Clinique de l’action éducative et entrave à l’attachement parents-enfants

Clinique de l’action éducative petite enfance et entrave à l’attachement parents-enfants

Par Adeline Provoost

Pour citer cet article :

Provoost A., (2015). « Comment intervenir quand les modalités d’attachement des parents entravent celles des enfants : exemples de l’Action éducative petite enfance. », Enfances & Psy, 66, 2, 99-109.

Un des domaines qui interroge de façon préférentielle la théorie de l’attachement est celui de la protection de l’enfance. Dans les familles dysfonctionnelles, les modalités d’attachement sont souvent problématiques – au point que la question d’une séparation d’avec le milieu familial se pose.

Pour les professionnels confrontés à ce type de situation, les décisions ne sont jamais faciles à prendre. Sachant l’importance de la continuité relationnelle dans le développement de l’enfant, il leur faut naviguer entre ces deux interrogations : doivent-ils tout tenter pour soutenir les parents dans leurs difficultés ou, au contraire, donner une chance à l’enfant de se construire dans un environnement plus adéquat ? Quand le placement devient-il une nécessité, qui ne doit pas être évitée ?

De telles questions se posent avec d’autant plus d’acuité que l’enfant est petit. Et ne peuvent avoir de réponse systématique.

L’Action éducative petite enfance : une alternative originale au placement

Conçue à destination des enfants de 0 à 6 ans, l’Action éducative petite enfance est un dispositif original, qui a été mis en place dans un service de protection de l’enfance de Seine-Maritime en 2013. Son intérêt est né d’un constat : dans certaines situations tangentes, les dispositifs classiques de protection de l’enfance comme l’aemo ou l’aed [1] se révèlent insuffisants pour apporter des réponses claires. Leur rythme d’intervention, basé sur une rencontre avec les familles toutes les trois ou quatre semaines, ne permet ni de remédier aux difficultés constatées ni de trancher avec certitude en faveur d’un placement. D’où, parfois, des séparations préventives, qui auraient pu être évitées – ou, au contraire, un attentisme préjudiciable pour l’enfant, faute d’éléments tangibles pour justifier son éloignement.

Principes de fonctionnement généraux

Basée sur un rythme d’intervention plus intensif, l’Action éducative petite enfance offre le double intérêt de soutenir davantage les parents dans les difficultés qu’ils rencontrent et de permettre aux professionnels de mieux étayer leurs décisions en leur procurant des observations plus fournies. Le dispositif fonctionne de la manière suivante [2]  : les mesures sont mises en place pour une période initiale de six mois, renouvelable une seule fois. L’action menée se décline en deux temps : une période d’observation, au cours de laquelle les professionnels prennent connaissance du contexte familial, observent le développement de l’enfant et la capacité de mobilisation des parents. Les éléments récoltés au cours de cette première phase doivent permettre, au bout d’environ six semaines, de mettre en place un plan d’action avec des objectifs précis. L’intervention est hebdomadaire et se déroule principalement au domicile familial, sur des moments-clés (comme le repas, le bain, les sorties…).

Une intervention psycho-éducative dans la lignée de Selma Fraiberg

Lors de leur mise en place en Seine-Maritime, ces mesures avaient également pour particularité d’être menées conjointement par un travailleur social et un psychologue, agissant en étroite collaboration [3] . Ce croisement des regards s’avère un atout indéniable, chaque professionnel apportant son domaine d’expertise. Ainsi, la guidance et le travail plus directement thérapeutique s’entrecroisent constamment.

Au plan théorique, ce principe d’intervention trouve ses racines dans celui mené par Selma Fraiberg (1989). Cette travailleuse sociale américaine a mis en place un modèle d’évaluation et d’intervention fondé sur des principes psychanalytiques et guidé par la recherche d’une alliance thérapeutique pour le bébé, permettant l’identification des « fantômes dans la chambre d’enfants ». L’Action éducative petite enfance comporte beaucoup de similitudes avec cette méthode, notamment par l’importance accordée à la notion d’alliance thérapeutique, et par l’enchevêtrement constant des approches éducative et thérapeutique.

