’enfant amène l’ère de l’enfant sujet, son bien-être devient au centre des préoccupations. Et, en même temps qu’il y a un déplacement du caractère indissoluble et inconditionnel du lien sur la relation à l’enfant, ce même enfant devient aussi un moyen d’accomplissement personnel pour le parent.

Face à de telles mutations sociales et familiales, on comprend alors que des transformations majeures ont lieu au niveau de la représentation sociale du père. Et l’on constate au fil du temps, que les grandes questions qui animent les réflexions et les recherches cliniques et empiriques sur le père s’avèrent être le reflet de la représentation sociale du père du moment.

Ainsi à l’époque du pater familias où le père est institué et possède un pouvoir politique, on théorise sur le père œdipien porteur d’une loi, l’interdit de l’inceste. Ensuite, à l’époque du père privatisé (F. Hurstel, 2001) défini dans son rapport à la femme et dans son lien à l’enfant, on souligne l’implication progressive du père dans le développement de son jeune enfant. On découvre alors que le père peut avoir un rôle bien avant l’Œdipe et ce sont les fonctions paternelles préœdipiennes qui sont théorisées. Dans une première étape, elles restent encore relativement médiatisées par la mère, puis avec les « nouveaux pères » c’est la découverte d’un père capable d’interaction directe avec son enfant : on théorise alors sur un attachement spécifique au père et sur la capacité de celui-ci d’exercer des fonctions dites plus maternelles tout en gardant un style masculin, différencié de la mère. Enfin, que dire de notre décennie ? Elle est caractérisée par une présence importante des femmes au travail, ce qui suppose un partage important des tâches : on parle de co-parentage, de parentalisation réciproque (J. Le Camus, 2001). La fragilité accrue de la conjugalité conduit à d’autres configurations familiales : les situations de parents seuls (familles monoparentales) et de parents multiples (familles recomposées) soulèvent d’autres types de questions concernant le père. En voici quelques-unes : qui fait fonction de père, de tiers dans les familles monoparentales ? Face à une multiplicité d’hommes, qui est le « vrai » père ? Comment s’aménage le complexe d’Œdipe quand l’enfant est élevé par deux pères et deux mères ? (A. Fréjaville, 2002), etc.

Les parties qui suivent vont faire état de différentes théories du père, à la fois issues de la psychanalyse et de la psychologie du développement, sans prétendre à une recension exhaustive, là n’est pas l’objectif. Ce qui motive notre désir de regarder du côté de ces deux champs, c’est la question de savoir comment définir le père tant dans sa dimension de fonction psychique que dans sa dimension d’objet réel ? Mais aussi comment éviter les dogmatismes qui prônent des positions extrêmes et exclusives : avec du côté de la psychanalyse une dérive d’abstraction (la fonction paternelle devient un principe abstrait désincarné, se suffisant de la parole de la mère) et du côté de la psychologie du développement une dérive de concrétude (le père devenant une somme de chiffres ou de comportements qu’il est difficile de réunir en un tout signifiant). Porter un regard croisé, ce serait chercher du côté de la psychologie développementale pour mettre un peu de chair autour des concepts psychanalytiques, mieux les incarner, chercher à comprendre comment cette symbolique du tiers peut s’exprimer, se traduire au quotidien. Ce qui en final conduit aux questions suivantes : comment être un père au quotidien et représenter à la fois la nécessaire symbolique du tiers ? Qu’est-ce qu’un tiers au quotidien ? Comment être un tiers au quotidien ?

Les différentes figures du père à travers les théories psychanalytiques : du père sacralisé dans sa dimension symbolique au père médiatisé par la mère

Sigmund Freud et le père : la fonction psychique du père

C’est avec Freud, par le biais du complexe d’Œdipe, que la psychanalyse nous offre une première représentation du père. De sa première évocation dans une lettre à Fliess (1897) à son élaboration définitive en 1923, après une reformulation des bases de la théorie psychanalytique (seconde théorie des pulsions et deuxième topique, 1921-1923), il se passe des années durant lesquelles Freud élabore progressivement ce qu’il définit comme le complexe d’Œdipe. Comment ce complexe d’Œdipe se développe et s’organise, et que peut-on en dégager concernant la figure du père ?

D’une façon générale, Freud appuie sa description sur le cas du garçon considéré comme plus simple et possédant moins de zones grises que celui de la fille. Le complexe d’Œdipe renvoie à la phase phallique de la sexualité infantile, contexte expliquant l’intensité du conflit œdipien. Dans une première étape, il y a confluence de deux sentiments au départ indépendants : un attachement désirant pour la mère prise comme objet sexuel et un attachement pour le père pris comme modèle à imiter (S. Freud, 1917, 1940). Dans un second temps, lors de cette rencontre, le père apparaît comme un obstacle au mouvement désirant de l’enfant et cette identification primaire au père pris comme idéal se transforme en une attitude hostile contre le père, puis va plus tard évoluer en une identification secondaire au père en tant qu’homme de la mère. L’obstacle est en fait double puisque l’immaturité et l’impuissance de l’enfant entrent également en ligne de compte, par-delà l’existence du père comme personne. L’Œdipe négatif, concomitant à l’Œdipe positif que nous venons de décrire, renvoie à l’attachement tendre envers le parent du même sexe.

On voit donc que, contrairement aux idées reçues qui insistent pour l’enfant garçon sur l’attachement à la mère et la haine envers le père, celui-ci, le père, est le personnage principal de l’Œdipe masculin. En effet, l’Œdipe s’élabore au gré des fluctuations du rapport du garçon à son père (J.-D. Nasio, 1994) : mélange de tendresse (pour l’idéal), d’hostilité (pour l’intrus) et d’envie (pour l’homme qui possède les attributs). Les enjeux s’intensifient et finissent par se dénouer autour d’un affect spécifique : l’angoisse de castration. Pour le garçon, la crainte d’une rétorsion de la part du père l’amène à renoncer à sa mère comme objet sexuel.

Du côté de la fille, par-delà l’envie du pénis qui se construit à partir de sa déception de n’avoir pas été pourvue de phallus, on retrouve aussi un affect d’angoisse (Freud rajoute plus tard ce complément à sa théorie de la castration) : « celle de perdre (non le pénis/phallus qu’elle n’a jamais eu) cet autre “phallus” inestimable qui est l’amour venant de l’objet aimé » (J.-D. Nasio, 1994). L’envie du pénis et l’angoisse de perdre l’amour détermineront chez la fille la résolution de l’Œdipe.

Freud s’est donc beaucoup attardé au détail du processus œdipien, faisant de l’Œdipe un moment développemental mais aussi un processus ayant une valeur organisatrice puisqu’il participe à la structuration du psychisme : l’Œdipe ne disparaît pas, il se résout. Ce qui signifie que les conflits s’apaisent, en particulier par le biais des identifications œdipiennes et de la formation du Surmoi. Pour Freud, le père n’est donc pas seulement un personnage d’un scénario réel et fantasmatique mais exerce aussi une fonction psychique : il constitue l’élément essentiel organisateur du psychisme (R. Perron et M. Perron-Borelli, 1994). La présence structurante d’un complexe d’Œdipe devient l’indice que la personnalité de l’enfant a atteint un certain degré d’organisation (V. J. Mächtlinger, 1981).

On ne retrouve rien chez Freud qui renvoie au père comme personne ou comme objet réel, conformément à l’objet de la psychanalyse concernant la dimension des représentations et du fantasme. Le père se limite pour Freud à une figure œdipienne et avant cette phase phallique-œdipienne il n’y a pas de père pour l’enfant en tant qu’agent spécifique et différencié de la mère. Le registre préœdipien de l’enfant appartient à la mère, l’accent étant mis sur une phase fusionnelle puis une dualité mère/enfant, le père restant extérieur à ce duo. Les psychanalystes contemporains de Freud et ceux de la génération suivante ont peu remis en question cette façon là de voir le père, d’autant plus qu’elle s’articulait parfaitement à la représentation sociale et familiale du père de l’époque. On peut dire que cette vision d’un père patriarche et extérieur au duo mère/enfant de la petite enfance a été centrale pendant les deux tiers du xxe siècle.

Jacques Lacan et la mère : la contribution de la mère à la fonction du père

Lacan propose une réflexion « inédite » sur la structure des fonctions du père et leur intervention dans le psychisme humain (J.-D. Nasio, 1994). Dans le souci de définir au plus près ce qu’il en est de la fonction œdipienne sans la réduire au conflit œdipien imaginaire, il met de côté la représentation triangulaire (père/mère/enfant) au profit du concept de « métaphore paternelle » (R. Chemama, 1993). Il s’agit là d’une conception de la fonction du père dans le complexe d’Œdipe destinée à éviter certains écueils théoriques rencontrés par Freud et ses successeurs, comme par exemple celui de savoir comment le père devient porteur de la loi (C. Conté, 1993). Lacan en fait une loi symbolique portée par le discours via le Nom-du-Père, signifiant dont l’effet symbolique renvoie à la fonction paternelle.

Sans vouloir entrer dans les détails de cette façon de concevoir la fonction symbolique du père comme une structure de langage permettant la structuration du sujet, nous tenterons cependant de souligner certains éléments.

Pour comprendre, il faut revenir à ce qui se joue au plan fantasmatique pour l’enfant dans sa relation à la mère. La mère satisfait ses besoins mais pas toujours, elle est présente mais pas toujours… il y a une alternance de présence et d’absence, un écart par rapport au besoin, qui questionne l’enfant. Il se demande : « que suis-je pour elle ? » mais aussi : « que veut-elle ? », il repère qu’elle désire autre chose que ce qu’il représente. Comme l’écrit P. Julien (1992), la réponse vient de la mère : elle va signifier quelque chose du manque en elle et que « l’objet de ce manque est hors d’elle ». Et il ne s’agit pas non plus de désigner ce qui pourrait venir combler ce manque mais bien de transmettre une représentation d’elle-même comme manquante. C’est en transmettant l’idée que pour elle le manque existe et qu’il est reconnu comme tel, que la mère aménage une place tierce entre elle et son enfant. Le phallus, c’est la signification de son manque à elle, il renvoie à une place dans une structure symbolique, celle du Nom-du-Père (P. Julien, 1992). Ainsi le père comme Nom vient de la mère.

Le père réel, c’est celui qui vient occuper cette place, à la manière d’un fauteuil libre pour reprendre la métaphore de P. Julien (1992) : « Il faut un fauteuil avant de s’y asseoir ! ». Il peut l’occuper à sa manière, et non en exécutant des tâches dictées par la mère. Mais c’est aussi l’existence d’une conjugalité entre ce père réel et la mère qui garantit le symbolique de la fonction paternelle. Le désir de la mère tourné vers le père a une fonction séparatrice entre la mère et l’enfant. La question : « Que veut la mère ? » et « Qu’est-ce qui manque à la mère pour qu’elle soit satisfaite ? » amène l’enfant du côté du père : « Qu’est-ce que le père a ou est pour ainsi satisfaire la mère ? » On voit comment les deux questions énigmatiques de la psychanalyse sont reliées : « Qu’est-ce qu’un père ? » et « Que veut la femme ? ». Très tôt, l’enfant est pris par ces questions dont le mûrissement l’amène au symbolique de la fonction du père, vers une issue structurante de l’Œdipe.

  1. Fréjaville (1990) résume bien la double origine de la fonction du père, du point de vue lacanien, en deux conditions pour qu’elle soit opérante pour l’enfant :

– une condition nécessaire mais non suffisante consiste en ce que la mère investisse psychiquement la place du tiers pour son enfant, qu’il y ait un écart, une place tierce entre elle et l’enfant. En d’autres termes, qu’elle exerce sa fonction parentale de façon croisée en référence à un autre et non de façon duelle (J.-P. Durif-Varembont, 1992) ;

– La fonction paternelle doit être incarnée : un homme (en général désigné par la mère : le père biologique, un autre conjoint ou un substitut paternel) accepte et désire jouer un rôle de père pour l’enfant, investissant l’enfant d’un amour à la fois narcissique et objectal (désir de paternité chez cet homme).

Quant au père imaginaire, c’est cette image forte et puissante que l’enfant se donne du père pour faire le poids face au désir de la mère (P. Julien, 1992). C’est une façon pour lui de se protéger narcissiquement face à l’insatisfaction de la mère ; il dote le père de ce phallus qui manque à la mère et ainsi se dégage de cette mission de la combler. Cependant, il va falloir à un moment faire le deuil de ce père idéal, et les manques du père réel permettront ce deuil.

Dans la théorie lacanienne, le phallus est le signifiant du manque, c’est donc ce vers quoi, s’oriente le désir de la mère dégageant ainsi l’enfant d’une captation narcissique, mais le laissant souffrant de réaliser qu’il n’est pas le phallus de sa mère. La reconnaissance et le dépassement de cette souffrance amène à la symbolisation de la castration définie comme la perte de l’objet parfaitement satisfaisant et adapté (J.-D. Nasio, 1994). Ainsi, dans sa façon de théoriser l’Œdipe, Lacan va plus loin que Freud sur la question de la castration : l’Œdipe n’est pas seulement un conflit imaginaire mais il permet la symbolisation de la castration, qui à son tour permet l’entrée dans le monde symbolique.

Pour en revenir au signifiant phallique, c’est le signifiant du Nom-du-Père qui vient s’y substituer dans la parole de la mère. Le Nom-du-Père c’est la fonction symbolique paternelle, le principe efficace de l’Œdipe (R. Chemama, 1993). Ainsi, si l’on reprend les différents personnages du complexe d’Œdipe, le père vient trianguler la relation mère/enfant et il le fait avec une portée symbolique dans la mesure où ce triangle vient représenter un autre triangle qui est le suivant : phallus/mère/enfant. La contribution de la mère au symbolique de la fonction paternelle a été soulignée plus haut.

Ainsi, on peut constater combien Lacan met l’accent sur la dimension symbolique du père, même s’il théorise également un père imaginaire et un père réel qui, soulignons-le, restent au service de ce père symbolique.

En résumé, l’apport de Lacan concernant la figure du père pourrait se résumer aux points suivants :

  • avec l’élaboration du concept de père symbolique, il a bien dégagé l’idée du père comme fonction psychique, qui dépasse la dimension de père comme personne réelle ;
  • le fait que cette fonction psychique ait un effet structurant (vision structuraliste de la psychanalyse) fait de cette figure du père un organisateur psychique (J. Dor, 1998) et pas seulement un personnage fantasmatique ;
  • la mise en évidence d’une contribution de la mère à la fonction symbolique du père.

Maintenant, que dire de la théorie du père d’après Lacan : L’accent mis sur la dimension symbolique de la fonction du père peut faire oublier que le père est aussi un objet pulsionnellement investi (B. Brusset, 1992), pas seulement une pure abstraction signifiante. Dit autrement, c’est toute l’expérience individuelle qui est mise de côté par la conception structuraliste du père (P. Malrieu, 2001).

Cet accent mis sur le symbolique dérive par moments vers une sacralisation du père symbolique et de la parole de la mère : la place et le rôle du père deviennent subordonnés au mode d’introduction du père auprès de l’enfant par la mère (C. Castelain-Meunier, 2001). En considérant que la parole de la mère peut suffire, comme cela a pu être écrit à une certaine époque (A. Naouri, 1995), ne revient-on pas subtilement à une exclusion du père et à la croyance en une mère toute-puissante ?

Lacan conçoit la fonction du père comme immédiate, dont la structure est donnée d’emblée. N’y a-t-il pas lieu de penser, avec B. Golse (2006), qu’il pourrait y avoir une « co-construction de la place du tiers par la mère et le bébé » renvoyant à une vision de la structure comme s’établissant progressivement et par le biais des relations, vision s’opposant à celle d’une structure « toujours-déjà-là et immédiatement efficiente ».

Enfin, la fonction du père doit-elle se résumer à l’interdiction à la mère de faire de son enfant un substitut phallique ? « Dire que le père » castre « la mère de son enfant ne signifie pas ipso facto qu’il n’assume que cette fonction, des fonctions de liaisons étant également possible dans le même temps » (B. Golse, 2006).

Il faut cependant reconnaître que les théorisations de Lacan ont permis, d’une part, d’organiser les différents discours sur le père et constituent, d’autre part, une étape vers une compréhension plus nuancée de la fonction du père. En effet, cette conceptualisation de la question du père à l’aide des différents registres de la topographie psychique Réel-Symbolique-Imaginaire (R-S-I) permet de mettre un peu d’ordre dans les différents discours sur le père. La majorité des réactions passionnelles qu’il y a pu avoir résultait souvent de malentendus issus d’une confusion entre ces différents registres.

Enfin, ces trois registres permettent de mettre en évidence combien la fonction symbolique du père n’est pas uniquement assumée par le père comme personne (le père réel et sa conjugalité assumée), mais aussi par la mère (le Nom-du-Père véhiculé par son discours et permettant l’instauration d’une place tierce) et par l’enfant (dans sa façon de faire le deuil d’un père idéal, père imaginaire).

Melanie Klein, les postkleiniens et l’enfant
— L’Œdipe précoce et le fantasme des parents combinés

Avec Melanie Klein (1928), on aborde le complexe d’Œdipe à des stades précoces du développement de l’enfant par rapport à ce que Freud en a dit. Et surtout, l’angle qui est pris pour aborder cette étape, ce processus puisqu’il s’inscrit dans le temps, est celui de l’enfant face aux parents comme couple. Avec une insistance sur ce que l’enfant vit intérieurement, consciemment et inconsciemment, face à ce couple : le fantasme des parents combinés.

Effectivement, le fantasme de parents combinés représente la version précoce du complexe d’Œdipe : fantasme mettant en scène la relation entre les parents dans un scénario de scène primitive, père et mère renvoyant aux objets internes de l’enfant (imago parentaux intériorisés) et non aux parents de la réalité. Rappelons combien Melanie Klein (1921-1945) fait fi des objets réels, ses constructions théoriques ne renvoyant qu’à la scène interne.

Mais c’est avec beaucoup de nuance qu’elle nous permet de comprendre un aspect fondamental de l’Œdipe : les sentiments d’envie et d’exclusion que l’enfant vit face au couple parental. La situation œdipienne renvoie pour M. Klein à l’expérience de la relation parentale intériorisée. Pour la première fois, il est question de la relation de l’enfant à la relation existant entre ses parents, avec une importance tout aussi grande que la relation que l’enfant élabore avec chacun de ses parents, père et mère. L’enfant réalise que ses parents ont entre eux une relation indépendante de lui. Il élabore des fantasmes concernant ce qu’ils font ensemble, avec comme toile de fond tout le bon qu’ils peuvent s’échanger entre eux, en dehors de lui (quels que soient les registres, prégénitaux et génitaux). Sur cette toile de fond, M. Klein met en évidence chez l’enfant des sentiments potentiellement douloureux d’envie et d’exclusion (L. J. Brown, 2002) mais aussi des sentiments de perte et de privation dont la maturation caractérise la position dépressive.

Ainsi, les perspectives kleiniennes lient de près les situations triangulaires précoces à des expériences de pertes chez le petit enfant. Dans les étapes d’Œdipe précoce, le vécu de perte est coloré d’une exclusion douloureuse d’un couple parental perçu comme nourrissant l’un pour l’autre (gratifications orales) et plus tard, avec la maturation des conflits phalliques (complexe d’Œdipe classique), perçu comme un couple sexuel et romantique. Le fantasme des parents combinés semble correspondre à une tentative chez l’enfant de mettre en forme toute l’angoisse vécue face au couple parental et à la relation qui unit ce couple tout en l’excluant. Une relation qu’il veut à la fois détruire et maintenir.

  1. Klein introduit plusieurs idées nouvelles par rapport à Freud : d’une part la mise en évidence d’une fonction psychique de la conjugalité des parents, et non plus seulement d’une fonction psychique du père (S. Freud) ou d’une fonction de la mère comme contribution à celle du père (J. Lacan). Et d’autre part, idée qui va être développée par d’autres auteurs ensuite (dans le sillon de la psychologie développementale) : une remise en question de la coupure entre les temps archaïques de la mère et les temps œdipiens du père (J. Le Camus, 2001), avec l’idée que le triangle père/mère/enfant est présent très précocement comme objet interne pour l’enfant dans son développement. Ce serait dans la deuxième partie de la première année que l’enfant entrerait dans un univers triangulé et que ces expériences de triangulation seraient intériorisées (L. J. Brown, 2002), de là le terme d’Œdipe précoce. Prémices des théories qui seront élaborées plus tard sur les triangulations précoces.
— L’utilisation psychique du père par l’enfant

Les auteurs postkleiniens comme D. Meltzer (I. Krymko-Bleton, 1990), en précisant l’utilisation que l’enfant fait de son père au plan psychique pour construire son appareil psychique, mettent en évidence combien l’enfant n’est pas seulement en position de subir une situation triangulée avec son cortège de sentiments de perte, de privation et d’exclusion. Il est en partie actif dans ce triangle par la possibilité qu’il a d’être acteur dans la construction de son fonctionnement mental.

En effet, dans le contexte de la relation à la mère, l’enfant projette sur le père les aspects angoissants de la relation mère/enfant, ce qui les protège tous deux d’un torrent d’identification projective réciproque. En prenant sur lui la haine et l’angoisse de l’enfant, le père est le protecteur de la relation mère/enfant : on retrouve ici la fonction de liaison et de réparation décrite par B. Golse (2006) et qui s’exercerait par le père dans le même temps qu’une fonction de différenciation.

Enfin, l’acceptation par l’enfant de la réalité du père et du couple œdipien au moment du déploiement de la position dépressive lui permet la création d’un espace mental (en s’étayant sur un troisième espace) dans lequel la pensée et la symbolisation peuvent se développer. Le couple intériorisé peut avoir une valence positive ou négative : aimant et créatif ou bien hostile ou rejetant (R. Britton, 1989), ce qui ne donnera pas les mêmes capacités réfléchissantes au sein de l’appareil psychique.

Dans le même ordre d’idée, L. J. Brown (2002) souligne ce que l’on peut considérer comme les prémices d’une vision systémique de l’espace tiers : lorsque la relation dyadique à la mère est bonne, elle produit un tiers bienveillant ; lorsqu’elle est mauvaise, elle produit un tiers perturbateur voire persécuteur. Le fait que le tiers construit soit bon ou mauvais ne dépend donc pas seulement du père, objet réel ou objet interne : la qualité de la relation mère/enfant joue un rôle significatif. On ne peut manquer de relever, chez les postkleiniens, la place centrale de la relation mère/enfant dans la construction du tiers, ce qui pourrait se rapprocher de l’idée développée par Lacan d’une contribution maternelle essentielle à l’instauration de cet espace tiers.

C’est sur cette dernière idée que l’on peut se permettre de brièvement citer D. W. Winnicott (1957) puisqu’il va dans le sens de cette conception du tiers émergeant du lien à la mère tout en introduisant l’idée d’un père présent dans la pensée de la mère : « […] et il faut également prendre en considération bien des choses qui ont affaire avec l’image du père et son destin dans la réalité intérieure de la mère ». Cependant, même si D. W. Winnicott est l’un des premiers à parler de la spécificité du père dans ses fonctions auprès de l’enfant, il le maintient dans une position satellite par rapport à celle de la mère : dans la relation père/enfant, la médiatisation par la mère reste centrale.

Les psychanalystes contemporains et les triangulations précoces : le père dans la pensée de la mère

Les théories kleiniennes et postkleiniennes nous ont permis de tourner notre regard du côté du point de vue de l’enfant concernant la question du père. Et l’on voit comment la relation mère/enfant reste toujours présente en filigrane : elle sert de contexte à la relation père/enfant.

Sur ce chemin vers le point de vue de l’enfant, nous trouvons important d’évoquer les différents auteurs qui ont parlé de triangulations précoces parce que, comme l’écrit B. Golse (2001), avant d’avoir accès à son père comme objet global, le bébé « va être confronté à une tiercéité beaucoup plus partielle ». Les théories sur les triangulations précoces renvoient à ces « tiercéités précoces » (B. Golse, 2001) en rappelant que la rencontre père/enfant se prépare d’abord dans la tête de la mère.