Dans les deux cas, on retrouve la même distinction entre temps d’évaluation et suivi proprement dit, bien que ces deux étapes soient réalisées par les mêmes professionnels. Pour Selma Fraiberg, cette donnée est fondamentale pour que le transfert mis en place initialement puisse se dérouler tout au long de l’intervention. Cette continuité permet de soutenir l’alliance thérapeutique établie avec les parents, alliance thérapeutique toujours rapportée au bébé : « C’est ainsi que beaucoup de parents qui n’auraient jamais trouvé assez de motivation pour recourir aux soins d’un centre psychiatrique pour eux-mêmes […] peuvent arriver à nous faire confiance et à se confier à nous. Parce que nous sommes ceux qui s’intéressent à leur bébé et à eux, le bébé devient le lien qui nous unit ; nous devenons leurs partenaires et leurs alliés en matérialisant la réalisation des espoirs qu’ils ont pour le bébé. » (Fraiberg, 1989, p. 83). Une telle démarche se retrouve dans l’Action éducative petite enfance, où le travail mené vise constamment à susciter l’adhésion des parents, autour de leur enfant.

Recours à des outils méthodologiques issus de la théorie de l’attachement

La référence à la psychanalyse, au travers du travail mené par Selma Fraiberg, n’exclut pas le recours à d’autres approches, comme la théorie de l’attachement. Ainsi, il est fréquent, dans le cadre des Actions éducatives petite enfance, d’avoir recours à la grille d’évaluation des capacités parentales (Bouchard et coll., 2003) [4] . Basé sur la théorie de l’attachement, cet outil méthodologique pose comme postulat que les liens d’attachement sont essentiels au bon développement de l’enfant : un enfant qui n’a pas développé avant 2 ans une capacité d’attachement impliquant un minimum de sécurité en conservera de graves séquelles affectives, sociales et cognitives. D’où l’importance « de travailler à l’établissement d’un lien d’attachement sécure entre le jeune enfant et ses parents mais aussi de pouvoir reconnaître rapidement les situations où ce travail s’avérera impossible, sinon les conséquences sur le développement de l’enfant, en particulier sa socialisation, seront rapidement irréversibles. » (Saint-Antoine, 1999, cité par Berger, 2006, p. 8).

L’objectif de la grille est d’aboutir à un portrait aussi global et rigoureux que possible d’une situation familiale, afin d’aider les intervenants à prendre les décisions qui s’imposent. Support au jugement clinique, la grille n’a pas pour autant de validité psychométrique. C’est l’accumulation des facteurs qui permet à l’intervenant d’évaluer la gravité du risque.

Neuf dimensions sont prises en compte, dont l’attachement. Dans ce domaine, quatre facettes sont examinées pour dépister d’éventuels troubles : les problèmes de sensibilité maternelle ainsi que les troubles d’attachement de l’enfant (tous deux évalués au travers de divers indices), à quoi s’ajoutent l’histoire d’attachement de l’enfant et celle de ses parents.

Importance des liens intergénérationnels

Le fait que l’histoire des parents soit prise en compte s’explique par l’importance accordée à la dimension intergénérationnelle dans la théorie de l’attachement. Comme l’explique Maurice Berger (2006), la façon dont les parents ont construit leur attachement, en fonction des images le plus souvent inconscientes qu’ils ont de leurs propres parents, va retentir sur la façon dont ils s’occuperont de leur bébé, et donc dont celui-ci va construire son attachement. Ce qui compte n’est pas tant la réalité des expériences précoces que la façon dont elles sont remémorées à l’âge adulte. Si le parent a connu un attachement de type insécure mais que ses souvenirs sont rapportés de manière cohérente, l’enfant pourra être sécure : il n’y a pas de fatalité en la matière. Dans la grille d’évaluation des capacités parentales, les modalités d’attachement des parents sont explorées au travers d’entretiens, notamment en analysant la façon dont ils relatent leur enfance.