Ainsi, avec la « censure de l’amante », D. Braunschweig et M. Fain (1975) soulignent le mouvement de la mère qui réinvestit libidinalement le père après l’avènement du bébé : ce faisant, elle situe un ailleurs pour l’enfant, qui jouera un rôle essentiel pour l’Œdipe de celui-ci. Du côté de la mère, le père comme amant protège l’enfant d’une captation exclusive et instaure un processus de distanciation. Du côté de l’enfant, c’est le moment crucial dont parle R. Diatkine (1994) : « quand, à propos de sa mère absente, le bébé devient capable de penser que si elle n’est pas là, c’est qu’elle est ailleurs » (B. Golse, 2006).

On retrouve cette idée chez A. Green (1990), mais de façon plus générale, avec le concept de « l’autre de l’objet » (dans sa théorie de la triangulation généralisée à tiers substituable) : il y a dans l’objet autre chose que lui-même comme sujet. De ce fait, être en lien avec l’objet c’est aussi être en lien avec d’autres objets liés à cet objet, qui se retrouvent donc en position de tiers.

Enfin, R. Perron et M. Perron-Borelli (1994) évoquent la réinterprétation de l’angoisse de l’étranger par C. Leguen comme un autre exemple de triangulation précoce. L’étranger est ce non mère qui cause l’absence et la perte de la mère : « L’étranger devient la cause de l’insatisfaction et de la frustration et de ce fait même désigne la mère comme objet du désir ».

Soulignons à propos de ces triangulations précoces que le tiers n’est pas constamment dans un rôle de séparateur : il a une oscillation entre des aspects de tiers séparateur et de tiers réparateur. Classiquement décrit dans ses fonctions de différentiateur face à la dyade mère/enfant, le père a également et de façon concomitante des fonctions de protection, de liaison et de réparation face à cette même dyade (B. Golse, 2006). La triangulation, présente très précocement, est conceptualisée par cet auteur comme la co-construction de la dyade mère/enfant d’ « un espace tiers à vocation paternelle ». Un espace tiers ouvrant la porte à toute sorte de tiers, dont le père qui aura la tâche de se signifier comme tiers spécifique.

Si le registre des triangulations précoces nous situe en deçà de l’Œdipe avec la question de ses origines et de ses fondements, il faut cependant faire un pas de côté par rapport à une conception séquentielle dans le temps faisant succéder aux relations dyadiques, les relations triangulées. En effet, chacune de ces théories amène l’idée que, dans le même temps où la relation à deux se construit, le tiers est déjà présent. Alors, face à cette question dont la formulation apparaît maintenant démodée : « comment vient-on à être deux pour ensuite être trois ? » (R. Perron et M. Perron-Borelli, 1994), il faut probablement sortir d’une logique linéaire, à la fois dans le temps mais aussi par rapport aux personnages impliqués (père, mère et bébé).

Pour finir ce chapitre qui propose qu’il faut d’abord se pencher sur la psyché maternelle pour y découvrir les précurseurs du père (idée qu’il faudra confronter à celle des recherches empiriques prônant l’existence de précurseurs interactionnels chez le bébé, même âgé de 1 mois), nous souhaiterions ouvrir sur deux points :

— « Que la mère ait le père en tête c’est une chose, reste à savoir comment » (B. Golse, 2001). Il faut alors, dans un deuxième temps, se demander de quelle façon s’aménagent représentations du père et place pour le père chez la mère (par-delà la question de la présence/absence de précurseurs chez la mère, il y a la question de la nature et de la qualité de ces précurseurs).

— Par ailleurs, n’y a-t-il pas aussi du côté de l’enfant des précurseurs permettant au père de venir progressivement s’inscrire dans l’univers de son enfant ? Compte tenu de l’immaturité du psychisme du bébé, ces précurseurs ne sont pas du côté des représentations qui viendront plus tard dans le développement, mais du côté du comportement et plus précisément du côté de l’interaction. Ainsi, et nous le verrons plus en détail dans la dernière partie de cet article (recherches empiriques sur les triangulations interactionnelles), les capacités précoces du bébé (dès les premiers mois de vie) à établir des interactions triadiques sont à comprendre comme des précurseurs du tiers puis plus spécifiquement du père.

Chacun ayant alors une partition à jouer pour s’acheminer vers le scénario de l’Œdipe.

La psychanalyse développementale et l’élaboration des fonctions préœdipiennes du père

— Le débat concernant l’observation directe et la psychanalyse

Nous voulons aborder ici tout un ensemble de théories qui se sont essentiellement développées dans le monde anglo-saxon (États-Unis et Angleterre) et qui apportent une contribution significative en ce qui concerne les fonctions du père, en particulier à la période préœdipienne. Il s’agit de la psychanalyse développementale qui se définit comme un courant psychanalytique (et non psychologique) qui, avec les données issues de consultations cliniques avec les enfants et le matériel issu de cures d’adultes permettant une reconstruction de l’enfant (bébé reconstruit), a intégré des données provenant de l’observation directe d’enfants préverbaux (bébé réel).

Nous n’entrerons pas en détail dans le débat qui a fait rage et qui a connu des épisodes successifs concernant la valeur et la rigueur des données issues de l’observation versus la valeur et la rigueur des données issues de la clinique psychanalytique adulte. Il reprend celui qui a eu lieu en son temps sur la psychanalyse d’enfants et qui questionnait si les productions non verbales de l’enfant telles que les jeux et les dessins pouvaient être considérées comme du matériel interprétable (B. Cramer, 1979).

Quelques points d’argumentation apportés par A. Green (P. Chaussecourte, 2006) dans ce débat méritent tout de même d’être rapportés afin d’enrichir notre réflexion sur le dialogue que nous cherchons à installer entre ces différents champs théoriques. Ces points peuvent nous servir de balises dans l’idée d’un cadre à installer pour se permettre des « ponts interdisciplinaires », des « passerelles épistémologiques » (J. Le Camus, 2001). Ainsi peut-être faut-il effectivement garder en mémoire que l’observateur avec son univers psychique (conscient et inconscient) a un impact sur l’observation elle-même. C’est ce que l’observation psychanalytique avec la méthode d’Esther Bick (1964) tente d’encadrer tout en l’utilisant, à la différence de l’observation expérimentale se situant plus dans une démarche de recherche de preuves. Cette logique de recherche de preuves constitue une forme d’impasse car effectivement, comment faire la différence entre les observations et les spéculations sur les processus internes (V. J. Mächtilinger, 1981), entre l’observation et la construction fantasmatique du chercheur face aux interactions mère/bébé par exemple (A. Green, 1992) ? Enfin, Green nous met en garde contre le pouvoir de séduction du modèle de l’enfant comme voie d’information (en opposition avec le modèle du rêve, de la psychanalyse) véhiculant l’illusion de remonter le temps en deçà de la remémoration et de saisir l’inconscient à l’état brut, « le plus infantile étant identifié au plus inconscient » (P. Chaussecourte, 2006).

Toujours est-il que, quels que soient le saut épistémologique que cela suppose et l’hétérogénéité des données à laquelle il faut faire face, nous pensons comme Y. Gauthier (1991) que, non seulement on ne peut pas ignorer les travaux de nature interactionnelle et expérimentale mais qu’en plus, ils ne s’opposent pas aux hypothèses psychanalytiques basées sur la reconstruction : « (Les observations) viennent confirmer certaines intuitions et hypothèses devenues essentielles à la théorie psychanalytique. »

Enfin, R. Prat (P. Chaussecourte, 2006) nous rappelle comment Freud lui-même cherchait une validation directe par l’observation de ses hypothèses sur la sexualité infantile (il demandait à ses disciples d’observer les enfants de leur entourage) : « On est aujourd’hui obligatoirement plus modeste et, plus que de démonstration, il me semble que l’on peut parler d’illustration. Mais l’étayage sur des observations directes semble toujours une nécessité. Ainsi on peut dire que la psychanalyse se forge dans une dialectique permanente entre ses propositions théoriques et ses données observables, qu’elles soient directes ou indirectes dans l’abord thérapeutique. » Pour R. Prat, « même s’ils (les comportements) n’ont pas pour l’enfant une valeur symbolique, dans le sens cognitif du terme, ils sont néanmoins considérés comme porteur de sens, signes apparents de mouvements pulsionnels inconscients et d’angoisses primitives et, en ce sens, interprétables conformément à la méthode psychanalytique ». Ce qui rejoint la question de B. Cramer (1979) : « Quelle ouverture vers l’inconscient peut amener la lecture du comportement ? »

À l’image du débat bébé réel/bébé reconstruit, nous avons l’équivalent du côté du père : père réel/père reconstruit (B. Golse, 2006). C’est-à-dire un père observé dans ses interactions avec son enfant et un père reconstruit à partir du matériel de cure analytique d’adulte (reconstruction du père à partir des représentations que l’enfant que nous avons été s’est forgé).

— Les fonctions préœdipiennes du père dans la conception d’un père médiatisé par la mère

Les psychanalystes qui travaillent avec les enfants, du fait qu’ils aient accès dans leur pratique à la fois au père réel et au père fantasmatique, sont moins enclins à soutenir cette vision unifocale d’un père punitif, effrayant et castrateur correspondant aux aspects fantasmatiques du père œdipien (V. J. Mächtilinger, 1981). C’est d’ailleurs par des psychanalystes d’enfants que la voie de l’enrichissement mutuel de la psychanalyse et de l’observation directe de jeunes enfants a été initiée : A. Freud, R. Spitz et J. Bowlby (Y. Gauthier, 1991).

Ainsi, des analystes comme M. Mahler et E. Abelin (S. J. Liebman et S. C. Abell, 2000) attirent l’attention sur l’importance de la relation précoce père/enfant. Le père est alors conceptualisé comme un facilitateur du processus de séparation-individuation qui se déroule au sein de la relation mère/enfant. La position d’extériorité du père (par rapport à la dyade mère/enfant) permettrait à l’enfant de vivre la relation à son père comme non-ambivalente mais aussi soutenante car s’offrant comme une alternative face au monde symbiotique de la mère, présentant plus de risque d’engloutissement et de régression. Le père constituerait la preuve vivante qu’il est possible d’avoir une relation d’intimité avec la mère tout en préservant sa propre autonomie. Représentant du monde extérieur (M. Mahler, 1955), représentant non mère (E. L. Abelin, 1975), chevalier à l’armure miroitante (« a knight in shining miror », M. Mahler, 1971), c’est un père protecteur et facilitateur qui nous est décrit là, loin du père freudien interdicteur et castrateur. Un père qui est décrit comme prenant également soin de l’enfant en répondant aux besoins pulsionnels de la mère et en réduisant l’anxiété maternelle (S. J. Liebman et S. C. Abell, 2000). On retrouve ici le père théorisé par D. W. Winnicott (1974), servant de contenant à la dyade mère/enfant en se proposant comme contenant, support et objet de gratification pour la mère. On retrouve aussi ce que B. Golse (2006) décrit de la fonction paternelle de liaison et de protection du lien mère/enfant.

Mais, il y a plus que servir la construction et la bonne évolution du lien mère/enfant dans le mandat préœdipien du père. La psychanalyse développementale souligne pour la première fois les apports spécifiques du père : c’est là sa contribution.

D’une part, d’autres auteurs de ce même courant ont décrit de façon plus intrapsychique cette fonction soutenante du père pour l’enfant et ont ainsi mis en évidence son rôle fondamental dans la construction et l’organisation du Moi de l’enfant. Ainsi pour H. Loewald (1951), le père joue un rôle important dans le développement du Moi en représentant le principe de réalité : il soutient un travail d’organisation, de différenciation et d’intégration pour que l’enfant puisse se libérer de la mère. S. I. Greenspan (1982) décrit le père comme celui qui facilite la formation précoce de la personnalité : stabilisation du Moi (par l’épreuve de réalité), stabilisation de l’humeur, différenciation soi/objet, régulation de l’impulsivité et développement de la concentration.