On trouve ici, bien qu’exposés de façon différente, des points de recoupement avec le travail de Selma Fraiberg. Dans les familles dont elle s’occupe, la dimension intergénérationnelle est également très présente. Les parents sont entravés dans leur parentalité par leurs propres fantômes, appartenant à leur histoire infantile, au point que s’observe une véritable répétition des traumatismes : « Lorsqu’il y a un bébé au centre d’une psychothérapie comme celle-ci, écrit-elle, cela permet d’avoir un aperçu extraordinaire de la répétition du passé dans le présent, répétition dans laquelle le bébé lui-même est investi d’attributs et de caractéristiques, et parfois aussi d’influences maléfiques et d’influences néfastes, qui ne peuvent pas appartenir au bébé et qui doivent nécessairement appartenir à d’autres personnages du passé des parents. C’est comme si le bébé était devenu un objet de transfert. » (Fraiberg, 1989, p. 109).

Deux cas cliniques, aux issues différentes, mettront ces propos à l’épreuve.

Illustrations cliniques

Quand la répétition à l’œuvre entrave toute possibilité d’attachement

Lorsque naît Priscilla [5] ,  les services sociaux se montrent d’emblée inquiets. Dix ans auparavant, sa sœur aînée, Maelys, a en effet été placée en urgence pour cause de maltraitance. Alors âgée de 6 mois, elle était victime de violences physiques de la part de sa mère. Une expertise psychiatrique ordonnée à l’époque décrivait cette dernière comme une personnalité de type borderline, peu accessible au travail thérapeutique, du fait d’un fonctionnement projectif marqué.

Au vu de tels antécédents, une mesure d’aemo classique est très vite ordonnée par le juge des enfants. À la fin de l’intervention, alors que Priscilla a 13 mois, les observations récoltées ne permettent pas de trancher avec netteté en faveur d’un placement : si la relation entre Priscilla et ses parents peine à se mettre en place, les travailleurs sociaux ne constatent pas de violence physique. Et l’enfant semble se développer normalement, comme en atteste un certificat médical, utilisé par les parents pour faire valoir leurs droits.

L’aemo classique montre ici ses limites, aboutissant à la mise en place d’une Action éducative petite enfance, afin de permettre une évaluation plus fine de la situation. La mission confiée à notre service est claire : dire si oui ou non Priscilla peut rester dans sa famille et tout tenter pour permettre aux parents d’y parvenir. Dans ce cadre, nous sommes deux à intervenir : une éducatrice de jeunes enfants et moi-même, psychologue du service.

Lorsque nous rencontrons pour la première fois la famille, nous sommes frappées par la pauvreté des échanges entre Priscilla et sa mère. Si Priscilla nous sollicite pour l’aider dans ses manipulations, elle ne s’adresse jamais directement à sa mère. Celle-ci, de son côté, reste assise, figée, mal à l’aise devant cet exercice qui lui est imposé, et qu’elle n’a pas l’habitude de pratiquer. Lorsque nous l’incitons à interagir avec sa fille, elle se braque, devant le manque de réaction de Priscilla. Elle accuse son enfant de faire exprès de l’ignorer et s’énerve, sans parvenir à critiquer ce fonctionnement projectif. La suite de nos observations, sur quatre semaines, confirmera ce tableau initial.

Si l’on en revient à la grille d’évaluation des capacités parentales, le trouble de l’attachement apparaît donc au premier plan, tant du côté de la mère que de l’enfant. Parmi les indicateurs retenus, nous pouvons par exemple citer, du côté maternel, le fait que la mère de Priscilla n’est pas sensible aux signaux détresses émis par le bébé ou qu’elle interprète de façon négative les comportements de son enfant (Bouchard et coll., 2003, p. 9). Lors du bain, elle est ainsi incapable de repérer la douleur de Priscilla, brûlée par l’eau trop chaude. Plus tard, au moment de la coiffer, elle lui tire les cheveux au point de la faire pleurer sans remarquer sa souffrance. De plus, elle refuse de prendre Priscilla dans les bras, et interdit à son mari de le faire, assimilant ce besoin à un caprice.

Du côté de Priscilla, les indicateurs d’un trouble de l’attachement sont encore plus nombreux. Nous pouvons par exemple mentionner tout ce qui relève du retrait relationnel [6] . D’autres signes confirment qu’un lien sélectif avec une figure d’attachement n’a pu se développer chez cette enfant, comme son manque de réserve face aux étrangers, le fait qu’elle ne cherche pas à se déplacer bien qu’ayant plus d’un an, ses crises de colère fréquentes, ou sa tendance à se taper la tête contre un mur (Bouchard et col., 2003), une tendance que nous n’avons pu nous-mêmes observer mais qui nous a été rapportée par le père, démuni devant ce comportement qu’il assimilait à de la folie.

Les deux autres axes qui complètent la dimension de l’attachement, à savoir l’histoire d’attachement des parents et celle de l’enfant, constituent également des préoccupations majeures. Au cours des entretiens menés avec les parents, il nous est apparu que tous deux avaient une histoire douloureuse, même s’ils en rendaient compte différemment.

Ainsi, la mère de Priscilla ne peut rapporter que peu de souvenirs. Il lui faut l’aide de son mari pour fournir des exemples précis, contre lesquels elle semble constamment se défendre. Nous finissons par apprendre qu’elle a été victime d’abus sexuels et psychologiques de la part de ses parents, abus qui ne sont pas critiqués [7] .

Cette maltraitance a conduit à la mise en place d’une mesure d’aemo, mesure qui a débouché sur le placement de sa sœur aînée. Nous voyons là s’esquisser un effet de répétition important entre son histoire et celle de ses filles, sans que cette répétition fasse sens pour la mère. Le placement de sa sœur n’est envisagé que sous l’angle de la jalousie, comme une occasion d’éliminer sa rivale et de rester seule avec ses parents.

De son côté, le père reconnaît plus franchement la réalité des abus dont il a été victime, mais son histoire n’est pas pour autant élaborée. Lorsqu’il parle de ses relations avec ses parents, le conflit apparaît toujours envahissant. Il reste marqué par le sentiment de ne pas avoir été désiré, ni accepté ni protégé par sa famille, avec laquelle il a coupé tout contact [8] .

Ce que la grille d’évaluation contribue à objectiver peut également se penser en termes psychanalytiques. Si l’on change de paradigme, on peut dire, pour reprendre l’expression de Selma Fraiberg (1989), que les fantômes sont nombreux dans la chambre d’enfant de cette famille. L’histoire des parents fait ainsi apparaître l’existence de nombreux traumas, non assimilables psychiquement. Chez la mère, les effets du traumatisme se perçoivent au travers de son discours, par le recours à des mécanismes de défense primaires, comme le déni, la projection ou le clivage. La représentation des abus est tout juste accessible à la conscience. Les affects, eux, sont complètement maintenus hors de portée, coupés des liens qui leur donneraient sens. C’est ainsi que Priscilla est transformée en « objet de transfert », au sens mis en lumière par Selma Fraiberg (1989, p. 109). Elle devient le réceptacle d’une agressivité qui la dépasse, sa présence ravivant pour sa mère les figures parentales persécutrices de son enfance. Ce transfert est complètement inconscient, ce qui explique la certitude de la mère d’être dans son bon droit, lorsqu’elle perçoit son enfant comme pourvue de mauvaises intentions. Le clivage permet que les figures parentales continuent à être idéalisées, rempart sans doute nécessaire chez cette mère pour lutter contre la crainte de l’effondrement (Winnicott, 1971).