D’autre part, le père est également décrit comme celui qui contribue à l’établissement de l’identité de genre de l’enfant et au contrôle des pulsions dans le sens d’une autorégulation émotionnelle. Du côté du père : approuver et renforcer les démonstrations de comportement masculin de son garçon, avoir fierté et plaisir à les constater (P. Blos, 1984) permet à l’enfant de se construire comme garçon, en même temps que du côté de l’enfant il y a un travail d’identification au désir du père pour la mère (E. L. Abelin, 1975 : « There must be an I, like him, wanting her », intériorisation d’une situation triangulaire).

  1. M. Herzog (1982, 1985) fait parti des auteurs qui se sont employés à faire la démonstration du rôle du père dans la modulation de l’agressivité au sens d’une capacité du Moi à gérer et contrôler les pulsions et affects agressifs. Le père est même décrit par d’autres auteurs comme une zone tampon (buffer zone, emotionnal buffer) où l’agressivité primaire pourrait être réexpérimentée plus librement, dans la mesure où le père offre à l’enfant un espace neutre dans lequel la rage explosive peut-être montrée avec moins de crainte de représailles que dans le cadre de la relation à la mère, par nature plus symbiotique (S. J. Liebman et S. C. Abell, 2000). Enfin, le lien conjugal des parents fonctionnerait comme un « bouclier protecteur » (J. M. Herzog, 1982) à l’égard de l’enfant, ainsi protégé des affects du monde adulte normalement destinés au partenaire.

Au terme de ce chapitre, nous comprenons deux choses qui semblent contradictoires mais qui probablement constituent un paradoxe, à entendre comme paradoxe créatif. D’une part, aussi progressiste soit-il, le courant de pensée psychanalytique conçoit un père qui reste très médiatisé par la mère dans son rapport à l’enfant. Et d’autre part, nous comprenons que c’est cette position d’extériorité du père qui confère à celui-ci des fonctions importantes pour l’enfant du point de vue de son développement et différentes de celles qu’offre la mère. Cette périphérie ne doit donc pas se calculer en termes de perte mais comme permettant une différence et une complémentarité qui ne seraient pas possibles autrement : c’est bien parce que le père est extérieur qu’il peut offrir à l’enfant un champ relationnel différent par nature que celui de la mère, et dans lequel il peut y exercer des fonctions complémentaires à celles de la mère mais aussi des fonctions paternelles spécifiques (on retrouve ces idées dans les découvertes de la psychologie du développement).

— Du risque a-pulsionnel au risque sur-pulsionnel, ou comment concilier les deux visions ?

Avant de passer à la psychologie expérimentale, à la suite de tout ce que nous venons d’exposer concernant la psychanalyse développementale essentiellement anglo-saxonne, nous aimerions faire une place à la psychanalyse américaine (États-Unis), non pas dans l’idée d’en faire un exposé de ses différents courants, mais afin d’en souligner ce qu’elle a de différent et de spécifique sur la question de l’Œdipe et des triangulations, par rapport à la psychanalyse européenne française.

En premier lieu, L. J. Brown (2002) évoque combien la psychanalyse américaine peut être extrêmement conservatrice dans sa façon de concevoir le complexe d’Œdipe, c’est-à-dire très attachée à la vision de Freud. En particulier en ce qui concerne la conceptualisation séquentielle du développement des relations triadiques survenant dans le temps et de façon bien démarquée, à la suite des relations dyadiques. Ce qui a des conséquences sur la façon de concevoir la psychopathologie et sur la façon de la traiter. Ainsi, les pathologies les plus lourdes seraient du ressort du monde des relations dyadiques et les considérations triangulées n’auraient pas lieu d’être évoquées, tant dans la compréhension de ces pathologies que dans le traitement de celles-ci. Ce qui est discutable (L. J. Brown, 2002 ; J. Cournut, 1997). L’accent privilégié sur la relation primaire à la mère est alors justifié par le fait que la situation œdipienne et son cortège d’enjeux ne surviennent que tardivement dans le développement de l’enfant et ne seraient donc que des avatars de la relation première à la mère. J. Cournut (1997) met en garde contre cette dérive, qu’il évoque comme classique chez les anglo-saxons : dans cette mise à l’écart des conflits œdipiens [et il rappelle qu’il peut y avoir entre l’analyste et l’analysant une complicité pour « l’esquive de l’Œdipe et de la castration », « un déni inconscient partagé »], « c’est de la sexualité dont on se débarrasse conceptuellement pour montrer que le meilleur des mondes, c’est celui qui est sans pulsion ». Il dénonce également la fascination qu’il y a chez tous les thérapeutes par ce qui est du ressort du primaire et de l’originaire.

Par ailleurs, nous remarquons que s’il y a chez les anglo-saxons une tendance générale à mettre l’accent sur la relation dyadique et à penser la clinique préférentiellement en termes de déficit et d’enjeux narcissiques, il y a semble-t-il chez les psychanalystes français une grille de lecture systématiquement œdipienne et conflictuelle : J. Cournut (1997) parle d’ « oreilles franco-œdipiennes ». On aurait envie de croire à un impact de la culture sociale et familiale sur la pensée : les européens se montrant très axés sur les structures familiales et hiérarchiques avec leurs série de règles et de conventions (l’accent sur les interdits appartenant à une logique œdipienne) et les américains relevant d’une société prônant plus librement l’autonomie et la réalisation de l’individu (l’accent sur le soi appartenant à une logique plus narcissique). Hypothèse.

Nous ne pensons pas qu’il faille opposer les deux tendances mais, bien saisir qu’il peut s’agir de visions différentes dont la complémentarité pourrait être envisagée ; l’écueil résidant alors probablement dans l’éviction d’une vision au profit de l’autre.

Nous pouvons alors terminer sur ces idées que nous allons retrouver plus loin : la triangulation c’est aussi la construction et l’inclusion à côté de l’exclusion (T. Vaughn Heineman, 2004), et un père a aussi des fonctions de réparation et de liaison à côté de ses fonctions de séparation. B. Golse (2006), comme nous l’avons vu précédemment, l’exprime bien : « Que le père ait des fonctions de séparation et d’interdiction ne l’empêche pas d’avoir, dans le même temps (nous qui soulignons), des fonctions de liaison. »

Retenons que, de Freud aux théories psychanalytiques contemporaines, la psychanalyse a proposé au fil du temps des théories en évolution concernant le père et ses fonctions, et ceci en lien avec l’évolution des configurations et des pratiques familiales et en lien avec l’évolution de la représentation sociale du père. Ainsi le père n’a plus seulement une fonction de séparation et de différenciation face à la dyade mère/enfant mais il a aussi des fonctions de liaison et de réparation. Par ailleurs, ces fonctions ne sont plus conceptualisées comme séquentielles dans le temps mais sont vues comme agissant simultanément.

Cependant, on peut dire que la psychanalyse, même la plus contemporaine, nous propose une représentation du père qui garde une position d’extériorité par rapport à la dyade mère/enfant. Ce qui nous paraît cohérent avec l’importance accordée à cette relation primaire et première qui est celle de l’enfant avec sa mère, et avec l’idée que le tiers se construit d’abord psychiquement et relationnellement au sein de cette dyade. Ceci étant dit, il nous paraît nécessaire de souligner que cette façon d’attribuer au père une position d’extériorité n’empêche pas de reconnaître la part du père dans le développement psychique et relationnel de l’enfant et surtout que c’est cette position d’extériorité qui semble permettre au père d’avoir, pour son enfant, des fonctions différentes et complémentaires à celles de la mère.

Nous allons voir toutefois que, pour la psychologie du développement, la spécificité des fonctions du père ainsi que la dimension de complémentarité par rapport aux fonctions de la mère ne sont pas du tout expliquées de la même façon. Puisant son matériel de réflexion, non pas dans la clinique mais dans l’expérimentation scientifique, elle nous amène du côté d’un père moins périphérique, moins défini en fonction de la dyade mère/enfant : un père qui est décrit dans sa relation directe à l’enfant et dans sa présence directe à l’enfant.

Le père du quotidien de la psychologie du développement : le père et sa réalité

Naissance et évolution du champ de recherche sur le père

— Question de différence de cadre entre la psychanalyse et la psychologie du développement

La vision globale et historique de J. Le Camus (1997) sur l’ensemble des recherches expérimentales qui ont été faites sur le père, des années 1950 jusqu’à ce jour, nous permet de comprendre, tel que nous l’avons souligné au début de cet article, combien celles-ci sont tributaires de la représentation sociale du père à un moment donné de l’histoire, notamment dans la façon même de concevoir la méthodologie. L’évolution dans le temps des représentations du père amenant des transformations au niveau des pratiques des chercheurs.

Cette façon de retracer l’évolution des paradigmes et des méthodes de recherche nous est apparue comme très précieuse dans ce qu’elle permet de comprendre et d’organiser la multiplicité des discours et des théories qui existent à propos du père. Ce qui, dans un deuxième temps, permet d’envisager que par-delà la différence des univers conceptuels, par-delà les différences épistémologiques, il y aurait des « passerelles épistémologiques » (J. Le Camus, 2001) possibles à établir, une fois tracées « les limites du rapprochement des disciplines ». Il s’agirait en somme de dépasser le clivage entre le champ psychanalytique et le champ de la psychologie du développement.

Et dans ce paradoxe qui consiste à faire dialoguer deux disciplines, psychanalyse et psychologie du développement, en commençant par tracer leurs différences radicales, nous pourrions souligner les différences qui existent dans leur façon de se poser des questions à propos du père.

En effet, alors que la psychanalyse se pencherait sur : « Qu’est-ce qu’un père ? », J. Le Camus (2001) définit la position de la psychologie du développement comme s’interrogeant sur le père de la façon suivante : « À quoi sert un père, ici et maintenant ? » Il ne s’agit pas de s’intéresser à la paternité comme principe universel ou transculturel, ou dans son aspect symbolique, mais de se pencher sur « le père événementiel, témoin et acteur de la vie quotidienne, partenaire habituel de l’enfant au sein de la famille ».

Un autre point important est souligné par cet auteur : ces études expérimentales se situent en dehors d’un contexte clinique qui par définition suppose de comprendre, prévenir ou réparer. Là il s’agit d’observer des pères et des relations père/enfant dans un contexte normatif et de rechercher les effets positifs de la présence du père plutôt que de chercher à comprendre les effets négatifs de son absence et d’en déduire ses fonctions. On est au cœur du débat père-réel / père-reconstruit.

Enfin, C. Zaouche-Gaudron (2001) propose une façon de dépasser le débat rôle/fonction qui oppose psychanalyse et psychologie du développement, en considérant plus leur finalité que leur définition. Ainsi, le rôle serait modifiable et du côté du conjoncturel car socialement défini et soumis aux changements sociaux et culturels. Il renverrait à ce que font père et mère au quotidien, et ce qu’ils se représentent qu’ils font : le rôle est donc du côté de l’adulte. « La fonction, quant à elle, est à concevoir du côté de l’enfant, dans ce qu’elle lui apporte pour le soutenir et l’aider à se structurer […] C’est alors du point de vue de la construction psychologique de l’enfant que sont envisagées les fonctions du père et de la mère ».

— Le fil rouge de l’histoire comme principe organisateur : du père à effet différé au père différencié, questions et dispositifs de recherche

La première période (des années 1950 au début des années 1970) renvoie à ce que J. Le Camus (1997) appelle « le père à effet différé » : le père est envisagé comme intervenant tardivement et ceci dans une fonction d’autorité, dans un deuxième temps par rapport à la mère présente d’emblée (dans une fonction de sollicitude). Cette dichotomie des fonctions renvoie à une dichotomie des phases dans le développement de l’enfant : l’âge de la mère puis l’âge du père (J. Le Camus, 1997).

Dans cette perspective, les fonctions du père concernent la structuration de la personnalité de l’enfant et de l’adolescent, domaine des capacités à émergence tardive. Ces fonctions sont considérées comme aussi importantes que celles de la mère et non interchangeables. Les études sur le père mettent l’accent sur les effets de la carence et de la déficience d’autorité : la métaphore alimentaire appliquée à l’absence des soins maternels (carence affective, Spitz et Bowlby) est alors déplacée vers l’absence d’apport paternel. « L’aliment psychologique qu’apporte le père, c’est donc l’autorité » (J. Le Camus, 1997). Par ailleurs, l’action du père est envisagée comme une action de type indirect puisqu’elle passe par la médiation de la mère : non seulement l’enfant est décrit dans une symbiose affective avec la mère « peu perméable à l’influence directe du père », mais le rôle du père serait de soutenir la mère.