Nous n’avons pu mener à son terme cette Action éducative petite enfance. Après un mois et demi d’évaluation, alors que nous allions entrer dans la phase de traitement proprement dite, un événement nous a poussées à demander le placement en urgence. Au cours d’une visite à domicile, organisée sur un temps de repas, la violence contenue que nous avions ressentie jusqu’alors a éclaté. Le sentiment de persécution ressenti par la mère face à sa fille a débouché sur un passage à l’acte : des gestes de gavage, suivis d’insultes et de coups, nous obligeant à intervenir. À cette occasion, le père, qui d’habitude cherchait toujours à protéger sa femme, nous a confié que les accès de violence physique étaient fréquents.

De nouveau, le fait d’avoir recours à la grille d’évaluation des capacités parentales nous a été précieux. La violence agie peut provoquer un effet de sidération, paralysant la pensée. Nous étions tiraillées entre la nécessité de protéger l’enfant et la peur de réagir en miroir, face à la violence maternelle. Or, comme le note Patrick Grégoire, « avoir un programme qui s’appuie sur des outils cliniques apportant une connaissance de la situation des enfants à risque ou en voie d’abandon facilite l’évitement de deux écueils classiques : la fascination et la phobie » (Grégoire, 2006, p. 10).

De fait, le recours à la grille d’évaluation nous a permis de mettre à distance nos ressentis pour asseoir notre décision. Nous avons pu constater que sur neuf des dimensions explorées par le guide, cinq relevaient d’une préoccupation majeure [9] . Cette convergence des observations nous a permis de nous recentrer sur l’intérêt de l’enfant. Une audience a pu s’organiser rapidement, au cours de laquelle le juge des enfants a mis fin à l’Action éducative petite enfance et ordonné le placement de Priscilla, d’abord en pouponnière puis en famille d’accueil, afin que Priscilla, compte tenu de son jeune âge, puisse bénéficier au plus vite d’un environnement familial stable, sur le long terme.

Quand le travail mené permet un remaniement des liens

La deuxième situation présente des similitudes avec la première en ce qu’elle montre également l’importance des effets de répétition intergénérationnels dans la mise en place de l’attachement mais elle s’en démarque par son issue. Dans ce cas, l’Action Éducative a permis un réaménagement des liens et un maintien des enfants dans leur famille. Ici encore, la famille était connue des services sociaux avant notre intervention. Plusieurs mesures d’aemo classiques avaient été tentées sans succès, à cause de soupçons de maltraitance, aboutissant au placement des aînés et à la mise en place d’une mesure d’Action éducative petite enfance pour les quatre enfants les plus jeunes : Kevin et Ryan (des jumeaux âgés de 11 mois), Brian (3 ans) et Melody (5 ans).

Dès le départ, l’attachement nous est apparu comme une préoccupation majeure dans cette famille. Au cours de nos premières visites, chaque enfant, à sa façon, illustrait la difficulté éprouvée par tous à se séparer et s’ouvrir sur l’extérieur. Ainsi, en nous apercevant, Brian s’enfouissait la tête dans le canapé, refusant de nous regarder ou de nous parler. Selon la mère, ce comportement était systématique devant toute personne nouvelle. Melody, elle, nous a au contraire investis immédiatement, sans distance, nous sollicitant davantage qu’elle ne s’adressait à sa mère, comme si la distinction entre le familier et l’étranger s’était perdue. Enfin, les jumeaux, âgés de 11 mois, se désorganisaient chaque fois que leur mère quittait la pièce. Ils se mettaient à pleurer, incapables de se calmer, même après le retour de celle-ci. Notre présence n’avait aucun effet de réassurance pour eux. En se référant aux travaux de Mary Ainsworth sur « la situation étrange [10]  », nous pouvons dire que leur réaction était l’illustration même d’un attachement de type anxieux résistant [11] .

Cette problématique familiale autour de l’attachement s’illustrait également dans l’organisation quotidienne. Habitant une maison isolée, les parents disposaient d’un seul véhicule, utilisé par le père pour aller travailler. La mère était confinée au domicile avec ses enfants. Si Melody allait à l’école, ce n’était pas encore le cas de Brian, non inscrit en maternelle. Les jumeaux, eux, n’avaient jamais quitté la maison, même pour aller dans le jardin. Ils n’avaient ni chaussures ni manteaux pour sortir. Les parents n’avaient pas non plus de poussette ni de siège bébé pour les attacher dans la voiture. Au sens strict, ils n’avaient jamais mis le pied dehors, sauf au cours de deux hospitalisations alors qu’ils avaient 2 et 8 mois, pour bronchiolite. Ces épisodes, qui avaient fait craindre aux parents une issue dramatique, avaient été vécus par tous de façon traumatique.

Les premiers entretiens menés avec les parents nous ont permis de mesurer à quel point la séparation ne pouvait se vivre autrement que sur ce mode, comme une menace de mort ou d’abandon, en lien avec leur histoire à tous les deux. Nous étions de toute évidence face à une mère déprimée, qui avait renoncé à investir le monde extérieur autrement que sur un mode phobique. Tandis que le père ne jouait pas son rôle de tiers séparateur entre la mère et ses enfants.

Au vu de cette première période d’évaluation, notre intervention a reposé sur deux axes :

  • un travail concret d’ouverture sur l’extérieur, visant à introduire une distance physique entre les membres de la famille ;
  • des entretiens familiaux afin de mobiliser psychiquement les parents dans ce travail de distanciation.

Les deux approches sont allées de pair, tant le manque de distance physique et psychique était corrélé dans cette famille. Ainsi, la question de la différence des générations, ou plutôt la non-reconnaissance de cette différence structurante, trouvait à s’illustrer dans l’organisation même de l’espace, au travers du couchage. Sur les trois chambres disponibles, aucune n’abritait le couple parental. La première était occupée par Melody et sa sœur aînée. La seconde par la mère et ses jumeaux, tandis que le père se partageait la dernière avec ses trois garçons (âgés de 3 à 17 ans). Qui plus est, les lits disponibles n’étaient qu’au nombre de quatre : la mère et le père dormaient tous deux collés contre leurs enfants. Le père défendait âprement cette organisation, qui se rapprochait de son rêve, consistant, comme il nous l’a rapporté, à ce que tout le monde dorme dans une même pièce, sur un grand matelas commun. Ce fantasme de fusion ainsi que l’absence de différence entre les générations ne pouvaient qu’évoquer à nos yeux un climat familial incestuel, pour reprendre le terme de Racamier (1995) [12] .

Au fur et à mesure de nos interventions, les parents ont réussi à s’interroger sur cette configuration, afin de la reconsidérer. Nous avons été aidés en cela par un déménagement, survenu à mi-parcours. La famille s’est installée dans un logement plus fonctionnel, en milieu urbain. Ce changement a permis de travailler concrètement la question des places. Soutenus par les entretiens familiaux, les parents ont accepté de modifier l’organisation de l’espace. Ils ont marqué la différence des générations, en s’installant dans une chambre à part, ainsi que la différence des sexes en attribuant l’une des deux chambres restantes aux filles, l’autre aux garçons.

De plus, leur installation en ville a permis d’envisager de façon concrète la question de la séparation. Les parents ont accepté d’inscrire Brian à l’école maternelle et les jumeaux en crèche, ce qui a libéré la mère d’une partie de son temps. Un décollement a pu ainsi s’opérer.