Les périodes qui vont suivre vont se démarquer de ces points de vue maintenant dépassés : les effets directs du père sur l’enfant sont clairement envisagés et ceci sur l’ensemble de son développement (pas seulement sur sa structuration psycho-affective).

La deuxième période (deuxième partie des années 1970 jusqu’aux années 1985) est marquée par de grands changements sociaux et familiaux amenant une implication accrue des pères : le père impliqué. Il s’occupe de son bébé, partage les soins de base, reconnaît sa fibre « maternelle » sans craindre pour sa virilité. C’est un père physiquement et affectivement présent mais aussi largement semblable à la mère. Sa spécificité est pressentie mais « on ne dit pas sur quoi porte sa spécificité, ni surtout comment elle agit » (J. Le Camus, 1997).

Dans un premier temps, les recherches ont pour stratégies de comparer les effets de la présence/absence du père sur le développement cognitif et socio-émotionnel de l’enfant dans la mesure où les préoccupations sont centrées sur le constat des manques liés à l’absence de père (paradigme 1 : schéma expérimental = opposition foyers biparentaux / foyers monoparentaux).

Puis, par la suite, il y a une remise en question de ces démarches de recherche de preuve par défaut pour aller vers des recherches tentant de mettre en évidence ce qu’apporte le père lorsqu’il est présent : « déplacement de la problématique et de la méthode sur la contribution du père acteur… » (J. Le Camus, 1997). Le paradigme 2 renvoie à des études comparatives sur les relations parents/enfants : on compare les effets de la présence de la mère et de la présence du père. Le père impliqué est considéré comme une figure d’attachement fiable mais secondaire (hypothèse de la hiérarchie des figures d’attachement, M. Ainsworth, 1982). On remarque qu’il est un partenaire de jeu bien différent de la mère pour l’enfant, mais sa place et son rôle sont encore mal définis.

Enfin, la troisième période (1985-1995) est celle du père différencié, au sens ou il n’est pas une mère-bis, il est autre que la mère, mais aussi au sens où il n’est pas réductible à un type uniforme : « Il y a plusieurs sortes de pères à l’intérieur de la catégorie des pères », double progrès conceptuel (J. Le Camus, 1997). On passe alors au paradigme 3 : on compare les pères entre eux, en fonction de leurs modalités de présence. Et les contributions des pères sont elles aussi plus différenciées (au sens de moins amalgamées), renvoyant aux multiples facettes du développement de l’enfant : langage et intelligence, socialisation, identité sexuée.

De l’importance de la relation père/enfant à l’importance de la parentalité de qualité : les recherches de M. E. Lamb, en Angleterre

Michael E. Lamb est très certainement l’un des chercheurs les plus actifs en ce qui concerne l’étude de la relation père/enfant, tant au plan des recherches empiriques qu’il mène qu’au plan des efforts réguliers qu’il fait pour rassembler l’ensemble des recherches faites dans le monde sur le rôle du père dans le développement de l’enfant. En témoignent les quatre éditions de The Role of the Father in Child Developement entre 1976 et 2004 (1976, 1986, 1997, 2004) qui font le point sur le sujet.

Dès le début des années 1970, M. E. Lamb fait le constat de la pauvreté des études sur la relation père/enfant et déclare le père : agent « oublié » du développement de l’enfant (« Forgotten contributor to child development », 1975). La relation mère/enfant constituait jusque-là l’environnement de référence pour étudier et définir les conditions optimales de développement de l’enfant. Dans ce contexte social où est en train de se prendre le virage vers le « père impliqué » (J. Le Camus, 1997), la relation père/enfant apparaît comme importante en soi : les recherches s’emploient alors à en faire la démonstration, tout en cherchant à préciser ses caractéristiques et ses spécificités pour mieux cerner l’influence du père sur le développement de son enfant.

Pour ce faire, on extrait la relation père/enfant de son contexte pour l’étudier à la loupe et définir des caractéristiques destinées à en montrer l’importance ; on procède en recherchant ses similitudes et ses différences d’avec la relation mère/enfant. C’est un point de départ, dont on ne mesure que récemment les limites et les biais que cela a introduit dans les résultats.

Ceci dit, ces études ont bien démontré (M. E. Lamb 1997) que les bébés s’attachent spécifiquement à leur père et les influences du père sur le développement de l’enfant sont détaillées domaine par domaine : au plan de l’identité sexuée, au plan cognitif et motivationnel (le père est un facteur de stimulation et d’encouragement), au plan linguistique (les pères imposent l’attention et s’expriment de façon plus autoritaire), au plan des aptitudes sociales, etc.

Au plan de l’attachement, après avoir démontré (M. E. Lamb, 1997) que les bébés s’attachent à la fois à leur mère et à leur père, ainsi qu’à tous ceux qui interagissent régulièrement avec eux (quelle que soit l’implication dans les soins, M. E. Lamb, 2004), les résultats s’avèrent répétitivement contradictoires en ce qui concerne la question de la hiérarchie des attachements (question chère à Bowlby). En effet, les bébés préfèrent leur mère, mais si le père est la première figure de soin ils préfèrent le père : en fait, ils s’attacheraient préférentiellement à la première figure de soin quel que soit le parent. Mais d’autres études indiquent qu’il n’y aurait pas de différence marquée pour un parent ou pour un autre, cependant on relève que dans le courant de la deuxième année de vie l’intérêt pour le père augmente significativement, surtout chez les garçons. Enfin, on découvre que le vecteur d’attachement chez le père semble être les jeux physiques et non les soins de bases (D. Paquette, 2004). Et dès le premier trimestre de vie, les pères se montrent différents des mères avec leur bébé : ils sont plus stimulants et plus ludiques, alors que les mères cherchent à calmer et apaiser leur bébé. Malgré ces constats cruciaux, on continue d’évaluer la relation père/enfant à l’aune de la relation mère/enfant : tant dans ses références théoriques (l’attachement en termes de pôle de sécurité) que méthodologiques (utilisation de la Situation Étrange d’Ainsworth, 1978, pour mesurer l’attachement).

Ce qui non seulement ne permet pas de cerner les spécificités de l’attachement père/enfant, mais ne lui rend pas justice : on sous-estime les influences paternelles parce que l’on ne se donne pas les moyens de les mettre en évidence. Les recherches échouent à faire la démonstration de ce qui apparaît évident tant dans les observations de la vie quotidienne que dans la clinique : à savoir les différences significatives qui existent entre la relation mère/enfant et la relation père/enfant, sans remettre en question la qualité de l’attachement. Certains chercheurs concluent alors qu’il n’y a pas de différence, ou pas tant que cela… et invoquent d’autres paramètres tels que les caractéristiques de l’adulte et le tempérament de l’enfant pour expliquer les différences (M. E. Lamb, 1997), ce qui n’est pas faux non plus mais qui réduit toute la question de la différence.

Dans son article de 2004, M. E. Lamb est plus clair sur la nécessité d’établir des thèmes de recherche plus patricentriques (le jeu plutôt que la sécurité d’attachement, par exemple) et de sortir de la référence constante à la sécurité d’attachement pour étudier l’influence des hommes sur leur enfant. Il faut remettre en question les méthodologies et les mesures utilisées mais aussi certaines idées sur l’attachement comme celle de penser que les pleurs de protestation constituent de bons indices d’attachement.

Puis, M. E. Lamb (2004) souligne une autre erreur fondamentale qui fut d’extraire la relation père/enfant de son contexte familial. Après s’être penchées sur les effets directs du père sur le développement de l’enfant et devant la complexité et les contradictions des résultats obtenus, les recherches ont dû concevoir qu’il y avait également des effets indirects qui jouent sur l’implication paternelle, dont des facteurs familiaux par exemple, et qu’ils sont au moins aussi importants que les effets directs (soulignons ici le mouvement inverse de celui des théories psychanalytiques qui sont passées de la conception d’un père à effet indirect à un père à effet direct). Pour ne nommer qu’eux, soulignons les effets de la qualité des rapports conjugaux sur l’implication du père. M. E. Lamb (2004) parle alors de progrès conceptuel important, il s’agit de l’émergence de la notion d’inter-influences : le développement de l’enfant est affecté par des comportements appartenant à l’ensemble du système familial.

Allons plus loin et réintroduisons l’idée d’une circularité dans les liens et de ce fait dans les influences : le père influence la mère qui influence l’enfant qui influence le père, la relation mère/père influence le père, donc l’enfant, etc. Il faut donc avoir une vision systémique dans la prise en compte des paramètres à étudier et à mesurer : pour la première fois, M. E. Lamb (2004) parle de triade, de caractéristiques des interactions père/mère/enfant à définir, de nécessité d’étudier la famille en action, etc. Dans ce cadre-là, une découverte importante s’est faite au plan empirique : le comportement du père (au sens d’implication auprès de son enfant) n’est pas un déterminant des différences interindividuelles du comportement de l’enfant mais il en est une conséquence. Ainsi, l’enfant façonne son père de la même façon que tous les membres de la triade se modèlent et s’adaptent les uns aux autres au fil du temps. Les recherches empiriques vont alors se mettre à étudier plus systématiquement la relation père/enfant dans sa dimension de processus : ses nuances et son développement dans le temps en fonction des étapes de développement de l’enfant.

En effet, les habiletés cognitives et sociales de l’enfant sont extrêmement différentes de la petite enfance à l’enfance puis à l’adolescence : la relation et l’implication du père face à celui-ci va donc varier, avoir des caractéristiques différentes d’une étape à l’autre. Nous n’entrerons pas dans le détail de cette dimension mais soulignons un résultat important pour ce qui est de la reconnaissance de la place de la relation père/enfant dans la vie d’un individu : cette relation aurait une valeur particulièrement prédictive concernant l’ajustement psychosocial futur et en particulier concernant le bien-être émotionnel et la satisfaction maritale dans la vie adulte (M. E. Lamb, 2004). Ce qui fait d’une bonne relation père/enfant un facteur de protection dans le développement d’un individu…

Concernant les différences entre les pères et les mères, les recherches récentes (M. E. Lamb, 2004) ne se font plus dans le contexte d’un jugement de valeur de la qualité de l’attachement avec l’idée d’une hiérarchie à trouver. La démonstration de l’importance du lien père/enfant n’est plus à faire, on s’emploie à nuancer et à préciser ces différences, à tenter de se pencher sur les mécanismes d’action spécifiques de chacun de ces liens, notamment au plan de la nature des jeux avec l’enfant, l’utilisation de ceux-ci et la place qu’ils ont dans la relation. Comme le souligne J. Le Camus (1997), le père n’est plus une mère-bis mais un père différencié. Des différences dans la sensibilité paternelle par rapport à la sensibilité maternelle sont maintenant relevées et étudiées : on découvre que l’un des déterminants importants de la sensibilité paternelle serait l’histoire et le souvenir que le père a de ses relations précoces. On est donc loin des conclusions que l’on a pu tenir sur la faible transmission transgénérationnelle de l’attachement père/enfant (D. Paquette, 2004).

Cependant, M. E. Lamb (2007) tient à nous rappeler que par-delà les différences de style paternel et maternel ce qui compte c’est « une parentalité de qualité ». L’enfant a besoin que ses parents lui offrent une « vraie relation, qu’ils soient responsables et se dévouent pour lui » (M. E. Lamb, 2007). Il va jusqu’à remettre en question le fait que ces différences jouent un rôle clé dans le développement de l’enfant, au nom de l’authenticité du lien et de l’unicité de chaque parent comme individu, qu’il soit père ou mère. Il se sert du fait que ces différences aient largement évolué depuis trente ans (les pères et les mères partagent et s’interchangent toutes sortes de comportements parentaux avec beaucoup plus de flexibilité qu’avant) pour alimenter son propos sur le nivellement des différences père/mère. Cependant, il nous rappelle aussi que ces différences ne sont pas universelles, bien que l’on se soit parfois laissé aller à croire le contraire : non seulement elles ne sont pas inscrites dans les gènes mais elles sont largement culturelles ; c’est d’ailleurs dans le monde occidental qu’elles sont le plus marquées. Alors, au nom de l’importance première de cette parentalité de qualité et au nom de la complexité des inter-influences dans la triade père/mère/enfant, Lamb renvoie au second plan la question des différences entre père et mère sur le développement de l’enfant. Ce qui nous paraît discutable.

En effet, n’y a-t-il pas moyen de conserver cette idée de différence à côté des notions de qualité de la parentalité et de complexité des inter-influences dans la réalité des relations parents/enfant ? La spécificité des implications maternelles et paternelles peut-elle coexister avec l’idée d’une certaine flexibilité dans la répartition des rôles, avec une certaine interchangeabilité ? Quant à la question d’une hiérarchie entre l’influence du père et celle de la mère sur le développement de l’enfant, on comprendra que le débat est en partie dépassé : reconnaître une différence ne hiérarchise pas nécessairement les contributions. Allons donc vers l’égalité dans la différence, vers une spécificité possible avec un certain degré d’interchangeabilité, avec une certaine flexibilité dans la distribution des rôles.

Pour une spécificité paternelle et maternelle dans l’égalité et la complémentarité : les recherches de Daniel Paquette, au Québec

Les contributions de D. Paquette (2004 a, 2004 b, 2007) vont nous aider à réfléchir à ces questions difficiles pour dépasser le débat de la hiérarchisation des influences paternelles et maternelles tout en reconnaissant l’importance des différences père/mère dans leur impact sur le développement de l’enfant.

D’une part, il abonde dans le sens de M. E. Lamb, recherches et revues de littérature à l’appui, concernant les biais théoriques et méthodologiques des recherches sur le père dans les dernières décennies : il faut sortir d’une psychologie de l’enfant essentiellement centrée sur l’importance déterminante de la mère. Celle-ci nous a conduit à étudier la relation père/enfant avec les mêmes références théoriques et les mêmes méthodologies que celles employées pour l’étude de la relation mère/enfant, ce qui ne nous a pas permis de mettre en évidence ses spécificités, d’où une large sous-estimation de l’influence de la relation père/enfant sur le développement de l’enfant. De la même façon, conclure à une faible différence entre les apports de la mère et du père c’est se tromper de grille de lecture (D. Paquette, 2007). Alors, comment à la fois prendre en compte toute la richesse des connaissances sur le lien mère/enfant et faire un pas de côté pour pouvoir innover dans la façon de penser la relation père/enfant (D. Paquette, 2004) ?

Ses travaux sur les jeux physiques père/enfant, et en particulier les jeux de bataille ou jeux de lutte (rough-andtumble play), l’ont amené d’une part à les comprendre comme le mécanisme d’attachement père/enfant et d’autre part à considérer cet attachement via un contexte de jeux physiques comme un mécanisme différent d’un attachement via un contexte de soins (D. Paquette, 2004). En effet, dès les premiers mois de vie du bébé, les pères se comportent différemment avec eux que les mères : ils les stimulent et cherchent à les exciter, elles les calment et les apaisent. Ainsi, au fil du temps, les enfants perçoivent leur mère comme source de bien-être et de sécurité et préfèrent leur père comme compagnon de jeu. Ceux-ci sont plus directifs et proposent des jeux présentant plus de défis et de surprises, ce qui apparaît plus stimulant pour l’enfant. Enfin, les jeux physiques constituent le seul domaine où l’implication des pères est supérieure à celle des mères et les jeux de lutte constituent une spécificité du lien père/enfant. Des recherches indiquent qu’ils sont corrélés à une relation père/enfant sécurisante et ils semblent également avoir plusieurs fonctions : l’établissement d’une relation de dominance entre père et fils favorisant la discipline, la régulation des comportements agressifs et le développement d’habiletés de compétition complémentaires aux habiletés de coopération (D. Paquette, 2004). Les irrégularités et les imprévus s’avèrent être aussi importants pour le développement de l’enfant que les régularités et la constance.

Ainsi, en revenant sur la question des bases adaptatives de l’attachement, D. Paquette (2004) différencie clairement un pôle de sécurité préférentiellement assuré par la mère et un pôle d’exploration ou « activation » (terme plus large traduisant toute la stimulation possible de l’enfant dans l’ouverture au monde extérieur) préférentiellement assuré par le père. C’est dans le souci de ne pas constamment associer attachement et confiance envers le parent prodiguant des soins, que la nécessité de qualifier différemment la relation affective père/enfant s’est imposée : D. Paquette (2004) se propose de l’appeler « relation d’activation ». Il va alors développer la première théorie spécifiquement fondée sur la relation père/enfant.

Le rôle d’activation du père permet de répondre au besoin de l’enfant d’être activé (recherche de stimulations de forte intensité), au besoin de dépassement et à celui d’apprendre à prendre des risques. Bref, il permet à l’enfant d’oser aller plus loin dans son exploration et développer ainsi son autonomie. Quant à la qualité de cette relation d’activation, elle est d’autant plus grande qu’elle est offerte dans un climat de confiance et de sécurité, le père assurant une protection face aux dangers potentiels tout en favorisant l’élan vers la nouveauté. D. Paquette (2004) nuance encore cette fonction d’activation : elle peut aussi être entendue comme « le déclenchement des mécanismes de régulation des émotions suscités par la confrontation à la nouveauté », permettant ainsi à l’enfant d’aller vers la nouveauté. Le père, via la relation d’activation reposant sur les jeux de lutte, transmet à l’enfant une confiance en soi qui lui permet de développer des compétences sociales de type habiletés de compétition (à entendre comme comportements et attitudes psychologiques), celles-ci étant complémentaires aux compétences sociales, de types habiletés de coopération et de partage, permises par le sentiment de sécurité transmis par la relation d’attachement mère/enfant.

D’une part, on perçoit toute l’importance de l’acquisition d’un large spectre de compétences sociales dans le travail d’adaptation à l’environnement social complexe qu’est le monde actuel, pour les filles comme pour les garçons d’ailleurs. D’autre part, on saisit toute la notion de complémentarité possible entre les apports maternels et les apports paternels, ce qui a amené D. Paquette (2008) à développer l’idée d’un modèle global de complémentarité parentale. Modèle dans lequel il y aurait place à la spécificité de chacun, père et mère, mais en termes de prédominance de certains rôles parentaux et non en terme d’exclusivité, dans la mesure où l’on constate un chevauchement important des comportements parentaux entre le père et la mère (D. Paquette, 2007). Cela permet une répartition des différents comportements parentaux variable d’un couple à l’autre et malléable dans le temps au sein d’un même couple en fonction des habiletés, intérêts et disponibilités de chacun. Concrètement, cela signifie qu’un père peut choisir de fournir des soins de base à l’enfant et une relation d’activation dans des proportions qui lui conviennent et qui seront fort probablement complémentaires à celles que proposera la mère. Mais par-delà le large spectre de comportements parentaux que chacun est capable d’avoir, un père gardera son style paternel stimulant et vigoureux même s’il est le principal pourvoyeur de soins de base et une mère jouera en gardant un style maternel c’est-à-dire un jeu plus visuel, plus prévisible et favorisant plus la coopération que la compétition. C’est ainsi, que D. Paquette nous invite à constater qu’une relation d’activation offerte par un père est probablement plus intéressante en termes de stimulation pour l’enfant, tout comme une relation de sécurité offerte par la mère est probablement plus efficace en termes de réconfort. Donc, par-delà l’interchangeabilité possible des rôles parentaux, il y a le maintien d’une spécificité du fait d’une qualité d’activation différente et d’une qualité de sécurité différente, chez le père et chez la mère. Chacun de ces deux éléments constituant des composantes de l’attachement parent/enfant.

Il nous apparaît donc pertinent de souligner qu’il ne s’agit pas de niveler les différences entre les pères et les mères au nom de la complexité des autres paramètres en jeu, mais bien de leur redonner toute leur importance. Nous sommes face à une notion de différence basée sur un principe de prédominance et non sur un principe d’exclusivité qui hiérarchise et peut faire de la différence un facteur d’inégalité homme/femme. Soulignons que ces différences hommes/femmes bien admises au plan hormonal et physiologique le sont beaucoup moins au plan comportemental, le comportement étant considéré comme uniquement culturel. Or, il s’agit d’un mélange d’inné et d’acquis et c’est ce qui fait que les différences père/mère puissent être à la fois culturelles et stables dans le temps (D. Paquette, 2007).

La fonction symbolique de la différence père/mère : les recherches de Jean Le Camus, en France

  1. Le Camus (2001), tout en étant psychogénéticien de terrain et engagé dans des travaux de recherche empiriques, travaille à établir activement des « passerelles épistémologiques » avec l’univers clinique psychanalytique sur la question du père.

Ce qui rend précieux et unique son apport, ce sont tout d’abord ses efforts de théorisation à partir de résultats de recherches expérimentales : il conceptualise des axes organisateurs pour penser la question du père, nous les avons déjà évoqués plus haut. Rappelons, entre autres, le fait d’identifier que psychanalyse et psychologie du développement ne se posent pas les mêmes questions : l’une se demandant : « Qu’est-ce qu’un père ? » et l’autre : « À quoi sert un père ? ». Ou encore le fait de dégager les différentes représentations sociales du père au fil du temps (du père à effet différé au père différencié) en montrant combien elles « formatent » les paradigmes de recherches successifs. Ceci dépasse largement l’objectif classique des empiristes qui est de dégager, à partir des résultats, un modèle explicatif des statistiques des différents paramètres en jeu sur une question donnée. Faisant un pas de côté par rapport au souci du détail et à l’allégeance à la rigueur, J. Le Camus se permet les simplifications nécessaires à la théorisation.

D’autre part, lorsqu’il définit son champ de réflexion comme appartenant à la pensée développementaliste, il ne manque pas d’évoquer en même temps la pensée psychanalytique, ce qui a non seulement l’avantage de la faire exister dans ses réflexions d’empiriste mais permet un travail de lien qui commence à déconstruire le classique clivage entre ces deux mondes. Ainsi, tout en respectant ce que la psychanalyse a pu développer sur le rôle indirect du père (dans sa façon de soutenir et nourrir affectivement la mère et de ce fait contenir la dyade mère/enfant) et sur sa place d’agent tiers en période œdipienne, J. Le Camus (2001) se charge de mettre en évidence une implication du père précoce, directe, différenciée et multidimentionnelle. Ce qui, par-delà sa fonction symbolique de tiers, en fait un partenaire de l’enfant dès l’aube de la vie.

Nous sommes en effet bien loin du père à effet différé : très précocement, dès la période prénatale, le fœtus (dès 5 mois in utero) sensible aux stimulations sonores et tactiles donne des signes qu’il perçoit de façon différentielle celles qui viennent de son père de celles qui viennent de sa mère. Les messages vocaux, tactiles et kinesthésiques adressés au bébé ont une qualité « psycho-sensorielle » (J. Le Camus, 2001) différente suivant qu’ils proviennent du père ou de la mère. Le bébé perçoit très précocement cette différence de grain de peau, de consistance musculaire, de tonalité de voix, de portage qu’il y a entre son père et sa mère : ces deux enveloppes affectives renvoient à deux « patterns de stimulation non redondants » que le bébé perçoit sans les confondre.

De cette façon, l’enfant est dès le début exposé à deux types de « rapport affectivo-corporel », deux modes de communication non verbale, deux schémas de langage : J. Le Camus (2001) parle de la possibilité de différencier deux modèles d’altérité pour l’enfant et ceci dans de nombreux domaines. C’est ce qu’il appelle les champs d’application de la fonction du père : le développement du langage, le développement de l’intelligence et le développement sociopersonnel ; c’est là l’implication multidimentionnelle du père.

Nous n’entrerons pas dans les détails des apports spécifiques du père dans le développement de son enfant, bien que cela soit passionnant. Cependant, nous voulons souligner combien cet auteur traite la question de la différence père/mère. Il ne s’agit pas d’une simple question de diversité de modalités auxquelles il faut exposer l’enfant, mais bien de deux modes d’altérité renvoyant l’un à l’univers masculin et l’autre à l’univers féminin. C’est parce que le père est un homme qu’il porte l’enfant de cette façon, qu’il s’adresse verbalement à lui de façon plus complexe et en lui demandant d’être plus clair et plus précis dans ses phrases que ne lui demande la mère, qu’il le met au défi et tolère de le laisser sans solution face à un problème à résoudre afin qu’il trouve sa solution, etc. Ainsi, cette différence père/mère est sexuée et elle a une fonction : celle de proposer deux modèles d’altérité, qui réfèrent à des univers sexués différents : le masculin et le féminin.