Parallèlement, les entretiens familiaux ont mis en évidence une histoire d’attachement complexe, marquée par des vécus d’abandon, tant du côté du père que de la mère. Tous les deux faisaient état de violences physiques et verbales de la part de leurs parents, violences ayant entraîné des ruptures, vécues de façon de traumatique. Les effets de répétition étaient très présents dans cette famille, ce dont la mère a pu prendre conscience peu à peu, à sa grande stupéfaction. Elle qui pensait avoir tout fait pour ses enfants, au point de ne pas comprendre ce qui justifiait notre intervention ou le placement de ses aînés, a pu entrevoir ce qu’elle rejouait de son histoire, en croyant y échapper. Elle a pu parler de sa violence sous-jacente et de ses mouvements de rejet vis-à-vis de ses enfants, et envisager que son fonctionnement fusionnel soit davantage destiné à se réparer elle-même qu’à répondre aux besoins affectifs de ses enfants.

Les entretiens que nous avons menés l’ont aidée à demander un suivi thérapeutique auprès d’un psychologue, en s’adressant au cmp de son secteur. Le père, quant à lui, est resté davantage sur la défensive. Il lui était plus difficile qu’à sa femme d’accepter d’explorer son histoire. Chaque fois qu’il évoquait sa relation à ses parents, son discours se désorganisait. La temporalité devenait incohérente. Seule émergeait une impression d’avoir été livré à lui-même plusieurs années durant, dans une maison désertée par tous, au point qu’il lui semblait vital à présent de ne plus dépendre de personne. Cette carapace narcissique était trop prégnante pour que nous ayons pu aller plus loin à ce stade.

Le travail mené au cours de cette Action éducative petite enfance a permis d’éviter le placement des quatre enfants, pourtant évoqué au départ par le juge des enfants. La mobilisation de la famille et le réaménagement des liens ont été jugés suffisamment significatifs pour qu’un renouvellement de la mesure soit ordonné, pour une nouvelle durée de six mois.

Compte tenu du déménagement de la famille hors de notre territoire d’intervention, nous n’avons pu poursuivre le travail engagé. Mais nous avons veillé à établir des liens avec le service qui prenait la relève, afin d’éviter la répétition des ruptures, qui parsemaient l’histoire de chacun des parents. Les parents eux-mêmes étaient demandeurs de cette continuité, du fait de l’accroche transférentielle qu’ils avaient engagée avec nous, et qu’ils avaient besoin de voir soutenue.

Conclusion

Les exemples cliniques montrent l’importance d’un dispositif comme l’Action éducative petite enfance, à la fois en tant qu’aide à la décision et outil d’intervention. Dans les cas les plus propices, la double approche psycho-éducative permet d’aboutir à un réaménagement des liens, comme pour Kevin, Ryan, Brian et Melody. Si le placement ne peut être évité, comme ce fut le cas pour Priscilla, cette décision peut au moins être étayée, afin que l’enfant bénéficie au plus vite d’un environnement stable.

Dans un tel dispositif, la théorie de l’attachement a toute sa place, de même que les instruments qui en découlent, comme la grille d’évaluation des capacités parentales. Cette approche, loin d’être exclusive, trouve parfaitement à s’articuler avec la psychanalyse, notamment en ce qui concerne l’abord de la dynamique intergénérationnelle. Les deux situations cliniques montrent en effet à quel point les traumas se déplacent : la problématique infantile non élaborée des parents se rejoue dans la relation qu’ils établissent avec leurs enfants. Le travail sur cette dimension est fondamental, pour éviter les phénomènes de répétition délétères. Dans cette perspective, les entretiens familiaux à orientation psychodynamique restent incontournables, afin de réussir à établir une alliance thérapeutique avec les parents, autour de leur enfant.