La force du modèle de J. Le Camus (2001) est qu’il parvient à dégager des principes généraux à partir de toutes les spécificités qu’il relève dans les apports du père aux différentes sphères du développement de l’enfant. Ainsi il dégage ce qu’il nomme les modes d’action, ou mécanisme d’action de la fonction du père : la propension des pères à anticiper sur l’ontogenèse (les pères considèrent les bébés comme des personnes plus précocement que les mères), la propension des pères à encourager l’enfant dans ses entreprises et à le mettre au défi et enfin la propension des pères à ouvrir l’enfant à l’expérience des relations interindividuelles et de la culture.

L’étude de la place du père dans la petite enfance a permis de découvrir et de théoriser ce qui fait la spécificité de l’apport du père dans le développement de l’enfant. Comme c’est un autre angle de vue que celui des théories psychanalytiques de la fonction du père, il est difficile de les articuler ensemble. Non seulement peut-on dire que ces deux facettes de « la réalité père » ne se contredisent pas, mais elles se mettent en lumière l’une l’autre.

Toute cette question des différences père/mère envisagées comme une altérité sexuée rejoint ce que C. Chiland (2001) rappelle : l’enfant a besoin d’un père et d’une mère pour se construire une identité. La fille et le garçon explorent à travers les relations à son père et à sa mère ce que représente le fait d’être garçon et le fait d’être fille. En cas d’absence de l’un ou de l’autre, il y a certes des « suppléances » possibles (familiales, culturelles, sociales) mais « l’intimité n’est jamais aussi grande qu’avec les parents ». Par ailleurs, quels que soient les différents types de mère ou de père, quelles que soient les différences individuelles, les pères partagent l’expérience d’être père et les mères l’expérience d’être mère : ce qui prévaut c’est la différence homme/femme (C. Chiland, 2001).

Autrement dit, un parent est unique et il est sexué. La différence père/mère est une différence sexuée, ce qui fait de cette différence plus qu’une possibilité de diversité : de par l’altérité sexuée qu’elle propose à l’enfant, cette différence père/mère a une fonction symbolique. Et cette altérité est porteuse d’un père définit comme un tiers pré-symbolique ou proto-symbolique (J. Le Camus, 2001). C’est là que nous entrevoyons des « passerelles épistémologiques ».

Nous comprenons alors que le tiers de la psychologie du développement est un tiers tiré de la reconnaissance d’une altérité. C’est déjà un grand progrès conceptuel de rappeler que cette altérité est sexuée, c’est ce qui lui confère une fonction symbolique : celle d’introduire l’enfant à l’univers masculin et à l’univers féminin, dont les modes de fonctionnement lui apportent des influences différentes et complémentaires dans toutes les sphères de son développement. Mais il ne s’agit pas d’un tiers issu de la conjugalité des parents, c’est-à-dire relatif au lien sexualisé qui unit les parents : il n’est pas question de tiercéité, de triangulation. La prise en compte de l’impact sur l’enfant de la relation conjugale qui existe entre le père et la mère est un point par lequel la psychanalyse signe la singularité de son apport à la question du père. Ici aussi, nous sommes à même d’entrevoir une « passerelle épistémologique ».

Nous voulons terminer sur deux autres idées soulignées et développés par J. Le Camus (2001), permettant d’aller vers toujours plus de nuances concernant la question du père. Tout d’abord, au sujet du mécanisme d’action de la fonction du père : on ne parle plus d’un rôle du père de type indirect (c’est-à-dire passant par la mère) mais bien d’un processus de parentalisation réciproque dans lequel les deux parents se font parent mutuellement. Les notions de coparentalité et de biparentalité sont issues de ces nouvelles théories émergentes concernant la paternité, entre autre celle selon laquelle les pères ont une place auprès de leur enfant dès le début (J. Le Camus, 2001). Allons plus loin avec P. Malrieu (2001) : « L’enfant ne peut être exclu d’un rapport d’influence mutuelle. » L’enfant, dans ce qu’il est et comment il répond aux demandes du père, « oriente nécessairement la façon dont le père se sent père ». Ainsi, c’est aussi « avec et par la relation avec son enfant » (C. Zaouche-Gaudron, 2001) que le père devient père : mouvement de va-et-vient entre ses représentations et son expérience de la relation à l’enfant mais aussi à la mère comme parent le faisant parent. Et nous rajoutons qu’il ne faut pas non plus oublier toute la conjugalité dans ce qu’elle apporte à la parentalité ; la question de cette articulation de la parentalité et de la conjugalité est un autre chapitre, sur lequel nous revenons dans un autre article (R. Noël et F. Cyr, 2009).

Enfin, lorsque J. Le Camus (2001) évoque ce qu’il appelle le champ de la paternité primaire, c’est-à-dire la place du père dans la petite enfance, il introduit l’idée d’un rôle à jouer par la société, par les professionnels de la petite enfance pour partager, promouvoir, soutenir la présence du père auprès du tout petit enfant. Ce qui rejoint le concept de paternité citoyenne de Y. Knibiehler (2001) dans lequel la responsabilité paternelle ne se joue pas seulement en privé entre un enfant et son père mais aussi dans une dimension politique. Un peu comme si cette question du tiers était l’affaire de tous et pas seulement du père. C’est dans un autre article que nous développerons cette idée d’une fonction paternelle portée à plusieurs (R. Noël et F. Cyr, 2009).

Les recherches empiriques sur les triangulations interactionnelles

Dans tout ce parcours que nous faisons au sujet du père comme tiers intrapsychique dans le champs de la psychanalyse, au père comme tiers interpersonnel dans le champ de la psychologie du développement, nous allons nous arrêter sur les travaux de deux équipes dont les recherches peuvent nous aider à penser les connections qui existent entre ces deux mondes. Afin d’aller au plus près de la complexité de la triangulation. Ces recherches apportent une série de remises en question d’opinions traditionnelles concernant les relations dyadiques et les relations triangulées. Elles nous ont semblé bien intéressantes pour ouvrir la réflexion sur le père comme tiers et sur l’Œdipe comme scénario de triangulation.

— L’interface représentation/interaction : K. Von Klitzing et al. (1995, 1999)

Cette équipe s’intéresse à la mise en évidence du rôle fondamental de la triade dans le développement précoce, au moyen d’ « une recherche longitudinale des processus de triadification – processus interpersonnel qui forme une triade – et de triangulation – processus intrapsychique par lequel la triade est vécue – qui incluent des dimensions interactionnelles, représentationnelles et transgénérationnelles » (K. Von Klitzing, et al., 1999). C’est une recherche qui se définit comme prospective longitudinale par opposition aux visions reconstructives de la petite enfance via le processus thérapeutique individuel (méthodologie de recherche de la psychanalyse traditionnelle). On est donc à la frontière du père réel / père reconstruit.

La formulation de leurs objectifs de recherche quelques années auparavant (K. Von Klitzing et al., 1995) permet de cerner l’évolution des conceptions qu’il y a eu concernant l’aménagement des relations dyadiques et des relations triadiques. Ainsi, il s’agissait d’étudier l’évolution plus ou moins parallèle de la transition de « la relation à deux » à « la relation à trois » au plan intrapsychique imaginaire (triangulation) et de la transition de la relation dyadique interpersonnelle à la triade dans le monde externe (triadification). Avec l’idée que la triade interpersonnelle aurait des précurseurs dans le monde interne des parents. On perçoit dans cette formulation la théorie séquentielle implicite issue de Freud d’une période dyadique faisant place à une période triadique dans le développement.

Dans cette perspective, K. Von Klitzing (1999) souligne combien la psychanalyse a résisté pendant longtemps à l’idée du rôle du tiers dans la petite enfance, dans la lignée de Freud qui a parlé de la relation mère/enfant et de la relation père/enfant comme se développant côte à côte (« these two relationships proceed side by side »). C’est intéressant de comprendre avec K. Von Klitzing que ce serait pour résoudre la tension créée d’une part par l’allégeance à Freud et d’autre part par la nécessité de reconnaître les relations triangulées que se seraient conceptualisées deux phases développementales séparées : la phase préœdipienne, univers fondamentalement dyadique et la phase œdipienne dans laquelle l’enfant a à gérer des conflits triadiques.

Cependant, les résultats de la recherche développementale sont venus remettre en question la théorie d’une étape précoce uniquement dyadique dans le développement. Le bébé, dès ses premiers mois, semble avoir des compétences précoces pour les relations triadiques : des processus de triadification (processus interpersonnel qui forme une triade) sont mis en évidence dans les observations d’interactions parent/enfant aussi tôt qu’à 4 mois (E. Fivaz-Depeursinge et A. Corboz-Warnery, 2001). Ce qui semble faire écho aux élaborations de certains cliniciens comme S. Lebovici (2001) pour lequel il n’y a pas de dyade mère/enfant vraie : il y a toujours une contextualisation par le père, ce qu’il nomme la tiercéisation. Et allant plus loin, on peut citer F. Frascarolo (2001) qui rejette l’idée même d’une dyade mère/bébé de base, sur laquelle se grefferaient ensuite d’autres relations : « Le temps de la dyade primaire est dépassé […] l’enfant naît dans une polyade de base » incluant le père, la mère, l’enfant et la fratrie. Cela alimente les nombreuses controverses qui concernent le développement précoce : faut-il le concevoir à partir d’une dimension dyadique ou triangulée ?

Par ailleurs les recherches de l’équipe de K. Von Klitzing (1999) mettent en évidence des corrélations entre le monde intrapsychique des parents (en particulier le niveau de triangulation de leurs relations d’objet et la présence d’une flexibilité au plan des représentations) et la qualité des interactions de la triade père/mère/bébé à 4 mois. Il semble qu’il y ait, dès les étapes précoces du développement, une influence sur l’enfant des expériences d’être à trois (D. Stern, 1995) et de la représentation de ces expériences (triangulation). Faut-il alors comprendre les relations principalement comme des événements interpersonnels et/ou interactionnels ou principalement comme des processus intrapsychiques, des fantasmes ? Toujours est-il que l’interface, entre le monde intrapsychique des protagonistes de la triade parents/bébé et leurs interactions interpersonnelles observables, ne peut plus être ignorée. K. Von Klitzing (1999) propose de penser cette interface comme un espace transitionnel, ce qui est une idée très séduisante et riche de réflexions à poursuivre.

Nous retenons deux idées qui nous paraissent fondamentalement nouvelles suite à ces recherches qui mettent en lumière la notion d’une triade qui pourrait être la forme originale d’interaction dans laquelle naît l’enfant : d’une part, la remise en question, dans les débuts, du développement d’une phase dyadique à saveur symbiotique ; ce qui entraînerait, d’autre part, l’abandon de la vision classique séquentielle d’une dyade qui influence le développement de l’enfant puis de l’arrivée d’une triade qui prend son importance quand l’enfant grandit (K. Von Klitzing, 1999).

Petit clin d’œil aux considérations méthodologiques de D. Paquette (2004) détaillées plus haut : il semblerait que ce ne soit pas tant l’âge de l’enfant qui permette d’observer des interactions dyadiques ou triadiques que le contexte relationnel (de séparation ou de jeu, K. Von Klitzing, 1999).

Enfin, M. Dornes (2002) nous apporte des considérations cliniques qui nuancent cette idée de la remise en question de la symbiose et rendent justice à la complexité de la réalité. Il souligne la différence qui peut exister entre le comportement interactionnel et l’expérience interactionnelle pour expliquer qu’un nourrisson puisse présenter une compétence interactionnelle particulièrement triangulée et en rester à une expérience plus symbiotique que ce que donne à voir ses comportements. Ce qui s’observe, en termes de comportement ou d’interaction, ne correspond pas forcément à ce qui se vit intérieurement.

Nous pourrions, en conclusion, terminer sur l’une des implications cliniques soulignées par cette équipe suite à ces différentes recherches : le complexe d’Œdipe pourrait être compris comme un moment culminant sur un continuum d’expériences triangulées (K. Von Klitzing, 1999). Et peut-être pouvons-nous nous permettre de rajouter dans cette idée du moment culminant celle d’une dimension d’intégration psychique qui, dans le meilleur des cas, donne une valeur structurante à ce moment dans le développement de l’enfant.

— Le triangle père/mère/enfant en action : le jeu trilogique de Lausanne (Lausanne Triadic Play) de E. Fivaz-Depeursinge et A. Corboz-Warnery (1999, 2001)

Toujours dans cette idée de penser les passerelles épistémologiques entre psychanalyse et psychologie du développement en pensant l’interface représentation/comportement, notamment concernant la triangulation, nous voulons rapporter quelques idées issues des recherches de l’équipe de Lausanne sur le triangle primaire (père/mère/enfant). En abordant la triangulation sous un angle radicalement différent, elles semblent nous permettre une ouverture dans la façon de penser la triangulation.

Précisons rapidement et sans entrer dans les détails méthodologiques que cette équipe a créé « une méthode d’observation dans laquelle on peut examiner de façon standardisée les éléments comportementaux et relationnels de la relation triadique dans les premiers mois de la vie » : le jeu trilogique de Lausanne ou Lausanne Triadic Play (ltp). Celui-ci peut également être une méthode d’intervention.

La famille et plus précisément le triangle père/mère/enfant est étudié en action, ce qui est un point de vue bien différent de celui de la famille, ou du triangle, représenté(e). Et leur présupposé de base est le suivant : les schémas interactionnels sont les passages obligés des représentations.

Il y a aussi cette façon de concevoir les différents niveaux, individuel, dyadique et familial, comme fonctionnant comme des entités systémiques avec des voies de développement distinctes mais interconnectées. Le triangle primaire est donc considéré comme une unité de recherche spécifique dont il faut définir le fonctionnement et son évolution.

L’étude du triangle en action leur a permis d’observer des compétences triangulaires chez le bébé, aussi précocement qu’à 3 mois de vie, interactions qui se développeraient en parallèle avec les interactions dyadiques. Jusque-là, la question de cette compétence n’était pas posée dans la mesure où l’on concevait que le bébé était pré-adapté aux interactions dyadiques. Celles-ci constitueraient peut-être une réponse à des cadres dyadiques d’observation, plutôt que de renvoyer à une limitation du bébé, d’après ces auteurs. Nous retrouvons cette idée de l’influence du cadre d’observation sur la nature de ce qui est observé.

Remonter aux origines de la triangulation, s’intéresser à « la petite enfance du processus triangulaire » (E. Fivaz-Depeursinge et A. Corboz-Warnery, 2001) dans l’objectif de construire une théorie de la triangulation prenant ses sources dans des processus normatifs, voilà un objectif particulièrement novateur. De même pour cet intérêt à développer une théorie pertinente tant au plan clinique qu’au plan développemental.

Volonté d’intégration qui permet de dépasser la simple vision de la clinique, prédominant jusque-là et réduisant la triangulation à la gestion d’un sentiment subjectif d’exclusion et à ses aléas. Ainsi, il y a peut-être moyen de penser les triangles dans un cadre élargi, incluant le processus triangulaire normatif à côté des triangles de la psychopathologie qui renvoient à des variations sur le thème de l’exclusion et ses dérèglements. Avec cette équipe, on pourrait alors penser que la triangulation c’est effectivement apprendre à aménager le sentiment subjectif d’exclusion, préparé par les expériences de triangles, de différentes sortes dont ceux renvoyant à une expérience subjective d’inclusion. La triangulation, c’est aussi avoir à développer une capacité d’être à trois et celle-ci semble pouvoir se développer tôt dans l’existence.

Conclusion : la conjugalité du père et de la mère, fondement de la triangulation au quotidien ?

Comment conclure après l’ampleur d’une telle vision panoramique de l’univers paternel ? Qu’avons-nous appris de ce parcours, en termes de contenu et en termes de processus ? Comment pouvons-nous nous raconter cette histoire du père ?

Tout d’abord, la psychanalyse nous apprend qu’un père c’est une fonction psychique (S. Freud) qui, au fil des époques, semble pouvoir être conceptualisée comme portée à plusieurs : par le père bien sûr, dans ce qu’il est comme personne, comme homme (mais aussi comme idéal et comme personnage d’un scénario fantasmatique), mais aussi par la mère dans sa parole au sens large, sa parole de mère et sa parole de femme (J. Lacan). Et puis par l’enfant, capable de l’utiliser activement pour la construction de son psychisme (postkleiniens). Comme nous l’avons dit : chacun ayant une partition à jouer pour s’acheminer vers le scénario de l’Œdipe. Un enfant qui a aussi une relation avec la relation qui existe entre ses parents, assortie de la nécessité dans laquelle il se trouve d’élaborer un sentiment cuisant d’exclusion. C’est là, la fonction psychique de la conjugalité des parents (M. Klein). La psychanalyse anglo-saxonne et les recherches empiriques sur les triangulations psychiques et interactionnelles nous enseignent qu’il y a aussi des enjeux d’inclusion à vivre et une capacité d’être à trois à développer dans les triangles. Ceux-ci seraient présents dès le début et même bien avant la naissance de l’enfant : en période prénatale, dans les rêveries conscientes et inconscientes de la mère. Un tiers qui viendrait de l’intérieur (de la psyché) mais aussi de l’extérieur (des relations) : le père tirant la spécificité de ses fonctions, de cette position d’extériorité face à la dyade mère/enfant (la psychanalyse développementale). Il ne s’agirait pas seulement de fonctions de séparation et de différenciation, mais aussi et dans le même temps (non pas séquentiellement) de fonctions de liaison et de réparation du lien mère/enfant (B. Golse).

Si la rencontre père/enfant se prépare dans la tête de la mère, elle a aussi lieu dans la réalité, dès l’aube de la vie de l’enfant : le père présente des fonctions spécifiques en soi de par les différences sexuées qu’il présente par rapport à la mère. Son implication est précoce, directe, différenciée et multidimensionnelle (J. Le Camus). La relation père/enfant est importante en soi et il y a un attachement spécifique père/enfant renvoyant à des mécanismes d’action fondamentalement différents de ceux sous-tendant l’attachement mère/enfant : ils sont basés sur les jeux de lutte physique. Il s’agit d’une relation d’activation (D. Paquette) dont la spécificité consiste en l’ouverture au monde et en la stimulation par l’apprentissage du risque et de la découverte de ce qui est extérieur et nouveau. Les apports du père sont conçus dans un modèle de complémentarité parentale par rapport aux apports de la mère (D. Paquette), tout en ayant en tête la circularité des influences père/mère/enfant et l’importance d’une parentalité de qualité (M. E. Lamb). On parle aussi de processus de parentalisation réciproque (J. Le Camus).

C’est là qu’il faut souligner la boucle de notre parcours : le retour vers l’univers psychanalytique de l’intrapsychique pour y ramener les acquis de la psychologie développementale et les penser dans l’articulation des fonctions psychiques du père. Notamment en ce qui concerne la fonction de triangulation, puisque rappelons-nous notre question de départ : qu’est-ce qu’un tiers au quotidien ?

Par delà la diversité bien documentée des différentes fonctions spécifiques du père décrites par la psychologie du développement, on ne peut réduire la relation père/enfant à une relation de tendresse mutuelle. Il y a une dimension symbolique liée à la triangulation, et en fonction des univers dans lesquels on se trouve, elle n’est pas décrite de la même façon. La psychologie du développement souligne les différences père/mère, formulées de façon la plus aboutie par J. Le Camus (2001) sous forme d’une altérité dont on reconnaît la valence sexuée : père et mère ont des spécificités sexuées dans ce qu’ils apportent à l’enfant dans les différentes sphères de son développement. Pour la psychologie du développement, le tiers semble donc s’originer d’un effet d’altérité sexuée : on parle de tiers présymbolique ou proto-symbolique (J. Le Camus, 2001). Quant aux recherches empiriques anglo-saxonnes, elles n’évoquent pas directement la question du tiers : celle-ci reste sous-jacente aux mentions de l’impact de la relation maritale sur l’implication paternelle, de contextualisation par la relation maritale (M. E. Lamb), sans pousser plus loin l’analyse.

La psychanalyse est la seule à rappeler clairement l’existence d’une conjugalité entre les parents jouant une fonction psychique pour l’enfant : celle d’avoir à aménager une oscillation entre des enjeux d’exclusion et des enjeux d’inclusion, qu’il va falloir psychiquement élaborer. Et c’est là l’essence même de la triangulation au quotidien : c’est l’exercice répété de ces enjeux d’exclusion et d’inclusion face à un couple de parents qui possèdent entre eux un lien sexué qui exclut l’enfant mais dont il a été issu à un moment de leur histoire. C’est ce qui fait du père un tiers spécifique.

Mais, à la manière d’un tiers spécifique préparé par des tiers précurseurs, un tiers objet total préparé par des tiercéités partielles (B. Golse, 2006), cette triangulation assurée par la fonction psychique de la conjugalité des parents est également soutenue et préparée par la multitude de différences sexuées existant entre les apports maternels et les apports paternels à l’enfant, dans les différentes sphères de son développement.

Au terme de ce parcours, sur quelles questions restons-nous ? Concernant l’origine du tiers, ce que nous venons de dire du tiers par effet d’altérité sexuée versus par tiercéité en lien avec la conjugalité des parents renvoie aux questions suivantes : faut-il concevoir les relations triangulées comme appartenant à une ligne de développement différente de celle des relations dyadiques (K. Von Klitzing, 1999), rendant ainsi caduque le modèle séquentiel de S. Freud ? Le tiers est-il à comprendre comme une structure « toujours-déjà-là » ou comme un processus (B. Golse, 2006) ? Comment imaginer la rencontre du tiers qui vient de l’extérieur et du tiers qui vient de l’intérieur ? Nous avons plongé dans la métapsychologie de la triangulation dans un autre article (R. Noël et F. Cyr, 2009).

Suite au développement des conceptions de la relation père/enfant et des recherches sur les triangles père/mère/enfant, faut-il penser moderniser les représentations de l’Œdipe ? Le père comme tiers spécifique préparé par des tiers précurseurs, le père séparateur et différenciateur mais aussi réparateur et protecteur de la relation mère/enfant (B. Golse, 2006), l’Œdipe comme moment culminant sur un continuum d’expériences triangulées (K. Von Klitzing, 1999, H. R. Brickman, 1993), les triangulations normatives versus pathologiques, etc.

Enfin, comment penser les familles dans leurs nouvelles structures en mutation ? Quels sont les ingrédients familiaux nécessaires au bon développement émotionnel de l’enfant ? Comment les définir ? Comment la question du tiers peut-elle nous aider à mettre de l’ordre dans cette question ? Un autre de nos articles tente de développer le paradigme du tiers comme moyen d’évaluer ces familles à géométrie variable (R. Noël, 2008).

Enfin, nous pourrions terminer sur l’idée du paradoxe créatif pour décrire l’oscillation entre l’inclusion et l’exclusion dans l’expérience quotidienne de la triangulation. Et toujours en référence à la pensée de D. W. Winnicott (1975), nous pourrions évoquer une transitionnalité de la triangulation : espace intermédiaire dans lequel la question de l’origine du tiers serait suspendue (d’où vient le tiers ? de l’extérieur ou de l’intérieur ?), afin d’en favoriser l’expérience. Expérimenter le tiers, vivre les liens à trois sans se demander d’où vient le tiers, un peu comme s’il était à la fois dedans et dehors, pour chacun des membres du triangle.

Concluons alors avec cette idée d’une transitionnalité de la triangulation à vivre dans la relation à l’autre, nouant à la fois le registre du fantasme (univers intrapsychique) et le registre de la réalité (univers interpersonnel). Ainsi, pour faire suite au titre de cet article : « le père, entre la parole de la mère et la réalité du lien à l’enfant », nous dirions maintenant : le père, vers la réalité du lien à l’enfant et vers la réalité du lien à la mère, parent le faisant parent et femme avec laquelle, comme homme, il vit une conjugalité.

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