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Bibliographie

  • Berger, M. 2006. « Présentation simplifiée de la théorie et de la clinique de l’attachement », Protection de l’enfance : évaluation initiale des situations familiales, creai Rhône-Alpes, n° 138, p. 7-9.
  • Bouchard, L. et coll. 2003. Guide d’évaluation des capacités parentales : adaptation du guide de Steinhauer, Centre Jeunesse de Montréal – Institut universitaire.
  • Fraiberg, S. 1989. Fantômes dans la chambre d’enfants, Paris, Puf, coll. « Le fil rouge », 1999.
  • Golse, B. et coll. 2004. « Apport de l’examen sensori-moteur dans l’évaluation du type et de la qualité de l’attachement chez le bébé », La psychiatrie de l’enfant, 1/2004, vol. 47, p. 103-132.
  • Grégoire, P. 2006. « L’expérience québécoise : un programme d’intervention et d’évaluation des enfants en danger », Protection de l’enfance : évaluation initiale des situations familiales, creai Rhône-Alpes, n° 138, p. 10-12.
  • Racamier, P.-C. 1995. L’inceste et l’incestuel, Paris, Dunod, coll. « psychismes », 2012.
  • Winnicott, D.W. 1971. « La crainte de l’effondrement », dans La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000.

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Notes

  • [1]↑– L’Action éducative en milieu ouvert (aemo) est une mesure de protection de l’enfance qui s’exerce sur décision du juge des Enfants. L’Aide éducative à domicile (aed) est mise en œuvre avec l’accord des parents, parfois même à leur demande et s’inscrit dans le cadre d’une relation formalisée avec le service d’Aide sociale à l’enfance.
  • [2]↑– L’Action éducative petite enfance peut se décliner sous forme judiciaire ou administrative selon qu’elle est ordonnée par le juge des enfants (aemo) ou mise en place à la demande des parents par l’Aide sociale à l’enfance (aed). Dans les deux cas, le principe de fonctionnement est le même.
  • [3]↑– Il est à noter que la place du psychologue dans l’exercice de telles mesures s’est réduite depuis 2014. Aujourd’hui, elles sont essentiellement menées par un travailleur social, le psychologue n’intervenant plus que ponctuellement.
  • [4]↑– Ce guide d’évaluation, dont l’usage est répandu au Canada, est le résultat de nombreuses adaptations du guide de Steinhauer (1993). J’ai utilisé ici sa présentation par le Centre Jeunesse de Montréal – institut universitaire.
  • [5]↑– Tous les prénoms ont été modifiés.
  • [6]↑– Dans la grille d’évaluation des capacités parentales, ce retrait relationnel est codé par les items suivants : l’enfant ne s’intéresse pas à sa mère, ne la cherche pas du regard, ne tend pas les bras vers elle, ne cherche pas à être consolée par elle, ne réagit à la séparation en ne manifestant que très peu de détresse (p. 9).
  • [7]↑– Dans la grille d’évaluation des capacités parentales, l’idéalisation sans nuance, le manque de recul et la difficulté à donner des exemples sont trois indicateurs de problèmes non résolus (p. 10).
  • [8]↑– Autant d’indicateurs d’une histoire d’attachement problématique, selon la grille d’évaluation des capacités parentales (p. 10).
  • [9]↑– Les six dimensions sont les suivantes : l’attachement, la maîtrise des impulsions, la reconnaissance de la responsabilité, le réseau social ou encore l’histoire des services cliniques.
  • [10]↑– Mise en place par Mary Ainsworth, la situation étrange est une situation expérimentale visant à évaluer le comportement d’attachement chez le bébé d’un an. L’évaluation porte sur la capacité du bébé à se réassurer auprès de sa mère après un épisode de séparation (Golse, 2004).
  • [11]↑– L’attachement anxieux résistant se caractérise par une hyperactivation des stratégies d’attachement. L’enfant ne parvient pas à calmer son anxiété, même après le retour de sa mère. Il est obligé de maintenir la proximité, sans pouvoir reprendre l’exploration (Golse, 2004).
  • [12]↑– L’incestuel, terme créé par Racamier, correspond à une atmosphère familiale particulière, marquée par une négation de la différence des sexes et des générations, n’aboutissant pas nécessairement à un passage à l’acte sexuel, mais qui laisse chez les enfants qui en sont victimes une empreinte responsable d’un certain nombre de troubles psychiques ou sexuels de l’âge adulte.
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